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En lisant en écrivant : lectures versatiles #46

Dans ce court récit, Éric Vuillard s’empare à nouveau d’un pan de l’Histoire (comme il avait pu le faire avec le nazisme dans L’ordre du jour (Prix Goncourt en 2017), pour s’arrêter cette fois-ci sur la guerre d’Indochine. Il dresse un portrait au vitriol de la Quatrième République moribonde, dont il caricature avec délice et férocité les principaux acteurs, vils et calculateurs : notables bouffis, nobles consanguins, maires et députés à vie, indéboulonnables du Palais Bourbon. Il y dénonce la complaisance et la compromission des élites au pouvoir, la collusion des hommes politiques avec le complexe militaro-industriel, incapables de se résoudre à l’inévitable, à accepter et accompagner l’indépendance des colonies qui ont enrichi leurs entreprises mais qui aspirent à la liberté. L’auteur restitue un pan tragique de notre histoire, avec un regard critique, incisif, affûté, une hauteur de vue salutaire qui met en lumière le cours tumultueux des événements de l’époque jusque dans leur écho actuel.

Une sortie honorable, Éric Vuillard, Actes Sud, 2022.


Extrait du texte à écouter sur Anchor




« UNE SORTIE HONORABLE

AINSI, la guerre, et sa litanie de violences, durait depuis le tout début de notre conquête tant les peuples s’accoutument mal d’être assujettis. Mais à partir de 1945, notre puissance ayant décliné, il devint de plus en plus difficile de se maintenir, et après le désastre de Cao Bang le sort de la colonie paraissait scellé. La guerre coûtait décidément trop cher. L’opinion se lassa. Les minces victoires obtenues par de Lattre avaient réclamé une mobilisation exceptionnelle pour un résultat dérisoire. Et puis de Lattre mourut, il fallut donc trouver autre chose. Or, l’expression qu’on entendait le plus, la réplique qui revenait souvent, la petite rengaine qu’on serinait sans cesse, parmi ce qu’on baptiserait de nos jours les éléments de langage, c’était l’espoir d’une sortie honorable. Mais on était bien embarrassé. On s’était tant pris les pieds dans le langage des responsabilités depuis huit ans. On adopta donc, une nouvelle fois, une attitude des plus solennelles, car pour cette tâche difficile, relancer la guerre pour en finir et reconquérir l’Indochine avant de la quitter, il fallait bien trouver quelqu’un. Sept commandants en chef s’étaient déjà succédé. Il y avait eu le grand Leclerc, Valluy, Salan par intérim, Blaizot, Carpentier, de Lattre, et de nouveau Salan par intérim. On en nomma donc un huitième : le général Henri Navarre. On le nomma pour trouver une solution introuvable, à un poste dont plus personne ne voulait.

Henri Navarre était cultivé, cassant, sûr de lui et froid, à ce qu’on raconte. Sa mère était apparentée d’un côté à Murat, de l’autre on avait raffiné du sucre dans le Calvados et on était devenu riche. Cette dynastie bourgeoise avait été, tour à tour, républicaine modérée durant la République, puis conservatrice durant le Second Empire et, à sa chute, elle avait soutenu Ferry. On raconte qu’ils possédèrent une quarantaine d’immeubles dans Paris et se fourvoyèrent dans diverses manipulations boursières. On raconte encore qu’une de ses aïeules, devenue veuve, se serait installée toute seule dans un petit deux-pièces près de Saint-Lazare et aurait avec son argent financé des logements ouvriers ; grâce lui soit rendue.
Vers sa majorité, il fut cornichon, c.-à-d. élève aux classes préparatoires à Saint-Cyr, dans la cavalerie. Il avait appris à escalader un cheval dans la propriété de son grand-père, entre l’allée de platanes et les rangées de buis. Il eut la croix de guerre en 1918, servit en Syrie, en Allemagne, et on dit qu’il mit au point, en 39, un projet d’attentat suicide contre Adolf Hitler. Puis il suivit Weygand à Alger avant d’entrer dans la clandestinité en 42. Après la guerre, il se retrouva en Allemagne puis en Algérie puis encore en Allemagne, et c’est en mai 53 qu’il est nommé commandant en chef des forces françaises en Indochine. Il prend alors ses cliques, ses claques, et quitte la France. Il allait avoir cinquante-cinq ans. Voilà où nous le trouvons, intelligent, avec une grande clarté d’exposition, un peu hautain peut-être ; les ministres voyaient en lui un militaire raffiné et sachant se tenir en société. Henri Navarre était petit. Pas très petit, mais assez petit il me semble. Je le tiens d’une photographie où il pique une médaille sur le torse de Cogny. Il a une tête de moins et un gabarit de jeune fille, son visage est curieusement pincé.
Mais qui était Navarre ? Je l’ignore, tout le monde l’ignore, quand bien même nous disposerions de tous les documents, lettres, notes, ouvrages, photographies, quand bien même nous aurions vécu trente ans dans la même cellule, quand bien même nous aurions été son père, son fils, son épouse, quand bien même nous aurions été Navarre lui-même, peut-être n’en saurions-nous pas davantage, en tous les cas pas assez. Même un livre entier ne suffirait sans doute pas à exposer chaque linéament, hésitation, abattement, frustration, les entêtements bizarres d’une seule journée d’Henri Navarre ; non que le fond soit occulté ou trop complexe, ou enveloppé de mystère, mais je ne sais quoi se glisse partout dans l’homme comme le sable dans nos draps. Un commandant en chef est un mélange d’honneur mal placé, de petits chagrins, de grandes fiertés, comme nous tous au fond, mais tout cela fichu dans un uniforme, et repétri, dissimulé, foutu de valeurs surannées dont on a du mal à savoir aujourd’hui ce qu’elles pouvaient être. En 1953, on sort tout juste de l’ancien régime. Oui. Aux armées, on en est encore aux éperons de cavalerie. Je donne un exemple. En 44, Navarre fit la course. Les blindés du capitaine de Castries, sous ses ordres, enlèvent Karlsruhe avec vingt-quatre heures d’avance sur de Lattre, qui ne le lui pardonnera jamais. Pauvre chou.

UNE VISITE À MATIGNON

ON voitura donc le général jusqu’au palais du président du Conseil. Le tonnerre ronchonnait dans le lointain. La place de la Concorde lui parut toute petite. L’Obélisque était laid. En traversant la Seine, entre deux rideaux de pluie, il passa et repassa dans son cœur tout un tas de choses qu’il aurait pu dire. Navarre sentait ses petits pieds qui lui faisaient mal dans les nouvelles chaussures qu’il avait enfilées ce matin ; il le regretta. Il posa sa main soignée sur l’accoudoir de cuir. Un feu rouge arrêta la voiture juste devant l’Assemblée, les gouttes de pluie sur la vitre lui masquaient le fronton, il eut un geste bête pour les essuyer.
Passé le porche monumental de l’hôtel Matignon, on se gara dans la cour. Le général Navarre descendit astucieusement de la voiture, en précipitant d’un seul élan ses deux jambes hors du cockpit, puis en balançant son petit corps à l’extérieur.
Le président du Conseil, René Mayer, accueillit le général. C’était un homme large d’épaules, grand, affable, un homme d’affaires en politique. Navarre se vit d’abord gratifié de toute une symphonie de bonnes paroles, il les écouta gravement. On fit un petit tour du parc. Mayer entraîna le général vers l’allée de tilleuls. "La situation en Indochine est tout simplement désastreuse, admit-il. La guerre est pour ainsi dire perdue. Tout au plus peut-on espérer lui trouver une sortie honorable."
Une fois quittée l’allée de tilleuls, le président du Conseil releva la tête, et d’un ton brusque, mais chaleureux, déclara au général qu’il pouvait absolument compter sur lui ; puis modeste, comme s’il revenait respirer à la surface, avec l’air patelin qu’il adoptait souvent, il jeta un œil vers Navarre, tenant à la main sa pipe éteinte, dans une sorte d’arbitrage instinctif entre une touche de familiarité non dépourvue de charme et la dignité de sa fonction : "Bien que j’aie parfaitement conscience de la difficulté de la mission dont je vous charge, murmura-t-il, je dois toutefois vous mettre en garde contre toute demande intempestive de renforts." Il prononça ces derniers mots comme si cette mauvaise nouvelle ajoutait un élément insigne à la confiance qu’il lui témoignait.
Leurs pas foulaient l’immense pelouse. Le président du Conseil parla encore de "la tâche exigeante" qui attendait Navarre ; puis, se tournant lentement vers lui, il ajouta que sa grande expérience militaire leur était "indispensable." Navarre le crut. Il sentit un poids mort se dissiper en lui, et se vit grandi dans sa propre estime. Enfin, Mayer annonça clairement à Navarre sa nomination. Celui-ci émit quelques réserves : "Je ne connais pas le terrain, dit-il. — Justement, lui lança Mayer, vous y verrez plus clair."

LE PLAN NAVARRE

QUELQUES heures plus tard, à l’arrière de la voiture qui le menait à l’aéroport, Navarre s’étonnait presque que la Providence ait attendu si longtemps pour lui offrir ce poste. Dès son arrivée en Indochine, il apprit qu’à la suite de Salan un départ général se préparait. Les membres de l’équipe amenée par de Lattre étaient tous sur le point de rentrer en France ; c’était le sauve-qui-peut. On lui fit bien sentir que son commandement ne suscitait pas beaucoup d’enthousiasme, que seul de Lattre aurait pu réussir la mission périlleuse qui venait de lui être confiée. Il eut un frémissement de jalousie. Il n’en fit rien voir. Mais adopta un ton plus ferme.
Persécuté par le courant d’air du climatiseur, Navarre passe et repasse la main sur ses cheveux gris et plats. Son visage est transparent et mou. Il a trop chaud, mais la climatisation lui irrite la gorge, ses petits yeux noisette se posent sur tout le monde sans tenir le regard. Parmi les officiers supérieurs, le général Cogny, commandant la zone nord du delta, lui a été chaudement recommandé par des membres du gouvernement. Ne sachant trop quoi faire, Navarre décide de s’appuyer sur le seul haut gradé à ne pas partir. Lorsqu’il annonce au général Cogny sa promotion au grade de divisionnaire, le colosse en bermuda lui lance dans un accès d’émotion : "Vous ne le regretterez pas !" Mais Navarre est peu sensible à la gratitude des subordonnés.
Après quelques semaines passées à inspecter les unités et observer les cartes, le général en chef a soudain l’impression de connaître suffisamment le terrain. L’Indochine est à présent un simple fond de carte, il en a repéré et localisé les fleuves, les montagnes, les immenses forêts. L’Indochine se tient là, toute seule devant lui, au carreau. Il la regarde ; les conventions graphiques lui semblent lentement des réalités, et il glisse sans doute d’un monde d’étude à son fantasme. À présent, l’Indochine est l’épicentre de quelque chose, une angoisse, un désir aphasique, silencieux, avare.

Le premier acte de son plan se déroulerait pendant la campagne 1953-54 qui commençait à peine : il s’agissait d’éviter l’épreuve de force, de développer une armée locale pour appuyer nos troupes et de reconstituer un large corps de bataille mobile. Le deuxième acte aurait lieu l’année d’après : en utilisant ce corps de bataille, qu’on aurait eu le temps de former, il faudrait infliger à l’ennemi un revers tel que la position de la France serait avantageuse pour une négociation — la fameuse sortie honorable. Concernant la stratégie à venir du Viêt-minh, le général émettait en marge de son plan trois hypothèses : soit un déferlement sur le delta du fleuve Rouge, soit une progression vers le sud, soit une poussée vers le Haut-Laos. Cette dernière hypothèse était la plus pénible. C’est à son sujet que fut évoqué pour la première fois le nom de Diên Biên Phu. »

Une sortie honorable, Éric Vuillard, Actes Sud, 2022.

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