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Récit poétique à partir d’images créés par procuration

Créer à partir de textes des images conçues par le biais de l’artefact génératif DALL-E, écrire un texte en regard de ces images.


Anima Sola #11

Je la regarde longuement, avec une insistance déplacée. Elle reste de marbre, immobile. À chaque fois que je la dévisage c’est la même chose. Je montre les limites de son monde. Cela se transforme en elle, cela se bouleverse en moi. C’est un mouvement partagé. Chaloupé. J’espère entre deux sanglots avec un bruit bizarre. C’est une lumière qui vacille, un éclair qui brille, à peine vu qui s’évanouit déjà. Je me demande si je l’ai vraiment vu. Ces apparitions sont si fuyantes, si désarmantes, j’en viens à me demander ce que je vois quand je regarde. Ce qui se passe sous mes yeux, dans l’effervescence de mes nerfs optiques, comment tout cela s’agite en secret pour fonctionner et révéler ces images qui m’obsèdent. C’est une pierre dans la nuit. Je parle d’une voix rauque et traînante. Qu’est-ce que j’ai dit en exprimant cela ? Qu’est-ce que cela veut dire ? Rien. Je regrette les phrases, ce marmonnement de stupidités. Je poursuis, je persévère. Je ne vais pas m’arrêter en si bon chemin. Je ne suis pas du genre à baisser les bras. C’est un rocher. Un bloc minéral dressé vers le ciel, stalagmite dans la nuit étoilée. Je me dis que peut-être si je parviens à formuler avec juste ce que j’ai en tête, je vais le voir se dresser devant moi. C’est le tranchant de la nuit qui brille comme un silex taillé brutalement. Ses parois scintillent légèrement dans la pénombre sous la lumière lunaire. Je pourrais le regarder des heures. Il a la beauté d’un visage dont on ne peut se détourner. Une attirance magnétique qui agit sur moi comme ces mirages dans le désert. Dans la forme qu’il dessine dans ma rétine, les jeux de lumière et de couleur variés, j’aperçois tour à tour un homme et une femme. Je ne sais pas ce qui les relie en moi, mais j’ai l’impression qu’ils sont issus d’un même corps. Pas frère et sœur, non mais si solidement attiré l’un par l’autre comme deux aimants qu’ils ne peuvent vivre l’un sans l’autre. Ils se complètent et se chavirent. Ils s’arriment et se dévastent. Ils s’enguirlandent et se radoucissent. Ils s’évasent et s’enfuient. Ils ne prononcent aucune parole. Ils dansent ensemble. Et quand la jeune femme ferme enfin les yeux. C’est moi qui voit à travers elle. Je l’enlace, ce qui vient ensuite c’est le chaos. Je danse avec cet air absent qu’ont les entraîneuses quand elles travaillent. Je suis son regard et je la contemple. Les souvenirs d’enfance sont ainsi. Ils reviennent à nous sans prévenir, ils rebroussent chemin à contrejour. Jamais seuls. Avec leur cohorte d’images et de saveurs, d’odeurs et de parfums, de sons et de sensations en bouquets. Je remarque les visages, les boissons, la chaleur. Ils ne m’en restent que quelques fragments épars. Je retiens les variations, les harmonies, et les mouvements timides. Une lumière rasante dans l’herbe à la fin d’une chaude journée. Le tronc d’un vieil arbre tranché net à la scie électrique. Un nuage orange isolé dans le bleu sombre d’un ciel de nuit d’été. Son sens est : ce qui reste d’une chose déchirée. Ce qui subsiste d’une œuvre dont l’essentiel a été perdu. Un fragment, un tesson de bouteilles, un éclat de terre cuite, un verre roulé, un morceau de rochers. Un souvenir enfoui. Ce qui a été volontairement isolé de son contexte d’ensemble. Je regarde fixement droit devant moi. Et c’est ainsi que naissent les images.

« Un nom est mis pour une chose, un autre pour une autre, et ils sont reliés entre eux, de telle sorte que le tout, comme un tableau vivant, figure un état de choses. »

Ludwig Wittgenstein, Tractatus logico-philosophicus, Gallimard, 1993.


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