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Dialogue entre deux images

Prendre une photographie en pensant aux lumières et aux ombres des travaux du peintre Jérémy Liron et découvrir quelques semaines plus tard une peinture réalisée à partir de cette photographie, c’est une des joies du web. Ce texte est un dialogue entre ces deux images.

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La ville est un tableau d’ombre et de lumière. Rue du Cloître Saint-Merri, Paris 4ème

La ville s’offre en spectacle, dans la lumière de son effacement, dans son défilement ininterrompu. Le vent doux conjugué aux déplacements imperceptibles et implacables de l’ombre et de la lumière franche, donne un faux rythme en harmonie parfaite avec ce que l’on traverse. Se placer à un endroit précis où le soleil dessine l’espace, entre la rue, et ses trottoirs, les murs des immeubles, les vitrines des magasins aux signes éclatants, éclectiques, le coupe, en cadre l’image, plongeant le reste de l’endroit dans la pénombre, l’indifférence. Il suffit d’attendre un peu. Sensible aux états changeants du paysage, sa lumière autant que ses lignes. Une lumière inattendue sur les feuilles d’un arbre. L’ombre se projette, s’imprime sur le mur avec une précision et une finesse de dentelle. L’écorce est une peau, l’ombre l’habille de son tissus aérien. C’est en train de bouger, de vibrer. Elles m’enserrent, ces branches, me séduisent pour que je reste à les admirer tout le jour et j’ai à faire. Cette lumière, qui descend, d’où vient-elle ? Je ne peux plus partir. Cela ressemble plutôt à un torrent rapide et sombre : des visages, des mouvements, des voix, des gestes, des cris, des ombres et de la lumière, des atmosphères, des rêves, rien de fixé, rien de vraiment tangible que l’instantané des apparences. Dans cette lumière des heures où semble rêver l’invisible. L’appel des hautes lumières et des forts contrastes. Buter sur l’une ou l’autre perception particulière, chaleur ou froid, lumière ou ombre, amour ou haine, douleur ou plaisir. Alors le plus simple, un volet, une lumière, un feuillage, devient vertigineusement dense. Le changement est contraire à l’identité. Seule la découpe rectangulaire d’une fenêtre sur un fouillis végétal, inondé de lumière, qui peut connaître la surexposition, aveuglante de blancheur, avant de délivrer des formes, des couleurs. Attendre qu’une personne entre dans le cadre qu’on a délimité, un coin de rue, qu’il attrape la lumière et soit prise au piège du rayon lumineux. La lumière fait briller les façades. Compter dans sa tête en silence, c’est un jeu de l’enfance, un deux trois soleil, le temps que ça dure, une pause, un temps, au ralenti. Dans ce mouvement infime du corps où le regard est absent, comme aveuglé par la lumière. Une minute de silence ? Laisser la lumière jouer. Comme ces lumières trop vives qu’on fixe parfois et qui nous laissent des points colorées sous les paupières. Mais elle est comme retenue par un mur. Faire le point sur une personne, l’isoler de la foule, avant de s’intéresser à la suivante, renvoyant la première au flou artistique, à son néant existentiel. La ville bouge, change, évolue. Le bruit de la lumière est presque audible. À mesure qu’on avance, les jeux de lumière transforment le paysage comme si on l’inventait en avançant, s’y invitant malgré l’interdit. La ville est vivante, vibrante. Les passants s’y affairent, anonymes et confus. Un peu de lumière et déjà c’est un visage qui vous regarde. On comprend que la lumière est en sursis. La lumière se libère enfin des ruelles étroites. Les voitures filent à vive allure. Ils traversent la rue en courant ou d’un pas pressé. Une deuxième personne entre à nouveau dans l’espace choisi scrupuleusement par le photographe, coincé dans le rai de lumière, comme sous le coup de son projecteur, qui met soudain cet espace en évidence, et c’est à cet instant précis que la photographie est prise. Mon regard recru de fatigue est aussi traversant que la lumière du jour. L’issue est incertaine, mais il ne faut pas désespérer, la lumière chavire mais il fait encore jour. C’est comme, minuscule à peine, une effervescence avec les mêmes images, leur même lumière. Une forme de révélation, de miroitement de perceptions. Un présent.

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Peinture de Jérémy Liron, 50x40 cm

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