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Assemblage (texte et vidéo) de Pierre Ménard

La forme détournée de l’abécédaire est un genre voué à la célébration de l’acte créateur (le livre des livres). Cette année j’ai décidé d’aborder l’abécédaire par la vidéo. Deux fois par mois, je diffuserai sur mon site, un montage d’extraits de films (à partir d’une sélection d’une centaine de mes films préférés : fiction, documentaire, art vidéo) assemblés autour d’un thème. Ces films d’une quinzaine de minutes seront accompagnés sur le site par l’écriture d’un texte de fiction.

Ce projet est un dispositif à double entrée : un livre et un film. Le film est un livre. Le livre est un film. Ce livre dit qu’il est à voir, ce film montre qu’il est à lire.

C comme Couleur : la vidéo



La lumière de toutes les couleurs

Iris était arrivée à la maison de nuit, épuisée par son vol, nous avions à peine évoqué la disparition de sa sœur, j’avais senti que les mots se bloquaient dans sa gorge et qu’elle ne pourrait pas en à parler avant longtemps. Elle était fatiguée, taciturne. C’était tout à fait compréhensible, étant donné l’épreuve qu’elle était en train de traverser. Une période difficile. Dans l’attente et l’angoisse de savoir où se trouvait sa sœur, si elle allait bien, si elle pourrait la revoir un jour. Elle n’avait pas dormi cette nuit-là comme les suivantes.

Les jours suivants, je la trouvai souvent effondrée sur le canapé de mon appartement, la tête entre les mains, parlant dans le vide. Je me sentais très loin d’elle, démuni. Elle parlait toute seule. Je la regardais en silence, impuissant. J’aurais voulu arrêter le temps.

Une nuit, Iris s’était mise à rêver d’Anna. Elle avait l’impression de retrouver sa sœur. Elle pouvait lui parler, la toucher, me dit-elle au réveil. Mais sa sœur ne la voyait pas dans son rêve.

Elle était là avec un type très jeune, elle m’a regardé comme si elle ne savait pas qui j’étais, comme si elle me voyait pour la première fois de sa vie, telle une inconnue. Elle s’est vite détournée de moi, comme si je n’étais pas là. Je suis restée interdite. Je ne savais pas quoi dire, je ne savais pas comment réagir, je devenais invisible.

À son réveil, elle m’a raconté ce qui venait de se passer. Elle le racontait comme si tout cela venait de lui arriver à l’instant même, mais elle sentait bien, à ma seule présence à ses côtés que quelque chose n’était pas normal. Son regard flottait autour d’elle sans se fixer et elle le sentait aussitôt car un malheur venait de la frapper, elle le sentait en elle. Ses yeux murmuraient à son réveil. Proche d’elle, je la considérais avec stupéfaction. Elle continua cependant son récit.

Elle s’est tournée vers le jeune homme qui était venu lui faire une surprise. Elle m’a regardé une dernière fois avec ce regard qui n’avait pas changé, distant mais cordial. N’hésitez pas à me demander quoi que ce soit, m’a-t-elle dit avant de se retourner pour embrasser son compagnon et m’oublier totalement. Dans son regard et sa voix, cette distance et ce mépris de l’inconnu. Je me suis éloignée d’eux et tout autour de moi semblait disparaître dans une pénombre étrange, comme si le monde s’effaçait.

Puis elle s’était réveillée en sursaut, s’était mis à crier de toutes ses forces sans pouvoir s’arrêter, elle se tenait debout sur son lit quand je suis entré et que j’ai allumé le plafonnier de la chambre. J’ai eu peur. Elle semblait tétanisée. Son cri s’épuisait dans sa gorge jusqu’à l’étouffement.

Tu m’entends ? Je l’appelais sans parvenir à la maîtriser, inaccessible sans monter à mon tour sur le matelas de peur de la faire tomber. Tu m’entends ? Je suis resté à distance, main tendue prudemment vers elle, répétant mon appel : Tu m’entends ? Puis elle a ouvert les yeux, elle a cessé de crier. J’ai essayé de la réconforter. Parle-moi, dis-moi de quoi tu rêvais avant de te réveiller ?

Après son cri, elle est restée un instant muette, il y avait une sorte de mystère dans le calme. Quelque chose de secret se diluait entre nous à cet instant précis. Comme un rêve éclairé par la lumière d’une torche rouge feu.

Dans le silence qui se prolongeait après son cri, je me suis reculé jusqu’à ce que mon dos touche le mur. J’ai étendu les bras sur les côtés et longé le mur avec des gestes lents comme si j’étais en train de dormir. Je l’ai prise dans mes bras, elle s’est assise sur le rebord du lit, les draps était en désordre.

Elle a fini par se rallonger et s’endormir. Je suis revenu la voir un peu plus tard dans la nuit pour vérifier si elle s’était assoupie. Elle avait les yeux fermés et dormait profondément. Sa respiration était régulière. J’ai posé ma main sur son front puis je l’ai enlevé doucement pour ne pas la réveiller, c’était comme une caresse apaisante.

Le lendemain matin, j’étais dans le salon en train de préparer mes affaires avant de partir travailler. Mes gestes étaient mécaniques, je n’étais pas très concentré. Je cherchais à me réfugier dans une activité que je faisais, sans avoir besoin de réfléchir, pour oublier la violence de la nouvelle que je venais d’apprendre quelques minutes plus tôt par un coup de fil lapidaire des parents d’Iris. Sa sœur avait été séquestrée de longs mois, la police venait finalement de retrouver son cadavre dans les décombres d’une friche abandonnée un peu à l’écart de Marseille. Je ne faisais pas de bruit pour ne pas réveiller mon amie. Je ne savais pas comment lui annoncer la nouvelle. J’étais abattu, terrifié à l’idée d’affronter son regard, devoir lui faire face. Je ne savais pas si j’allais réussir à trouver les mots pour lui dire. Je les répétais en vain, en boucle dans ma tête, sentant bien l’absurdité et la folie de tels propos. Le bruit de la sonnerie du téléphone résonnait encore dans ma tête, comme sonne le glas.

J’ai entendu des pas traînants dans mon dos, je me suis retourné très lentement, j’étais surpris de la voir debout si tôt après la nuit terrible qu’elle venait de vivre.

Je sens que quelque chose ne va pas, m’a-t-elle dit. Que s’est-il s’est passé ? Sa voix tremblait très légèrement. Je me suis retourné vers elle. Je ne sais pas comment te dire ça. J’ai levé les yeux vers elle. Cette nuit... Et c’est là que j’ai vu ses cheveux, la couleur de ses cheveux avait totalement changé dans la nuit. La veille encore elle était châtain, et voilà que l’ensemble de ses cheveux étaient devenus blancs. Une très grande mèche blanche recouvrait désormais sa tête défaite. C’était surprenant.

Je ne la quittais pas des yeux, j’en étais incapable. Je la regardais avec tant d’insistance que la main de mon amie se mi à trembler dans le vide. Sous le cercle de lumière. Regarde-moi, ai-je soufflé.

Qu’est-ce qui se passe ?

Elle est morte, ai-je répondu.

Je dois partir, la rejoindre. Là-bas. Sa voix était rauque et se réduisait à un murmure. La revoir rien qu’un instant. Elle ne parvint pas à terminer sa phrase, ses jambes fléchirent sous son poids, l’émotion trop grande, la fit vaciller. Pour ne pas tomber par terre elle se blottit contre moi. Ses mains s’aggripèrent à mon corps, mes vêtements, sa bouche glissa sur mon visage, mes yeux, mes lèvres. J’étais confus, désarçonné. Avec un peu de distance, elle aurait pu donner l’impression de se jeter sur moi comme une couverture sur un départ de feu.

J’ai pensé dans le désordre des émotions qui m’envahissaient, enflammé et exalté. Nous ne nous séparerons jamais. Et quand bien même nous le voudrions, comment le pourrions-nous ? Comment peut-on, de quel droit ne pas essayer ? L’espace d’un instant encore. L’odeur que répand ton corps. L’odeur amère, les épices simples du corps. Mes yeux caressaient ses cheveux, leur couleur nouvelle et je ne pouvais m’empêcher d’y voir un signe. Je vais tomber. Mais elle ne tombait pas. Le froid dans sa voix engourdie. Elle répétait : je ne suis pas seule, je ne suis pas seule, à la manière d’une incantation. J’ai fermé les yeux si forts que mes paupières se sont colorées d’une myriade de nuances colorées, éphémères vision qui, chacune à leur tour, m’évoquaient un souvenir précis, faisaient surgir une image fugace, captaient un éclair d’une sensation diffuse du passé. La peau duveteuse d’un abricot ouvert en deux pour en ôter à la hâte le noyau et manger l’une après l’autre les deux lèvres de chair onctueuse et fraîche. Allongé rêvassant sur l’herbe fraîche, mains croisées derrière le crâne pour surélever sa tête, suivre des yeux un nuage dans le ciel et sa couleur bleu ciel.

Dans un tourbillon de couleurs, dans une confusion d’impressions variées, sans lien apparent entre elles, les images et les senteurs se confondaient. Dans mon sommeil, dans le relâchement et l’abandon de mon corps, je me hissais entre ses cuisses de nymphe. Les joues écarlates après l’amour. Ce gris si particulier qui s’envolait en volutes de fumée.

Tout se mêlait dans un désordre troublant, hypnotique. Son chagrin s’accrochait à mon chagrin. Sa douleur se déversait dans mon sang et soudain jaillissait de nous l’écho de ton corps intact, réparé, et pendant un instant nous pouvions alors imaginer, elle est encore là. Et nous nous accrochions à cette idée, malgré la douleur diffuse. Je remarquais seulement à cet instant la couleur de ses yeux comme ceux d’Athéna, déesse aux yeux glauques, d’un vert pâle, grisé, à la fois clair et brillant comme la mer avant une tempête ou l’olivier sous le vent. Je me souvenais que la couleur violette de la fleur de l’Héliotrope parlait à peu près la même langue que le rouge, avec quelques murmures de bleu. Les fraises dont l’incarnat teignait nos doigts et qui couvrait parfois aussi le marbre rose pâle à rouge sang, veiné de blanc de certaines bâtisses romaine.

J’étais fatigué. Tout ça m’embrouillait complètement. L’esprit à vif comme une plaie ouverte. Comment faire pour oublier pendant un long moment ce qui était calciné, catastrophé en soi ? C’était comme une sorte de marmonnement ou de bruissement sec, dans la tête, qui ne s’arrêtait jamais. En mélangeant de la céruse, du sulfate d’antimoine, de l’alun calciné et du chlorure d’ammonium, on obtient du jaune de Naples, m’avait-elle appris, d’une teinte entre le jaune soufre et le jaune rosé. Elle me vantait la beauté de la pierre fine d’un bleu outremer véritable, lapis-lazuli entre pierre et azur, dont tu admirais la couleur des iris de la statue d’Ebih-Il, au musée du Louvre à Paris. Ou bien encore cette pierre ornementale utilisée pour fabriquer colonnes, créer tables, bijoux, trophées et objets d’art, d’un vert de cuivre soyeux.

Elle plaqua d’un mouvement violent ses deux mains sur sa bouche. Au-dessus, ses grands yeux noirs se remplirent de terreur, sans une larme. J’ignorais qu’il était envisageable de lui survivre, que je sois un exil. Son absence va s’enfermer dans le temps. Avec les années, mais pour le moment la douleur était si vive, vicieuse. Je gardais mes yeux clos encore un instant, j’étirais ce moment pour qu’il dure le plus longtemps possible, en fait quelques secondes à peine, mais ce que je ressentais était si intense qu’il s’éternisait, c’était une sorte de protection, de retour en enfance. Le croquant de la noisette, qu’on mange en Provence, l’un des treize desserts du grand souper de Noël. Le goût de l’orange brûlé et dans ma prunelle, cette nuance d’orange qui cachait si bien selon Albertine toutes les profondeurs veloutées de ma mélancolie. Le brillant et l’éclat de la pelure d’oignon.

J’entendais sa voix. Son visage s’effaçait comme si l’on fermait tous les volets de la pièce, et qu’on y éteignait toutes les lumières. J’étais plongé avec elle dans un silence obscur. Un cocon coloré. La profondeur du ponceau plus connu comme coquelicot. Le rouge feu sur ses joues cramoisies. En s’allongeant sur le sable, cette manière sonore que les grains minuscules avaient de glisser entre nos doigts engourdis de sommeil, comme ces quelques copeaux de tabac, leur odeur entêtante qui s’accordait à merveille avec la note arrondie de fond vanille de nombreux parfums, ou le sésame qui donnait, après traitement, cette teinture violette que l’on connaissait depuis longtemps sous le nom de zinzolin, d’un violet rougeâtre.

De temps en temps, nous étions parcourus par un frisson, l’un après l’autre, comme si une main invisible nous prodiguait une caresse le long de la colonne vertébrale en s’attardant un peu sur la tête de chacun. Nos yeux brillaient à travers nos paupières. Une frontière éternelle passait entre ici et là-bas. Une ombre venait de s’abattre sur nous. Comme un coup.

Maintenant, vais-je tomber ? Le cœur va cesser ?

J’ai rassemblé mon courage, j’ai ouvert les yeux et je lui ai souris. Ses belles épaules ont remué, flotté dans son corps, comme un papillon dans une lampe poussiéreuse.

Je veux apprendre avec toi à séparer la mémoire de la douleur, la brûlure du souvenir.

J’ai aspiré la nuit toute entière.

Elle m’a souri en retour.


LIMINAIRE le 22/10/2019 : un site composé, rédigé et publié par Pierre Ménard avec SPIP depuis 2004. Dépôt légal BNF : ISSN 2267-1153
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