Dimanche 21 juin 2026
Que voit-on vraiment de là où l’on est ?
Une traversée des apparences #1

Zoe Leonard, Drop Off A.M. Pick Up P.M. 1999/2000

Devant la vitrine d’un pressing, deux vieilles chaises dépareillées, assises, dossiers en bois et pieds métalliques. Une chaise d’architecte, une chaise d’écolier. Personne sur la photo. On sent pourtant une présence à l’image. Une présence fantomatique. On se demande s’il y a quelqu’un derrière la vitre. Peut-être est-ce à cause des reflets qui dansent à la surface ? À moins que cela provienne de ces deux vieilles chaises, usées, chancelantes, laissées à disposition sur le trottoir, toute la journée dehors devant la boutique. Depuis si longtemps. Un large panneau blanc, légèrement bancal, est accroché au-dessus des deux chaises. On dirait qu’elles le maintiennent en équilibre. Il indique le fonctionnement de la laverie automatique et l’heure du dernier service. C’est écrit en toutes lettres. Noir sur fond blanc. On dépose le linge le matin, il est prêt dans l’après-midi. Tout est là, dans ce message.
Cette photographie fait partie d’une série de Zoe Leonard qui s’intitule Analogue. Un projet composé de 412 photographies réalisées sur une dizaine d’années, entre 1994 et 2006. Ces photographies de vitrines traditionnelles, de devantures de magasins, ont été réalisées avec un vieux Rolleiflex. Un appareil des années 1940, « vestige de l’ère mécanique », comme le précise Leonard, associé aux procédés d’impression à la gélatine d’argent et chromogéniques qui entrent en résonance avec ce qu’elle photographie, tous ces magasins en voie de disparition. L’ensemble s’inscrit dans la lignée des grandes archives visuelles, comme les séries d’Eugène Atget, d’August Sander, ou de Bernd et Hilla Becher.
Son projet dépasse le cadre de son quartier, le Lower East Side de Manhattan à New York, pour suivre le circuit des marchandises recyclées — vêtements d’occasion, publicités jetées et matériel photographique obsolète des magasins Kodak. Il nous fait percevoir une texture temporelle, celle de la vie urbaine du XXᵉ siècle, au moment où les commerces de quartier commencent à disparaître au profit d’une mondialisation de l’industrie et des échanges commerciaux.
Signes graphiques, lettrages et typographies recouvrent la plupart des lieux photographiés. Avec le temps, leurs couleurs s’estompent, la peinture s’écaille à la surface, la matière se craquèle, les lignes se superposent, se confondent. Si certains messages restent encore identifiables, leur signification intrigue, renforcée par le décalage entre l’utilité initiale du lieu et les impératifs économiques et commerciaux actuels, qui rappelle les tracés en creux des lettres qui se sont estompées avec le temps à la surface des marbres, ou ces rituels dont le caractère sacré nous échappe désormais.
La première fois que j’ai vu cette photographie, c’était en l’an 2000, un tirage était offert par le magazine Beaux-arts dans le cadre d’une coproduction avec le festival photographique du Printemps de Cahors qui fêtait ses dix ans. Le tirage est un peu différent de celui qui a été exposé plusieurs fois (au Moma comme à la Villa Arson), son cadrage est plus resserré que la photographie originale, reproduite dans le livre publié chez MIT Press, en 2007. Toute la partie droite avec le mur blanc recouvert de graffitis a été supprimée, recentrant l’image sur les deux chaises de guingois. Les signes graphiques de l’image, très nombreux dans l’intégralité de la série, me rappellent le travail sur la typographie vernaculaire d’Ed Fella.
Né en 1938 à Détroit, Edward Fella est un designer graphique américain qui a consacré une partie de sa vie à la typographie vernaculaire. Comme nombre de créateurs avant l’avènement du numérique, l’artiste collectionne visuels, affiches, dépliants, flyers, publicités. Le polaroid est pour lui permet d’enregistrer le vocabulaire alphabétique urbain et commercial.
Ed Fella a eu la gentillesse d’accepter de participer en mars 2009 au deuxième numéro de la revue d’ici là éditée par Publie.net : Mystérieux travail d’un écart qui s’imprime.
Cette matérialité désuète de la photographie de Zoe Leonard est ce qui m’attire dans cette image. Elle parvient à saisir ce qui a cessé, avec le temps, d’être en usage, qui est devenu suranné, qui demeure dans son jus. Zoe Leonard privilégie depuis ses débuts le support argentique. Frappé d’obsolescence au regard de l’essor des nouvelles technologies, l’argentique traduit chez l’artiste une forme de résistance, un travail de mémoire, et un attachement à la matérialité de l’image. Pour elle, le médium photographique est aussi l’objet d’une expérience sur le point de vue. Que voit-on vraiment de là où l’on est ?


Une traversée des apparences est une série de textes sur les photographies qui nous accompagnent, fragment d’un monde, arraché au temps et à l’espace.

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