Située au fin fond d’un village de vacances, Costa Paradiso, une succession de villas monotones surplombe la mer. On pousse un peu plus loin, par curiosité. Du sentier, on n’aperçoit qu’un morceau de toit couleur cendre égaré dans la végétation. L’accès est interdit. Un cadenas protège le portail mais il est possible de se frayer un chemin. Tout au bout, on découvre une villa à l’abandon. Les fenêtres et les portes ont été condamnées par des planches grossières, le verre de certaines vitres brisées, la surface cimentée de sa rotonde s’effrite au soleil, laissant apparaître par endroits le béton nu. Ici, l’action cumulée du sel de la mer et du soleil corrode tout. Le vent dans la région, terrible l’hiver, finit le travail de cette lente désagrégation. Au milieu des étranges formations rocheuses d’une côte accidentée faite de granit rougeâtre, le sommet d’une coupole se profile. Du granit local a été ajouté au ciment pour rapprocher sa couleur de celle des rochers alentour. Quand on s’approche, avant même d’entrer, on distingue des graffitis sur les murs blancs de la pièce principale. La terrasse de granit rose, en plein soleil, est livrée aux lézards et aux insectes.
Le sommet du dôme est audacieusement découpé selon une forme libre qui ouvre l’espace. On imagine un jardin central planté de fleurs et de végétation locale, baigné de soleil et de pluie, selon la saison. C’est une maison sans murs porteurs. Ses larges fenêtres, dont les dimensions rappellent le format allongé de certains films, forment une ouverture discrète vers l’extérieur, la mer à perte de vue, laissant entrer la lumière mais pas la chaleur. Elles libèrent un espace intérieur sans entraves. Ce lieu déserté, à l’abandon, invite à y déambuler comme si on était chez soi. On pénètre sous le dôme de cet édifice aux formes futuristes, ce blockhaus un peu délabré, qui paraît s’être figé dans un temps oublié, sur la forme duquel semble encore flotter aujourd’hui l’utopie d’un concept alternatif de vie et d’habitat.
Dans les différents espaces de cette maison, la seule vision ne peut suffire pour en apprécier la beauté. Une baie vitrée incurvée fait le tour de la façade pour laisser entrer la lumière du jour et offrir une vue imprenable sur la Méditerranée depuis le salon principal. À l’étage, les chambres disposent chacune de leur propre balcon intégré à la structure du dôme, donnant un accès direct à l’extérieur et surplombant le littoral. L’architecture se donne à voir avant de se vivre, d’en ressentir les espaces, au fil des saisons, des changements de lumière, de température. On oublie d’appréhender le lieu avec tous nos sens. Les bâtiments peuvent être ressentis par tout le corps. Toute expérience de l’architecture doit être multisensorielle. Les qualités de l’espace, de la matière et de l’échelle sont ainsi appréhendées à parts égales par l’œil, l’oreille, le nez, la peau, la langue, le squelette et les muscles.
Dès qu’on entre à l’intérieur, notre perception du lieu change totalement. En me promenant dans la villa, dans ce labyrinthe d’espaces intérieurs et extérieurs. En m’asseyant sur les marches de dalles brutes encastrées dans le mur intérieur circulaire qui conduit à l’étage des chambres, j’ai l’impression d’entrer en relation avec les personnes qui ont vécu ici entre les années 70 et 80. Tout est sensuellement différent, en termes de température, de sons et d’odeurs, par rapport à l’extérieur, sous l’écrasant soleil méditerranéen. Les propriétés isolantes des parois procurent immédiatement une sensation de fraîcheur. L’intérieur caverneux du dôme crée également un écho qui atténue le chant des grillons et le bruit de la mer à l’extérieur tout en reproduisant doucement le bruit de nos pas et nos cris de joie. Il règne une odeur d’humidité et de moisi, probablement due à des années de négligence d’entretien, qui contraste avec l’air salé et les herbes méditerranéennes qui chatouillent nos narines. Depuis la terrasse, un escalier descend le long des falaises rouges jusqu’à la mer. Personne alentour, on pourrait se baigner nu sans être vu. Depuis cette crique isolée, la maison est invisible.
En 1964, Michelangelo Antonioni et Monica Vitti se rendent sur l’île de Budelli, dans l’archipel de la Madeleine, au nord de la Sardaigne, pour les besoins de leur nouveau film, Le Désert rouge. Après le tournage d’une séquence filmée sur une plage de sable d’un rose délicat formée de minuscules fragments de coquillages et de coraux, cernée par des eaux turquoise et des genévriers émeraude, le couple cherche à s’installer dans la région. Le propriétaire d’un hameau isolé au nord de la Sardaigne leur fait don d’un terrain dans son village de vacances en construction à Costa Paradiso, anciennement baptisé la Costa Nera, la Côte noire. Conquis, le cinéaste commande à l’architecte italien, Dante Bini, la construction d’une œuvre architecturale hors norme dans cet endroit sauvage de l’île : La Cupola.
Le fils de Giuliana, Valerio, est soudainement paralysé de la taille aux pieds. Craignant qu’il ait contracté la polio, Giuliana essaie de le réconforter avec l’histoire d’une jeune fille qui vit sur une île et nage au large d’une plage dans une crique isolée. La jeune fille vit en osmose avec son environnement. Un mystérieux voilier s’approche du large, et dès lors, tous les rochers de la crique semblent s’animer et chanter d’une seule voix. Peu de temps après, Giuliana découvre que Valerio faisait seulement semblant d’être paralysé. Incapable d’imaginer pourquoi son fils ferait une chose aussi cruelle, le sentiment de solitude et d’isolement de Giuliana revient.
À la fin du film, Giuliana se dirige vers un navire à quai où elle rencontre un marin étranger et lui demande si le navire prend des passagers. Elle essaie de lui communiquer ses sentiments, mais il ne peut pas comprendre ses paroles. Reconnaissant la réalité de son isolement, elle dit simplement : « Nous sommes tous séparés. »
Le metteur en scène passe une semaine sur les lieux avec l’architecte, afin de s’imprégner de ce qui doit être l’essence de la maison : un « environnement sculptural », une coquille vide. Antonioni dira : « Je veux sentir l’odeur des rochers. » Il voulait que l’architecte s’imprègne de l’environnement pendant des jours entiers. « On peut sentir ici l’essence du temps, de l’espace, de l’univers ! » Il l’a invité à observer la direction des vents dominants, lui a fait écouter le fracas des vagues se brisant sur les rochers, sentir l’odeur de la végétation locale et, à l’occasion d’un bref orage d’été, apprécier le plaisir de la pluie sur la peau. Antonioni mettait en pratique, dans sa vie quotidienne, des rituels et certaines routines cherchant à établir un lien sensible avec son environnement. Selon ses propres mots : « Le sujet de mes films naît toujours du paysage, d’un site, d’un lieu que je souhaite explorer. »
Dante Bini est un architecte italien des années 1960. Il est notamment connu pour ses constructions élaborées grâce à son brevet Binishell, un système utilisant une fine coque en béton armé en forme de dôme, soulevée par gonflage à l’air. Le béton est coulé sur une membrane circulaire renforcée d’une structure en acier, gonflée au moyen d’un ventilateur jusqu’à atteindre la hauteur désirée, en maintenant une pression constante. Une fois le béton durci, le ventilateur est arrêté.
Tandis qu’Antonioni s’affaire à la construction de sa maison, comme on écrit le scénario d’un film avant de le réaliser, Monica Vitti, qui n’apprécie ni l’avion ni le bateau, seuls moyens de transport pour rejoindre l’île, s’éloigne rapidement du lieu et se lasse de leur histoire. On raconte que la jeune femme aurait eu une liaison avec le directeur de la photographie du Désert Rouge, Carlo di Palma. Les rumeurs se confirment. Le couple se sépare en 1966. Les travaux de la coupole sont achevés quatre ans plus tard. Antonioni continuera de s’y rendre de loin en loin. On dit qu’il a écrit sur place le scénario de son film Zabriskie Point. Il y emmènera Enrica Fico, actrice qu’il rencontre en 1972 et avec laquelle il partage la fin de sa vie. Il y accueille un été le cinéaste Andreï Tarkovski qui y travaille, avec le scénariste Tonino Guerra, à l’écriture de Nostalghia en 1983.




