De 2023 à 2025, Ryoko Sekiguchi a effectué huit séjours à Venise. Elle y découvre l’herbier d’Ilaria, jeune botaniste du XIXᵉ siècle. Ce journal intime l’incite à engager une relation épistolaire avec la jeune femme à travers le temps. Il l’incite ainsi à appréhender d’une manière inédite l’espace de la cité lacustre qu’elle perçoit comme un archipel familier, un espace vivant avec ses jardins secrets. Sensible aux eaux stagnantes et à l’isolement des îles, elle délaisse le décor de théâtre et les clichés du tourisme de masse pour rendre la parole aux habitants et aux plantes. Ce livre, qui s’inspire de la technique verrière du millefiori, assemble une mosaïque de fragments qui nous révèle que Venise est moins une ville de pierre qu’un poème vivant en perpétuelle germination.
Venise, millefleurs, Ryoko Sekiguchi, P.O.L., 2026.
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J’avais déjà écrit sur les villes, en essayant de faire face à celles-ci et d’engager avec elles un dialogue direct. Cette fois, en revanche, je cherchais à faire affleurer le passé de la Sérénissime en m’appuyant sur une femme qui y avait vécu. Certes, cette femme, Ilaria, je ne l’avais pas connue et je ne la connaîtrais jamais dans la réalité. Je ne pouvais pas non plus écrire sur sa vie comme le ferait une historienne. Elle était aussi éphémère qu’une brume, et la seule trace tangible de sa vie était ces mains qui avaient cueilli les plantes qui se trouvaient devant moi. Il n’y avait aucune raison objective d’écrire sur elle.
Or, c’est peut-être précisément pour cette raison que je ne pouvais pas me détacher d’Ilaria. Ce n’était pas une personne dont la vie singulière nous aurait révélé des facettes cachées de l’histoire de Venise, mais quelqu’un d’aussi ordinaire que nous autres, dont les traces étaient elles aussi vouées à disparaître. Les plantes, plus éphémères encore, lui permettaient pourtant de demeurer dans ce monde. Puisque je l’avais rencontrée à travers son carnet, je n’avais pas d’autre choix que d’écrire sur elle. Écrire un livre sur cette personne ne consistait pas à parler uniquement d’elle, mais aussi des autres habitants et de tous les êtres éphémères qui avaient jadis vécu dans la ville. J’étais consciente plus que quiconque de la difficulté de composer un livre à partir d’un assemblage maladroit et disparate constitué de mes notes, de mes lettres à Ilaria et des citations de ses herbiers, mais je ne pouvais soustraire aucun de ces éléments. À la place, j’aurais aussi bien pu écrire un joli livre sur les fleurs de la lagune, ou un essai poétique sur ce lieu, et la tentation d’orienter le texte dans cette direction était grande. Pourtant, chaque fois que j’essayais d’éliminer l’un de ces éléments, toutes ces matières revenaient au galop pour proclamer qu’aucune n’était facultative.
C’est d’ailleurs Ilaria qui me donna l’envie de m’intéresser aux femmes d’ici autant qu’aux plantes. Sans doute aussi étais-je lasse du nombre de romans écrits sur Venise par des hommes qui projetaient sur la ville une image féminine pour mieux la fantasmer. Certes, Venise a souvent été décrite comme féminine, et la présence de nombreuses courtisanes (on en comptait dix mille pour cent mille habitants au xvie siècle) a sans doute contribué à renforcer son image de cité du plaisir au xviiie siècle. Mais c’était exactement ce genre d’associations trop rapides qui, lorsqu’on parlait du Japon, donnait une importance surdimensionnée aux geishas. Ces descriptions romanesques de Venise en tant qu’objet féminin, mystérieux et dangereux, même s’il ne s’agissait pas de ma propre ville, n’étaient pas agréables à lire. Je voulais mieux connaître l’île et les Vénitiennes pour qui elles étaient.
Marta affirmait que les Vénitiennes étaient historiquement plus indépendantes que dans d’autres régions d’Italie, que ni sa mère ni sa grand-mère ne s’étaient jamais soumises à un homme, et qu’elle-même avait un peu de cela dans le sang. Francesca, spécialiste d’histoire chinoise à l’université Ca’ Foscari, me raconta que le testament de Marco Polo stipulait en 1324 qu’il ne léguait ses biens qu’à sa femme et à ses filles, dont l’une, Fantina Polo, veuve, avait même intenté un procès en 1366 à la famille de son mari pour abus de biens sur ce même héritage, procès à l’issue duquel elle obtint gain de cause. La Vénitienne Elena Lucrezia Cornaro Piscopia, première femme au monde à avoir obtenu un diplôme universitaire, avait rédigé sa thèse sur Aristote à l’université de Padoue en 1678. Des amies lesbiennes m’ont affirmé que nul autre endroit n’était plus accueillant, et que cela pouvait s’expliquer par le fait que cette ancienne république avait toujours su garder une certaine distance par rapport au pouvoir religieux. Une amie me raconta qu’elle avait suivi une formation de menuisière avec des hommes. Cette image des femmes est bien différente de celle de la Venise « romantique » imaginée par les hommes.
Outre ces femmes talentueuses, intelligentes et indépendantes que je côtoyais pendant mes séjours, je rencontrais également des Vénitiennes dans les musées. Parmi les peintres vénitiennes, Rosalba Carriera est la plus célèbre, pour son travail non seulement à Venise, mais aussi à Paris et à Vienne, entre la fin du XVII et le début du XVIIIe siècle. Encore plus loin en arrière, dans la seconde partie du xvie siècle, Marietta Robusti, fille du Tintoret, travaillait avec son père. Il suffit de se rendre dans des musées comme Ca’ Rezzonico – qui possède une collection de peintures retraçant l’histoire de la ville – pour découvrir les œuvres d’autres femmes peintres, telles que Giulia Lama, qui vécut au XVIIe - XVIIIe siècle, ou Emma Ciardi, connue, au tournant du xxe siècle, pour ses paysages vénitiens. Marietta Barovier, artiste verrière et fille de l’artiste Angelo Barovier, est célèbre pour avoir inventé les perles rosetta au XVe siècle, et pour avoir dirigé l’atelier familial à Murano.
Quant aux femmes représentées en peinture, j’aimais surtout le portrait d’une Vénitienne réalisé par Albrecht Dürer lors de son séjour sur l’île, aujourd’hui conservé dans la collection du musée d’Histoire de l’art de Vienne, ainsi que celui peint par Vittore Carpaccio au début du XVIe siècle, qui se trouve à la Galleria Borghese à Rome. La première, âgée d’une vingtaine ou d’une trentaine d’années tout au plus, a l’allure volontaire et déterminée, et le regard légèrement tourné vers la gauche ; tandis que la seconde, avec son regard perçant, a un air presque masculin. Les deux modèles partagent un sourire pétillant d’intelligence qui me rappelait quelque peu mes amies vénitiennes.
Bien sûr, il n’y avait pas seulement des femmes issues de familles nobles ou artistes à Venise. Beaucoup de fabriques existaient également grâce à la main-d’œuvre féminine au cours de la modernisation. L’histoire des ouvrières dans les anciennes fabriques nationales de tabac entre le Piazzale Roma et Rio Terà dei Pensieri est célèbre parce que ces femmes s’entraidaient et luttaient pour de meilleures conditions de travail, quitte à faire des grèves. Elles avaient développé un caractère fort et acquis une indépendance financière. Les enfileuses de perles de Murano faisaient partie du paysage de la Venise populaire : installées dans les rues, sur les places, elles travaillaient en extérieur, de petites perles de verre sur les genoux. Le musée de la Dentelle, qui se trouve sur l’île de Burano, était à l’origine une école de formation au métier de dentellière, fondée en 1872. La plupart des personnes représentées dans les documents et les peintures de l’époque sont des femmes. Dans les archives filmées qui compilent des témoignages de femmes formées à cette école qui ont participé à la sensibilisation sur l’histoire de l’île et de la dentelle, l’une des brodeuses, Daniela Battain, dit : « J’ai été envoyée me former à la dentelle dès que j’ai terminé l’école primaire. C’était la décision de mes parents et je n’avais pas à les contredire. J’étais si triste que j’en ai pleuré. » Lorena Novello raconte : « J’ai été fière de pouvoir parler de mon métier et de mon expérience, lors d’un atelier, à de jeunes Turques qui m’écoutaient avec enthousiasme. » Toutes les femmes ne sont pas nées pour être dentellières. Ces témoignages révèlent des désirs inavouables ; elles auraient sans doute exercé une autre profession si elles étaient nées à une autre époque.
En écoutant Maria Seno qui se disait finalement satisfaite de continuer ce métier, l’envie me prit de lui demander : « Qu’auriez-vous fait, si vous aviez pu remonter le temps ? » Devant l’image de ces archives, je pouvais voir ces femmes esquisser un sourire de résignation.
Quant à la relation entre les femmes et les plantes, c’est Sossima qui me l’a expliquée. Originaire du Chili, ayant grandi en France avant de s’installer à Venise, elle participe à diverses activités associatives. Elle m’a raconté qu’il existait un potager de culture biologique entretenu par les détenues de la prison de femmes de la Giudecca. Je me rendis donc à la Giudecca un jeudi matin, jour où les produits de ce potager sont en vente. Sous un ciel nuageux, un petit stand était tenu devant l’ancien couvent. J’y achetai des topinambours et diverses herbes. On m’expliqua lesquelles étaient à utiliser pour les salades, lesquelles devaient être cuites… Puis on me prépara un mélange dans un sac en papier. Une fois à la maison, je mis la main dans le sac et me brûlai aux feuilles d’orties. J’aurais dû les reconnaître, mais je n’avais pas fait attention au moment de l’achat ; l’idée qu’elles comptaient au nombre des herbes aromatiques m’était sortie de l’esprit.
À la même période, j’ai commencé à apprendre l’histoire des îles qui entourent la lagune. Moi-même originaire d’un pays insulaire, je ressentais qu’une île dessine un lieu naturellement fermé : autrefois, criminels et prisonniers politiques étaient ainsi mis à l’isolement. À Venise, l’île de Murano est célèbre pour son verre, car toutes les verreries y ont été transférées au Moyen Âge par crainte des incendies. Du temps de la peste, avant de pouvoir accoster, les bateaux étaient soumis à quarantaine dans les îles de Lazzaretto Vecchio et de Lazzaretto Nuovo, où l’on désinfectait les marchandises avec le romarin ou le genièvre. L’île de San Lazzaro servait de sanatorium pour les lépreux. Un cimetière fut construit sur l’île de San Michele pour des raisons sanitaires pendant l’occupation napoléonienne, et plusieurs îles étaient aussi utilisées à des fins militaires au XIXe siècle.
Sacca Sessola, l’une des îles artificielles de la lagune, est aujourd’hui réservée aux résidents d’un hôtel, mais elle abritait au début du XXe siècle un hôpital pour les tuberculeux. Rachetée par un groupe hôtelier de luxe, elle a été rebaptisée « l’île des Roses ». Je m’y rendis avec le bateau d’une amie, et débarquai au prétexte de me rendre au bar de l’hôtel. Une promenade rapide dans l’agréable jardin provoqua en moi un sentiment mitigé. L’île, qui devrait être ouverte comme un parc au public vénitien, est pourtant interdite à ses habitants, et accessible seulement aux riches étrangers. Aujourd’hui, les citoyens contestent vivement la privatisation des îles ; le cas de Poveglia est célèbre : depuis longtemps abandonnée, cette dernière a fait l’objet d’un projet de vente par les autorités, suscitant de vives protestations. L’association Poveglia per tutti (« Poveglia pour tous ») a été fondée pour rendre l’île accessible à tous, et les jours de manifestation on voit se déployer une scène spectaculaire : de petits bateaux arrivent en nombre et accostent l’île les uns après les autres. Des familles entières débarquent avec leurs enfants, et cette île sauvage et abandonnée se transforme alors en espace théâtral et festif. Récemment, l’association a obtenu la concession de la partie nord de Poveglia, après onze ans de lutte, sauvant l’île de la privatisation et initiant à la place un projet d’aménagement ouvert à tous.
Une île n’existe jamais seule. Telle une constellation, les îles vivent et respirent au travers de ces liens organiques qu’elles développent entre elles. Venise, à ce titre, ne fait pas exception. L’archipel, en japonais, se dit guntô, ce qui signifie « groupe d’îles », mais je préfère le traduire littéralement ainsi : « multitude d’îles », ou « nuée d’îles », à l’image des étourneaux au crépuscule.
Herbier d’Ilaria no 2
[Deux types de racines sont collés au-dessous de la mention « Le cadenas de Jérusalem, le 4 juin 1832 dans la matinée, racine apportée par Mauro ». À gauche, de fines racines beiges et à droite, des racines évoquant des fils de cuivre, ainsi qu’une couronne de poudre de couleur rouille autour de ces racines.]
L’autre jour, Mauro, le jardinier de Claudia, m’a dit, en venant chez moi, qu’il existait deux variétés de cette plante, l’une avec des racines blanches et l’autre avec des racines cuivrées jusqu’à l’intérieur. Celle qui est cuivrée est appelée « la nièce de l’ours » dans son village natal. Un terme jamais entendu auparavant. A-t-elle été ainsi baptisée parce que ses racines ressemblent à des poils d’ours ?
Il me conseille de faire arracher celle dont les racines sont cuivrées, car elles durcissent comme du métal à mesure qu’elles se développent, et une fois que les racines s’étendent il est difficile de s’en débarrasser, mais il est impossible de distinguer sur la terre les racines cuivrées des racines blanches. J’aime l’odeur de ces feuilles dont le parfum m’évoque étrangement le caillé de lait à la vanille, alors je ne puis me résoudre à les arracher.
Il ne s’agit pas de deux espèces distinctes stricto sensu mais de transformations touchant la même variété. D’après lui, les années où le coucher de soleil est magnifique, les racines cuivrées sont plus nombreuses. Cela est-il possible ?
Venise, millefleurs, Ryoko Sekiguchi, P.O.L., 2026.
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