Vendredi 10 avril 2026
Un chien arrive, de Camille Ruiz
En lisant en écrivant : lectures versatiles #155

Camille Ruiz observe au quotidien son chien Ziggy, un grand golden retriever aux « longs poils couleur plage », dans ce livre qui avance par fragments, mêlant souvenirs, lectures et scènes de promenade. À travers cette relation singulière, l’autrice interroge également les mécanismes de domination qui traversent nos sociétés, du corps féminin au corps animal. Une réflexion sensible et brillante sur l’attention, l’attachement, pour « rendre étrange ce qui est familier, familier ce qui est étrange. » Un livre « dessinant une carte de rencontres, d’anecdotes, de lieux se mettant à jour, creusant le sens du verbe tenir : dans le monde, se tenir, tenir au monde, montrer comme nous y tenons - autant que possible à l’écoute. »

Un chien arrive, Camille Ruiz, Éditions Corti, 2026.


Extrait du texte à écouter sur Spotify




Se souvenir d’avoir été un chien (1)

Les chiens vivent tout près de nous, mais en marge du monde des mots, et c’est quelque chose qu’ils ont en commun avec les très jeunes enfants. D’ailleurs, le langage que nous employons pour nous adresser aux bébés ressemble beaucoup à celui que nous destinons aux chiens, et aux animaux domestiques en général. Il semblerait que, dans toutes les sociétés, et à toutes les époques, nous ayons modulé nos voix pour leur faire chanter la langue imaginaire des nourrissons et des bêtes, comme si leurs mondes étaient voisins, et qu’il fallait emprunter un même itinéraire et un même véhicule pour leur rendre visite. Comme l’observe Charles Stépanoff dans Attachements, nous adoptons un ton plus aigu, nos intonations se font chantantes, nos phrases sont simplifiées et se terminent souvent sur le mode interrogatif, et nous avons tendance à « remplir les blancs » en simulant la réponse du nourrisson ou de l’animal. Ainsi, nous les exposons à la même musique compensatoire, qui prépare l’acquisition du langage ou affirme le lien existant malgré tout, comme si nous devions le révéler à l’intérieur même de leur silence, sous-titrant et rejouant pour nous- mêmes la langue muette que nous croyons entendre dans leurs voix.
Stépanoff formule l’hypothèse selon laquelle les bébés humains seraient si différents des adultes, à la fois physiquement et dans leur manière d’appréhender le monde, que nous pourrions dire qu’ils sont « extrahumains », presque qu’ils appartiennent à une autre espèce. Ainsi, nous devons « anthropomorphiser » nos bébés jusqu’à ce qu’ils deviennent nos semblables, et notre parentalité serait assimilable à une « relation inter-espèce ». Cette exception dans le monde animal, couplée à notre maternage ouvert et coopératif ainsi qu’à une capacité à se projeter dans d’autres mondes que les nôtres, notamment à des fins de prédation et de chasse, aurait favorisé chez nous une dis- position à adopter d’autres animaux, en les apprivoisant, ou en les domestiquant. Edward O. Wilson fait remarquer, dans Biophilie, que les loups présentent une caractéristique commune avec l’espèce humaine : nous sommes, à l’origine, deux types de « prédateurs empathiques », sensibles par nécessité aux humeurs et aux milieux d’autres animaux. C’est à travers cette brèche que leurs descendants les chiens se seraient infiltrés dans nos sociétés, profitant de la propension humaine à soigner des êtres différents, et à former avec eux de véritables relations d’attachements, voire de parenté et d’amour.
Je me souviens quand moi aussi j’étais très muette, avant de devenir humaine. J’imagine que j’étais un bébé triste. Mon père avait un chien qui lui suffisait, et ma mère ne voulait pas de fille. J’étais une petite fille déjà secrète. Je craignais d’avoir dérangé le monde. Pour me bercer mes parents faisaient le tour du quartier en voiture, mais je me réveillais dès qu’ils coupaient le moteur. Sentir encore la tranche des vibrations nocturnes, les variantes de nuit bleue qui défilent dans les rues du petit village, le champ magnétique des bras de ma mère, ceux de mon père, leur dévotion ordinaire - tendresse mécanique de la voiture qui m’éloigne et me berce hors de la continuité de ces bras. Gaspard nous attendait derrière la porte d’entrée, et se demandait pourquoi tous partaient en balade, et lui ne partait pas.
Parfois, il me semble qu’un mutisme et une mélancolie ancienne nous entourent, Ziggy et moi, comme un berceau. Mais quand l’envie de pleurer monte, mon chien ne peut rien faire, et je ne peux rien lui dire. Aussi, la supposée tristesse dans son regard, quand je referme sur lui la porte, entraînée dans une part de monde où il ne peut pas m’accompagner, où nous sommes diminué es l’un e de l’autre, moi dans ma vie, lui dans sa vie qui m’attend. Ziggy ne peut pas m’expliquer s’il est triste ou non. Je ne peux pas lui expliquer que je reviens. J’espère qu’il y a un endroit en lui où je reviens toujours, une partie solide et ronde comme une certitude. Partout où l’apprivoisement a été pratiqué, relève Charles Stépanoff, sa réussite dépendait toujours d’un peu de contrainte, et d’un peu d’affection. Car en usant de l’affection seule, on prendrait le risque que l’animal reste trop indépendant, attaché à sa vie sauvage. Au contraire, l’exercice d’une contrainte que ne viendraient pas compenser des gestes affectueux pourrait le faire mourir de tristesse. Je pense souvent à la contrainte que nous exerçons les uns sur les autres. Petit à petit elle devient habituelle, supportable, se fond dans le soin. Souvent c’est comme s nous étions soulagées, après une longue promenade dehors, de n’avoir pas d’autre choix que de rentrer à la maison, et d’être bercé·es par quelqu’un qui nous parle.
La première fois que j’ai laissé Ziggy, il avait environ six mois. Piero et moi avions prévu de partir hors de Brasília pour quelques jours, dans une maison perdue au milieu du cerrado, où il n’était pas très pratique d’emmener un jeune chiot fou. Le jour du voyage, sur la route pour le déposer dans une pension canine, je fus envahie par l’angoisse de n’être pas en mesure de lui expliquer pourquoi, ni combien de temps nous allions nous absenter. Quand la voiture s’éloigne et que mon chien reste, un trou se creuse entre mon ventre et ma poitrine. À l’intérieur, il y a l’image d’un tout petit bébé dans un lit à barreaux. Pendant les trois heures qui nous séparent de notre destination, je pleure de grosses larmes incontrôlables, bercée par le mouvement de la route. J’étais dans le trou face à l’image du bébé, celui qui ne comprend pas. Je pleurais pour Ziggy, qui certainement ne comprenait pas. Sans explication, tout départ me semble un abandon. Bien sûr, ce n’était pas exactement cet abandon-là, celui que je commettais, qui me partageait le cœur, bien sûr bien sûr que le trou était ancien.

Deux rêves

1. Je promène Ulysse, qui est mort il y a quatre ans, et Ziggy, je les promène dans la mer, mais comme ils sont tous deux très gros et un peu dangereux, chacun à leur manière, j’en prends un sous chaque bras et je nage comme ça, avec mes deux chiens comme des bouées. Je dois faire très attention car dans la mer il y a plein d’enfants, et les chiens ont quand même de grosses pattes. Dans la foule des baigneurs je croise une des éditrices de mon recueil de poésie, elle flotte dans l’eau et tient un nourrisson dans ses bras, elle a l’air impressionnée que je nage avec deux chiens si grands, je lui dis oh ça ne doit pas être aussi difficile que de s’occuper d’un bébé.
2. J’ai l’âge d’être au collège ou au lycée, je suis avec d’autres élèves dans la grande salle du cinéma près de la rivière, dans la petite ville de mon enfance. Le cinéma s’appelle L’Éden. Nous suivons une sorte de cours magistral, assis es dans les strapontins rouges. La salle est pleine, je me trouve dans une des rangées du milieu, une professeure est sur l’estrade : elle va nous demander de faire des gestes très répétitifs, et la plupart de ces gestes produiront un son. Nous sommes organisé·es à la manière d’un orchestre. Il y a une peur diffuse, une tension traverse les corps. Je comprends qu’un geste va bientôt m’être assigné, et lorsque ce sera fait, je ne pourrai pas m’arrêter. Si jamais je cesse de faire le geste, quelque chose d’indéfini et de grave m’arrivera. La professeure passe dans les rangées, elle me donne mon geste : il s’agit de souffler dans un petit bec de flûte et de produire un son aigu. Le bec en question est tout abîmé, presque mâché, mordu, comme si d’autres personnes l’avaient déjà porté à la bouche. Je commence à souffler, le son est très agaçant. Les rideaux autour de l’écran s’écartent doucement, et une phrase s’affiche, toute seule, en caractères noirs sur l’écran blanc : This is your typical Adam and Eve story and yet you don’t find the exit.

Zones intermédiaires

Quand les personnages du Stalker d’Andrei Tarkovski arrivent dans la Zone, il y règne un grand silence, jusqu’à ce que retentissent au loin des aboiements de chiens, ou hurlements de loups, interrompant les conversations humaines. Le plan suivant s’ouvre au ras du sol : on entend les pas lents du Stalker resté hors champ, la caméra se redresse lentement vers un arbre couvert de toiles d’araignées. Puis le Stalker s’agenouille parmi les fleurs et les herbes hautes, dans un geste qui semble être de soulagement et de recueillement. Nous sentons qu’il est quelque part de connu, sans parvenir à déterminer si cette familiarité est un attachement choisi, ou une contrainte. La Zone est un lieu séparé du monde, sous surveillance militaire, dont l’entrée est interdite. On dit qu’au milieu se trouverait une « Chambre » » qui permettrait d’exaucer le désir le plus cher de ses visiteurs. À l’intérieur de la Zone, la réalité est suspendue. Elle obéit à des lois propres, que personne ne semble comprendre tout à fait, mais que certains ont appris à apprivoiser : les Stalkers sont des guides vivant un pied dans le monde réel et un pied dans la Zone.
Un chien traverse le film et me trouble, comme tous les chiens. Au cours d’une célèbre séquence, presque à l’exact milieu du film, il fait sa première apparition. Nous l’observons trottiner dans l’eau et se diriger vers les trois hommes allongés, en inclinant légèrement la tête, comme s’il était interpellé par le son de leur voix. Le chien approche, mais les, personnages ne semblent pas le voir ; ils n’apparaissent d’ailleurs jamais dans le même plan. Puis nous basculons dans un enchaînement de séquences dont la coloration sépia, couplée à l’entrée de la musique, semble indiquer qu’elles correspondent à un rêve ou une image mentale du Stalker. La courte durée des plans contraste avec l’étirement qui précède et installe un inconfort. Le Stalker est allongé dans l’eau, le chien s’approche de lui. Peut-il le voir, ou est-il comme les autres ? Ou le chien existe-t-il seulement comme souvenir, sensation, hallucination ?
Tout au long du film, rien ne prouve que la Zone - qui apparaît comme un environnement à la fois bucolique et inquiétant, où la végétation et les ruines s’entremêlent, couvées par la brume - possède les pouvoirs qu’on lui prête. Et l’image du chien de Stalker, aux possibles allures de loup, sans savoir s’il est menaçant ou amical, créature entre deux mondes, attise notre hésitation et renforce nos questionnements sur la nature du lieu : la Zone est-elle revenue à l’état sauvage, au point qu’elle soit devenue hors de contrôle, si naturelle qu’elle deviendrait surnaturelle ? Ou est-elle au contraire un environnement dégradé, le résultat d’une technologie humaine ? Et le chien, est-il le chien d’une des personnes disparues dans la Zone ? Est-ce le cadavre de son maître qu’il garde quand, près de la Chambre, nous le voyons couché et gémissant auprès d’ossements humains ? En tout cas, il semble réagir aux voix et intonations des personnages, plus que ces derniers ne réagissent à lui. Il semble ouvert au monde des hommes, de la même manière que le Stalker est ouvert à la Zone.
J’ai souvent pensé que la Zone ressemblait à l’aire transitionnelle de Winnicott : il est impossible de dire si elle relève du monde extérieur ou d’un monde intérieur, de ce qui est perçu ou projeté. Les phénomènes transitionnels dépassent ce que l’on associe au célèbre objet transitionnel : un doudou, une mascotte, un jouet, que l’enfant élit. Pour être transitionnel, cet objet doit être porteur du paradoxe non résolu : il est impossible de déterminer s’il a été « trouvé ou créé », et cette ambiguïté n’est jamais questionnée, ni par l’enfant, ni par son entourage. À l’âge où le bébé prend petit à petit conscience des limites entre son corps et celui de sa mère, et par là même de l’existence d’un environnement hors de son contrôle, l’aire transitionnelle offre un espace où les deux réalités, intérieure et extérieure, peuvent coexister sans conflit, et où il peut faire l’expérience de sa propre créativité. Peut-être que la Zone existe parce que nous la créons, comme l’affirme le Stalker : « C’est ça la Zone, à chaque instant, elle est telle que nous l’avons faite, (...) par notre propre état d’esprit. (...) Tout ce qui se passe ici dépend non de la Zone, mais de nous ». Mais nous ne l’aurions pas créée si elle n’avait pas été déjà là.
C’est sûrement parce que je doute moi-même de ma propre existence, de ma réalité, que mes séparations d’avec Ziggy sont vécues comme des discontinuités. J’ai de lui des photos, des poils qui s’accrochent aux vêtements, des amulettes, des petites statuettes de chien que j’emmène partout. Si je les oublie, quelque chose de grave arrivera. Pourtant, je sais bien que Ziggy continue. Le fait de parler tout le temps de lui tisse un réseau d’affection dans lequel mes proches sont comme pris au piège. Mais c’est moi qui m’effrite et me désintègre. Sans langage commun, comment puis-je survivre en Ziggy quand je m’absente ? Et même si j’étais parvenue à lui dire, est-on jamais certain que l’autre revient ? Je ne peux pas savoir ce que ressent mon chien, dans sa pension pour chiens. Je peux deviner qu’il attend, mais je peux aussi deviner qu’il n’attend pas. J’ai lu un article, je ne sais plus où, qui disait que contrairement au lieu commun, les chiens possèdent bien une certaine notion du temps. Ils sentent les fluctuations dans l’air, les modulations du jour et des saisons. Je ne saurais dire ce que j’espère le plus : qu’il sente, ou qu’il ne sente pas.
Le Stalker sort de la Zone accompagné du chien noir. On se demande si c’était là son souhait le plus cher : avoir un compagnon capable, comme lui, de naviguer dans la Zone ? Dans l’appartement de Marseille, à chaque fois que l’homme avec qui je vivais n’obtenait pas ce qu’il voulait, je voyais son visage se fermer. Je n’étais pas armée pour négocier le monde avec un visage qui se ferme. Quand la crise s’annonce, je me concentre sur Pompidog, que je fais bouger, parler, que j’installe comme un personnage du quotidien, au point que mes parents, mes frères, me demandent de ses nouvelles, et que je leur envoie des photos. Parfois je suis prise d’un grand amour et d’une grande pitié pour cet objet avec lequel je communique secrètement. Je trouve ça triste pour un chien, d’être enfermé dans un corps de peluche, de ne pas pouvoir vivre sa vraie vie. Je ne me rends pas compte que j’ai de la peine pour moi-même. J’ai traîné Pompidog comme un trésor ramolli pendant des années, longtemps après Marseille. Ce n’est qu’avec Ziggy que je l’oublie à sa juste mesure. Ou qu’il trouve enfin son corps, et que je trouve le mien.

Ziggy écoute la radio

Pendant longtemps, je suis perdue face à Ziggy. Je comprends mal ses besoins, ses demandes, et lui ne comprend pas la manière dont j’essaye de répondre à ce que je ne comprends pas. Il me suit partout, me mordille les mains, essaye de capturer mon attention. Je lui demande mais qu’est-ce qu’il y a ? qu’est-ce qu’il y a ? Puisqu’il m’observe en silence, l’espace s’ouvre pour que je le comble, et je commence à commenter tout ce qu’il fait et tout ce que je fais, lui disant qu’on va bientôt sortir, que je sais qu’il a faim, qu’il mangera plus tard, qu’il est un bon chien, que le temps est chaud, que je dois travailler, qu’il ne faut rien manger par terre, que je l’aime, qu’il est le plus beau. Une éducatrice canine m’avait fait la remarque : il faudrait que j’arrête de parler autant à mon chien. Si je veux vraiment m’adresser à lui, il est primordial de condenser mon usage de la parole en mots choisis, que j’aurais fait en sorte de lui apprendre. Sinon, ma voix se noie dans les bruits extérieurs, elle devient pour lui « comme la radio ». Ce bourdonnement l’empêche de m’écouter vraiment, de prêter attention à ce que je vais lui demander, lorsque je lui demande quelque chose. Il faudrait tendre vers son silence, faire preuve de cohérence : dans nos interpellations, mais aussi dans nos gestes muets, nos postures. Nos communications humaines sont telle- ment tournées vers le mot, vers la capacité à dire, que nous oublions souvent que tout parle : nos attitudes, nos regards, même nos odeurs. Les chiens nous lisent en continu, nous devinent et nous doublent. C’est une autre forme d’astuce, une habileté plus géniale encore que celle de savoir former des sons qui sont des mots. Lire le fantôme du geste avant le geste, la parole avant la parole.
Un jour, près de la place de la Nation où je marchais avec Ziggy, une jeune femme d’une vingtaine d’années m’interpelle pour me parler de chiens, ce qui est une chose plutôt commune. Sa voix assurée et son aplomb me laissent penser qu’elle possède une autorité en la matière. Je me dis qu’elle est peut-être une professionnelle des comportements canins, ou en tout cas, passionnée par la question. Après une série d’affirmations dans lesquelles je ne décèle rien d’étrange ni de particulièrement intéressant, elle me dit et surtout, il faut beaucoup, mais alors beaucoup leur parler. Je repense à ce que m’avait dit l’éducatrice, et je l’interromps : ah bon, vous croyez ? J’ai justement entendu le contraire... J’espérais secrètement que quelqu’un de qualifié vienne contredire cette affirmation. J’espérais qu’elle me dise qu’en fait, depuis le début, ce que je fais avec Ziggy est exactement juste, qu’il faut l’inonder de parole. C’est alors que mes yeux croisent les siens. Il y a à l’intérieur ce léger décalage, une rondeur trop ronde, une excitation bizarre qui vient percer l’enveloppe contenant ma honte, et la honte se répand dans mon corps. Le ton de sa voix reste neutre et posé : Ah mais oui. Il faut beaucoup leur parler. Vous avez déjà vu Beethoven, le film ? Les enfants dedans, ils parlent tout le temps à leur chien. Et c’est pour ça qu’il devient très intelligent. Vous avez vu quand il sauve le petit dans la piscine ? Je l’écoute pendant un moment, en hochant la tête, puis je la remercie. En m’éloignant, je vois qu’elle entre dans une tente fixée de manière précaire entre une barrière et la chaussée, et qu’elle marche pieds nus.
J’apprends malgré moi à rester longtemps silencieuse auprès de Ziggy. Lors de nos escapades, quand je trouve un lieu suffisamment vide, un temps suffisamment seul, il m’arrive de ressentir une forme d’ivresse de silence, de plénitude amniotique, comme si j’étais dans un environnement absolument bon, un environnement à notre exacte mesure. Nous marchons parfois côte à côte, parfois le chien me devance. J’ai l’image de cette promenade à Saoû, quand nous montons Ziggy et moi parmi les genêts, et que les montagnes se découpent dans le soir, que le vent grésille. Alors je sens diminuer l’intensité que j’accorde à la langue, et par vases communicants, se renforcer l’attention à d’autres détails, comme une cécité temporaire renforcerait notre ouïe et notre odorat. Le corps de Ziggy parle : les oreilles se déplacent légèrement, il a entendu quelque chose. Il s’immobilise, et seule sa truffe bouge : une odeur passe près de nous. Il est debout, il me regarde avec insistance, les oreilles relâchées, la gueule entrouverte : il veut jouer, et attend un geste de ma part. Il s’immobilise, son dos se hérisse, sa queue est dans le prolongement de son dos : il est en alerte, quelque chose l’inquiète. Il s’assoit près de moi, et regarde dans la même direction, en appuyant légèrement son épaule contre ma jambe repliée : il se repose, et voudrait bien que je lui passe la main derrière les oreilles, pendant que nous observons la lisière de la forêt.

Un chien arrive, Camille Ruiz, Éditions Corti, 2026.

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