Vendredi 13 mars 2026
Tout le monde quelque chose, de Corinne Lovera Vitali
En lisant en écrivant : lectures versatiles #153

Corinne Lovera Vitali déploie un labyrinthe de monologues entretissés où douze voix s’expriment depuis leurs enfermements. Ce récit est conçu comme un « cabinet de parole » qui explore les méandres de la psyché à travers un flux de pensées obsessionnel, où le rythme devient l’unique souffle de liberté. Le texte aborde avec vivacité des thèmes universels comme les liens familiaux, le vieillissement et le besoin viscérale d’attention. L’autrice y interroge les pouvoirs et les impuissances du langage, utilisant la libre association pour traduire une forme d’aliénation ordinaire. C’est une œuvre exigeante sur la difficulté d’exister au-delà de ses propres égarements. Une invitation à devenir quelque chose d’autre que soi seul.

Tout le monde quelque chose, Corinne Lovera Vitali, Éditions MF, 2026.


Extrait du texte à écouter sur Spotify





— Inès.

moi je mange la nuit

— Quand c’est fini c’est fini, j’ai souvent entendu des personnes le dire. En général c’était Moi quand c’est fini c’est fini. Dans Moi quand c’est fini c’est fini le Moi compte. Pourtant ces personnes comme toutes les personnes étaient toutes différentes mais elle reprenaient cette même phrase qui sonne en mot d’ordre au mégaphone. On ne peut pas dire qu’il y aurait un groupe de personnes pour qui quand c’est fini c’est fini, et pourtant le Moi placé devant semble bizarrement indiquer un Nous. Nous les pour qui quand c’est fini c’est fini.

Moi je ne suis ni ce Moi ni dans ce Nous. Moi quand c’est fini c’est pas fini. Pas que je fasse durer la fin je ne crois pas non. Mais quand c’est fini ça peut recommencer. C’est la logique même. C’est la nature. Mon Moi quand c’est fini c’est pas fini ne va pas contre la nature il dit sa décision ne pas. Qui est une impossibilité une inaptitude un rejet un refus, tous les mots pouvant s’enquiller pour dire que d’un non quelque chose découle une non fin. Je n’ai pas de doctorat en logique mathématique non. Tout ce que je n’ai pas ! Tout ce que je n’ai pas fait que je ne peux pas ne pas. Voilà comment je suis faite. Voilà comment est fait mon cerveau-cœur il perçoit tout ouvert. Et dans une fermeture à double tour perçoit l’ouverture possible.

Qu’y puis-je ? La soirée est finie je la recommence. J’ai sommeil à l’heure du repas j’ai faim au moment de m’endormir. Et je cède aux deux. Voilà bien ce que je fais le mieux. Moi je mange la nuit. J’empêche toute décision de venir s’y enkyster. Le cerveau-cœur est évidemment aux rêves. Je ne le dis à personne et jusqu’à ce que je vous en parle je n’en avais pas connaissance. Faire tout à l’envers aller toujours contre, quoi de moins décisif quoi de plus sisyphe. C’est que j’ai quelques morts avec moi qui n’ont rien fini et certainement pas de vivre, alors vos petites grandes décisions là.

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— Robin.

le coup de foudre permanent si vous préférez

— C’est-à-dire qu’après avoir été ce puzzle épuisant et pendant si longtemps on aurait pu croire que toutes mes pièces se sont aimantées par leurs formes tordues et qu’elles se sont assemblées en un clin d’œil. Parfaitement. Le puzzle et le clin d’œil ce sont des images, comme ça vous voyez mieux. Vous voyez tout est emboîté, toutes les bonnes pièces à tous les bons endroits, et si vous clignez des yeux vous ne voyez même plus les joints. La jointure.

C’est-à-dire que ça se passe vraiment comme ça un puzzle, d’abord il y a un ensemble tout à fait assemblé puis il y a la machine. La machinerie à emporte-pièces. Elle se place au-dessus, elle descend, et elle fait imploser l’ensemble. Et c’était pas qu’il était plus rond que le O de Giotto c’est que c’était un ensemble. Et c’était le vôtre. C’était le mien. Je ne suis pas venu au monde en pièces tout de même. Ni vous ni personne, sauf les pauvres malheureux à qui il manquait dès le départ une case ou un bras ou alors ils étaient soudés à leur siamois et on a dû leur passer la scie à découper, mais à nous non. On était un ensemble tout bien fonctionnel on avait zéro défaut. Nickel chrome. Chromé vanadium même. Puis il y a eu la dislocation.

Maintenant évidemment c’est évident. Tout est puzzle partout il n’y a plus aucun ensemble, alors même vous vous voyez ce que je dis là. Comme c’est la vérité. Mais c’est pas mon sujet. Mon sijet c’est comment je me suis rassemblé moi seul, en un prétendu clin d’oeil et précisément au milieu de ce chaos de pièces grandes et petites et volant de toutes parts et même pour la plupart abso-lument disparues, comme des espèces. Autant dire juste avant la fin du monde. De justesse, oui.

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— Je clignais beaucoup des yeux depuis des mois parce que j’ai mauvaise vue et que la dictature du chaos empêchait mes habitudes de faire régulièrement le point. Il n’y avait plus aucune régularité ni dans le monde ni dans ma vie et faire le point devenait toute une affaire sans que je puisse non plus sauter à pieds joints dans le bazar et me dire Allez boule bastre, aussi même en pointillés et même à des heures indues je clignais je clignais, je tâchais de tenir ma ligne on peut dire ça de sa vie quand on s’y accroche. Puis on aurait pu dire qu’en un clin d’œil je n’ai plus eu besoin de cligner des yeux. Le flou s’était installé et tant pis s’il apportait avec lui son lot d’algies, tant pis tant pis. Parce que je dois l’admettre ça avait fini par me plaire de ne plus très bien voir. Contrairement à ce qu’on aurait pu croire ce flouté ça vous fouette l’âme, ça vous secoue la mollesse de vivre. Parce qu’alors il n’y a vraiment plus que vous enfin. Vous ne pouvez plus regarder au-dehors avec votre compas dans l’oeil et vous dire Ah tiens, comme trop souvent je me l’étais dit puis je traçais droit dans les pay- sages en croyant que c’étaient ceux des autres, Ah tiens, sans voir que c’étaient les miens et sans comprendre que c’est bien commode les paysages des autres quand on est par vautré dans sa vie molle, c’est bien commode pour ne rien savoir et finir étourdi de se puzzler à l’infini dans l’inconnu, assommé et dégoûté et tout.

J’étais ainsi totalement dégoûté quand le flou est venu à ma rescousse. Je commençais enfin à regarder et à voir réellement au-dedans. Il n’y avait aucun flou là. Plutôt tout au fluo se voyait mon tout intact si durement ballotté des années et des humains mais qui avait résisté. Fièrement je l’ai visité et je l’ai reconnu et je l’ai chéri. Je n’avais même plus besoin de me souvenir, tout était là. Plus de pièces. Je ne peux mieux vous dire. Imaginez une sorte d’unité finie mais se renouvelant à chaque respiration sans souci de morcellement, sans devoir d’inspection à chaque instant, sans autre battement que celui de son cœur. Imaginez la fin du disloqué. Qui n’a plus ni à se recoudre ni à en découdre avec ses sentiments. Imaginez de foudre permanent si vous préférez. Si vous le coup voulez aller faire un tour j’attends, pas de problème. J’ai tout mon temps maintenant je suis bien réuni.

— On est régulièrement tenu de dire des choses comme ça, En un clin d’œil. D’abord à part si on est horloger ou si on est soi-même un chrono ou un pèse-personne ou une petite machine bien huilée, il y en a oui ils sont tic-tac tout le temps ils savent tout bien compter même ce qui ne se mesure pas, mais si on n’est pas ça, qu’est-ce qu’on fait ? Si on n’est vraiment mais vraiment pas ça ? On ne sait pas signifier le temps autrement qu’en images, et on a toujours besoin d’être rassuré par les images comme quand on avait la chance de lire des livres d’images ou de dessiner toute la journée parce qu’on était des enfants. On dit En un clin d’œil. Et si on n’est pas sûr de son image on part vite en chercher une autre comme En un éclair, sinon on dit À la vitesse de la lumière, ça n’a pas d’importance si on ne connaît pas la vitesse de la lumière. Parfois on läche Le coup de foudre.

Mais vous savez c’est seulement pour se consoler les images qu’on met dans les mots, il ne faudrait pas les hair comme vous vous êtes mis à le faire. Et il ne faudrait pas non plus les utiliser de trop pour les publicités. Il faudrait arrêter parce que ça nous vide à force. On a eu le coup de foudre c’est beau. Ça s’est passé en un clin d’œil aussi. On ne peut pas se passer des images quand on parle, on ne peut pas se passer de tout, comme les images les rimes la scanse, on ne peut pas se passer de tout et parler ne serait qu’une sorte de jeu sans plus jamais de chanson ce serait un jeu très sérieux, ce serait vraiment un jeu de cons. Il y en a beaucoup qui y jouent.

On avait le droit de chanter aussi alors. On ne faisait que ça toute la journée les années d’avant la dislocation y compris à l’école, surtout à l’école on dessinait on jouait on courait on chantait, on avait des éducateurs formés à ça. On nous chantait des berceuses aussi. Vous ne croyez pas qu’on en aurait encore besoin ? Qui a décidé que ça devait s’arrêter ? L’âge de raison nous a tous ravagés et on n’a même pas gagné en raison on est tous devenus des disloqués on s’est retrouvés en loques à ne plus pou- voir entendre le soir des rimes douces comme à ne plus pouvoir sucer son pouce. Ceux qui n’ont pas eu le choix sont entrés dans la dislocation en se faisant une raison, j’imagine. Mais il y en a des comme nous ils n’ont pas pu, ils ont vraiment été disloqués. On a dit de nous Ils sont perdus.

On était perdus c’est vrai, et c’est faux on n’était rien perdus du tout on nageait comme les têtards qu’on était restés on surnageait comme on pouvait en pensant à quand nos orteils sortaient de nos chaussettes ou quand la fille à la peau un peu violette nous avait déclaré son amour, ou on avait des musiques tout le temps dans la tête ou on voyait des dessins dans la tapisserie ou on croyait se marier avec un vieux bout de rideau sur la tête, et parfois on ne faisait même que l’imaginer justement. Et en même temps qu’on subissait la dislocation générale on devait aussi se disloquer de ceux qui nous disloquaient. On a eu beaucoup de travail pour rester agrippés à notre pan de tapisserie derrière le pan de double rideau, et on ne se connaissait pas alors et on n’était pas en hordes non plus, on était radicalement seuls. Avec au même endroit, c’est-à-dire en nous, au-dedans de notre petit corps et de notre petite boîte crânienne et de nos petits organes génitaux, enfin tout partout en nous on était avec ce puzzle incompréhensible et avec notre désir, qu’on n’a jamais lâché sans jamais chercher à le comprendre.

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Tout le monde quelque chose, Corinne Lovera Vitali, Éditions MF, 2026.

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