Vendredi 22 mai 2026
Rien que les heures, de Pierre Ménard
En lisant en écrivant : lectures versatiles #158

Ce livre se déploie, au fil des heures d’une journée, sur la ligne du méridien de Paris. À chaque étape géolocalisée le long de ce parcours, traversant la ville du nord au sud, une mosaïque de brefs récits et de scènes variées se succède dans différents lieux du monde, exactement au même moment. La juxtaposition de ces fragments d’histoires, de ces arrêts sur image, permet d’explorer simultanément différents points de vue. Le texte détourne la chronologie d’une journée pour la transformer en une topographie de l’omniprésence des expériences humaines. Un voyage immobile, une cartographie de l’intime et du collectif, pour observer le monde en l’espace d’un instant.

Rien que les heures, Pierre Ménard, Éditions JOU, 2026.


Extrait du texte à écouter sur Spotify




13:10

48° 51’25,5’’ N – 2° 20’11,7’’ E

Zvenigorod, Russie : 14:10
Varsovie, Pologne : 13:10
Buenos Aires, Argentine : 08:10
Paris, France : 13:10
Douvres, Angleterre, Royaume-Uni : 12:10
Mexico, Mexique : 06:10
Moscazzano, Italie : 13:10


Le ciel étoilé s’étend au-dessus, confettis de lumière dispersés sur la voûte sombre. Chaque nuit, il scrute ce panorama animé, cherchant des indices sur ce qui l’attend. Les étoiles scintillantes conversent avec les algues ondulantes d’une rivière peu profonde. Le souffle du vent caresse un champ tandis que le brouillard enveloppe le décor. Des visages apparaissent et s’évanouissent dans la lumière, tourmentés par une anxiété diffuse. Les souvenirs, délicats et changeants, ne tiennent guère, marques d’un passé en demi-teinte.

Le reflet de son visage apparaît dans la vitre obscure, fragmenté par les contours de son cou, l’arrondi des joues, les rides comme autant de sillons d’un atlas imaginaire. D’un doigt, elle esquisse un chemin, un parcours qui se replie sur lui-même. Ce n’est pas une simple image, c’est un appel, une invention. Elle ferme les yeux, espérant tracer un retour vers ce qui est perdu. Dans le silence et la pénombre, le premier mot qu’elle murmure l’immerge dans un tourbillon d’émotions dispersées à l’infini.

Le présentoir de moulins à vent, éclatants de couleurs, capte le regard de l’enfant assis sur le banc. Les pales hélicoïdales de plastique défient l’immobilité. Il rêve de les faire tournoyer, comme autrefois son père s’amusait à construire des hélices de fortune avec des feuilles de laurier palme. Une brise douce aurait suffi pour réveiller ces souvenirs bricolés, pour rappeler la magie naïve d’un bruit qui imite celui du vent.

La mère offre son sein à l’enfant qui tète avidement. Bruits de succion. Tout son corps se consacre à ce besoin primaire, mais c’est autre chose qui attire le regard. Le geste de la femme. Une grâce ferme et douce émane de sa manière de tenir le bébé, de l’approcher, de lui offrir ce réconfort. Ce geste simple, bienheureux, où le don et la sérénité s’unissent et s’accordent.

La photographie révèle une maison solitaire perchée sur une falaise de craie blanche, minuscule face à l’horizon. Ce passé, toujours en embuscade, le frappe soudainement. L’image évoque une soirée paisible. Un homme lisant près de la cheminée, une cigarette oubliée sur le rebord du cendrier. Une femme souriante, envoûtée par la musique classique. Tout cela se dilate dans l’écho d’un temps où le présent et le futur n’étaient que des promesses voilées.

Dans l’obscurité, il avance à tâtons, les mains en avant, comme pour repousser un choc imminent. Chaque pas hésitant résonne d’une vibration imperceptible. Ce qui semblait une rencontre inévitable n’était qu’un mirage, une illusion. Les sens en alerte le trompent. Ce n’est qu’après coup qu’il perçoit l’erreur, la nécessité de réévaluer. L’amour aussi peut être une fausse piste, une évaluation mal ajustée dans l’obscurité du cœur.

L’air devient une barrière, la peau un seuil. Des bruits distants filtrent à travers une ampoule grattée jusqu’au sang, la peau marquée par les sillons blancs des ongles. Le ciel limpide s’étire sous un soleil impassible. Lever les bras dans cette lumière devient un acte libérateur. Un souffle, un déclic. Le vent qui joue dans les branches amplifie ce moment ondulatoire. Ombre et lumière dansent ensemble, résonnant avec ce qui, en lui, éclate enfin dans un mouvement irrésistible.

14:02

48° 51’22,6’’ N – 2° 20’11,8’’ E

Shalkar, Kazakhstan : 17:02
Clermont-Ferrand, France : 14:02
Kutowinangun, Indonésie : 19:02
Pékin, Chine : 20:02
Montréal, Québec, Canada : 08:02
Asan, République de Corée : 21:02
Manayaycuna, Pérou : 07:02

Discussions à bâtons rompus entre voisins, chacun derrière le grillage qui sépare leurs terrains. On parle jardin, récoltes, les fruits trop lents à pousser, les légumes à planter. Les commerçants du village ? Ils vont fermer boutique. Les enfants ? Ce qu’ils deviennent. Ça lui fait quel âge, à la petite ? demande l’un. Ils vont bientôt se marier ? Avec le temps, les visites se raréfient, les relations s’espacent. Un jour, sans savoir pourquoi, les mots se brisent, remplacés par un silence écrasant. Un mur invisible.

La brume, qui s’échappe des bosquets, rappelle les feux de bruyère. Une solitude immense enveloppe ces instants d’incertitude. Les vitres de la maison sont embuées, cerclées d’humidité. Il fait un thé, réflexe instinctif, réconfort immédiat. L’odeur de bergamote monte doucement. Orange amère, citron vert. Le temps se fige. La soirée s’étire langoureusement dans le murmure des souvenirs.

Il y a en elle une fierté farouche, une combativité muette. Elle a le regard fixe, la nuque tendue, elle se tient droite et fait face à la femme devant elle. Elle sait qu’elle ne pourra plus esquiver. Il faudra répondre, affronter cette attente, cette vérité trop longtemps contenue. Se souvenir, oublier sont deux forces contraires. Son silence feint la résignation, mais son regard vacille légèrement, trahissant un vertige intérieur. Ce qui reste ? Un détachement. Une vérité qui lui glisse entre les doigts.

Le bus s’ébranle, lentement d’abord, suivant la route qui relie l’aéroport au centre-ville. Zones industrielles, entrepôts alignés, ponts suspendus, parkings bondés. Un paysage monotone défile, répétitif, presque mécanique. La banlieue s’efface peu à peu, les tours apparaissent à l’horizon. Le roulis régulier du bus et le ronronnement de son moteur bercent les passagers. Dans cette fatigue partagée, certains sombrent dans le sommeil.

Le soleil naissant colore le fleuve d’un éclat doré, alangui. Vivre, c’est habiter cet intervalle, entre aube et crépuscule, entre fatigue et beauté, agitation et solitude. Tout converge dans un geste anodin, presque imperceptible. Celui d’un pied qui s’avance, trouve le rebord du garde-fou au dernier étage d’un immeuble. Un frisson d’audace traverse l’air, une sensation d’un pouvoir inexplicable, insensé.

Dans la cuisine, le repas mijote. Ce soir, elle a préparé un plat de son enfance : son galbi-jim, pot-au-feu coréen. Longuement mijoté, le bœuf se détache tendrement, parfumé d’aromates et de légumes. Tandis qu’il goûte la première bouchée, il ferme les yeux. Un instant à part. Elle l’observe discrètement, le cœur battant. Les saveurs le bouleversent. Sans prévenir, il éclate en sanglots, envahi par une émotion qu’elle n’avait pas imaginée.

À la lueur tremblotante de la bougie, le visage de la jeune femme subit une transformation. Ses paupières, l’arc de ses lèvres, son menton, se modifient tour à tour. Elle avance lentement et protège la flamme de sa main droite. Ses joues sont marquées par des larmes factices, dessinées par l’ombre. Elle est capable de ressentir la compassion. Pour le malheur, la souffrance, pour ceux qui se relèvent difficilement. Son cœur se serre en pensant à ceux qui ne savent pas comment y parvenir.

14:09

48° 51’16,1’’ N – 2° 20’12,7’’ E

Qeqertarsuaq, Groenland : 10:09
Grand désert de Victoria, Australie : 20:54
Ostende, Belgique : 14:09
Morki, république des Maris, Russie : 15:09
Nightmute, Alaska, États-Unis d’Amérique : 04:09
Ramallah, Palestine : 15:09
Loznica, Serbie : 14:09

Dans le port, les pêcheurs attendent que les bateaux déchargent leur cargaison. Les conversations s’égarent, sautant d’un sujet à l’autre sans logique. L’un s’assied sur des palettes empilées. Un autre, absorbé, fume lentement. Le soleil grimpe au-dessus des collines qui enserrent le village. Le clapotis de l’eau contre le quai remplit l’air. Une impatience diffuse les habite, celle d’entrevoir les bateaux rassemblés dans le port, tandis que le leur, toujours absent, retarde leur routine quotidienne.

Les roues de la voiture s’enlisent dans le sable du désert, secouant violemment l’habitacle. Sous la pression, le sol glisse et se dérobe. Le chauffeur insiste, l’accélération creuse un vide où le pneu tourne en vain, patinant sur place. Le moteur gronde. La gomme se charge de chaleur et dégage une légère fumée. Tout autour, un nuage rougeâtre de poussière se soulève, masquant le paysage et tout espoir de progression.

Assise sur le rebord de la fenêtre, elle laisse son regard flotter. Dans la maison d’en face, les jeunes filles ne veulent pas la voir, ou feignent de l’ignorer. Elles échangent des mimiques complices, rient à voix basse. Leur théâtre enfantin l’exclut, et chaque chuchotement amplifie sa solitude. Sur le verre de la fenêtre ouverte, son propre reflet lui échappe, elle ne trouve pas sa place.

Les tiges de blé et d’orge atteignent la taille du garçon, qui s’efface presque dans leur densité. Rien ne l’arrête. Il court, bras écartés, imaginant qu’à cette vitesse, il pourrait voler. L’air caresse ses membres en sueur. Les poteaux électriques, silencieux, marquent une direction rassurante. La baraque en bois devient son refuge, loin du regard des autres, où il rêve à demi éveillé de ce qu’il pourrait être, protégé par le silence apaisant des champs.

La nuit incomplète, le soleil effleure l’horizon sans jamais vraiment disparaître. Rien ne l’avait préparé à ce trouble, pas la lenteur écrasante de la fatigue ni l’indifférence au danger omniprésent. La lumière baigne la neige et les glaces, tandis que les aurores boréales dansent dans le ciel iridescent. L’insomnie persiste. Il tente de noyer cette lumière inépuisable en plaçant d’épais tissus sur les fenêtres, espérant un répit momentané dans l’ombre artificielle.

Certains cinéastes dessinent leurs plans, d’autres explorent les lieux. Lui associe mots et images comme un artisan. Il feuillette ses dictionnaires, navigue entre logiciels de montage et livres ouverts. Chercher une phrase, retrouver une image. Tout cela se transforme en une quête obstinée. Il enregistre, réécoute, corrige sans relâche. Les jours s’effacent dans l’intensité de ce labeur, jusqu’à ce que les fragments s’assemblent enfin, échos d’un autre temps, reflets d’une mémoire presque tangible.

Le jeu impose entre eux une tension sourde. Leurs mains restent en l’air, prêtes à bondir, l’une en dessous, l’autre au-dessus. Les paumes basculent, frappent avec force de manière imprévisible. La surprise amplifie la douleur. Sous les coups qui s’accélèrent et gagnent en violence, les doigts rougissent. Chaque impact est une vengeance feutrée. Le geste, une réponse muette à l’affront précédent. Plus qu’un jeu, c’est un duel où l’anticipation et la ruse dominent.

Rien que les heures, Pierre Ménard, Éditions JOU, 2026.

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