Cette fiction est librement inspirée du travail de Boris Achour, l’artiste y apparaît sous l’anagramme d’Ari Bosochur. La narratrice est invitée à participer à sa prochaine rétrospective. Ce récit, d’une grande liberté de ton, explore les liens entre l’art, le langage et la mémoire. Il progresse au rythme d’incessantes digressions qui font dialoguer le quotidien, les livres, les musées et les rencontres. La parole devient le principal moyen de transmettre les œuvres et d’interroger leur place dans nos vies, ce que signifie voir, raconter et partager une expérience esthétique, tout en donnant une place essentielle à celles et ceux qui gravitent autour de l’art sans en occuper le devant de la scène.
Rien à voir, Gaëlle Obiégly, Verticales, 2026.
Extrait du texte à écouter sur Spotify
Les premiers mois de ma vie d’étudiante, j’ai fréquenté assidument une brune super belle. Elle s’appelait Lucile. La journée, nous étions chacune dans notre école. Je n’arrive pas à me souvenir de ce qu’elle étudiait. Il me semble qu’elle renonçait souvent aux cours. Elle sortait beaucoup, c’est surtout ça qu’elle faisait. À ce moment-là, j’étais encore sérieuse. Son influence aurait pu finir par me dérouter. J’aimais tellement écouter ses histoires. On s’allongeait et elle me racontait ses histoires avec des types, avec des filles, sa lutte armée contre sa mère trop stricte, des scènes pêchées dans des films qu’elle voyait à la cinémathèque. J’avais le sourire dès que je l’écoutais. Par exemple, un soir, elle était allée à un vernissage d’art contemporain. Elle avait vomi au milieu de la galerie. Ce n’était pas tellement bien pour elle d’aller dans ce genre de mondanités ; ça la rendait malade. À chaque fois, elle vomissait sur les gens. On l’y invitait quand même parce qu’elle était belle. Un jour, elle est partie en courant. Je l’ai poursuivie sur deux ou trois kilomètres. À la gare, elle a sauté dans un train qui démarrait. On ne s’est plus jamais vues. Je ne l’ai pas encore retrouvée. Ni par hasard ni sur internet. Comme si le monde l’avait effacée. Régulièrement, son visage de faon, sa musculature me reviennent à l’esprit. Pas seulement quand je vomis. C’est avec elle que je suis allée pour la première fois dans une galerie d’art contemporain et j’y ai surtout regardé les gens.
De retour des W-C, j’ai regagné ma chaise en face d’Ari Bosochur. Il était dans une attitude compliquée. Sa figure était tournée vers la devanture. Il rêvait gravement. Afin de découvrir ce qu’il regardait avec tant de mélancolie, j’ai adopté son point de vue. On apercevait, à travers la vitre, se détachant sur le ciel bleu, des arbres dénudés. Des branches sombres. Soudain, son attention s’est détachée du ramage sculpté par l’hiver. Son regard s’est dirigé de mon côté. Nous sommes restés encore quelques instants silencieux dans le brouhaha du café. Des employés communaux venaient d’y entrer. Ils prennent quotidiennement une pause à une certaine heure de la matinée, une pause rapide et tonitruante. Le mélange de leurs voix recouvre les chansons de la playlist du barman. Baraqué, noir, abrupt. Au sein du groupe des cantonniers et jardiniers se trouve invariablement une femme vêtue comme eux. Combinaison vert vif et gilet jaune. Ils sont criards. Le café en leur brève présence prend l’ambiance d’une cantine scolaire. Je crois que nous sommes restés silencieux jusqu’à leur départ. Ari tourné de nouveau vers les arbres d’hiver, leurs traits noirs sur le ciel bleu, tandis que j’observais les travailleurs accoudés au bar, en particulier la femme qui se distinguait parmi eux. Qui se distinguait des hommes malgré l’uniformité de leurs tenues. De dos, elle me rappelait mon amie Lucile portée disparue.
Je m’attends souvent à la retrouver par hasard. Mais de moins en moins. Une de mes croyances, c’est que les morts passent leur temps à lire. Elle se reconnaîtra, si jamais. J’ai bien regardé dans la direction de la femme qui se tenait au milieu des agents de propreté, je l’ai vraiment scrutée, je cherchais un visage dans son visage. Un visage connu dans un visage sans nom. Celui de mon amie disparue dans les traits de la femme accoudée au bar. Mais ce n’était pas elle, ce n’était pas Lucile. Quand ils sont partis, Bosochur a recentré son attention sur notre duo. Il m’a adressé un sourire dont la douceur m’émeut profondément encore quand j’y repense. Et il s’est remis à parler.
Il me parle encore de cette exposition Séances grâce à laquelle nous nous sommes connus. Selon lui, cette exposition aurait mérité plus de développements ? Je ne comprends pas. Ce projet, dit-il, était un peu trop riche.
— Tu dis : pas assez développé et trop riche, c’est contradictoire, non ?
— Trop riche, comme un repas un peu trop riche.
Il avait travaillé vite, réalisé son exposition en six mois alors qu’il aurait fallu y passer au moins un an et demi. Développer un projet, artistique, littéraire, consiste à l’épurer après l’avoir nourri. Trop riche, c’est-à-dire lourd.
— Je comprends mieux.
Rétrospectivement, l’opulence de cette exposition lui déplaît, pourtant il lui voue une certaine affection. C’était la première fois qu’il pouvait déployer autant de choses, passer des commandes à des musiciens, des écrivains, des danseurs et ça donnait un ensemble beau et fort comme un paysage, me dit-il. Quel genre ? Une vallée. Une vallée nocturne où coexistaient des reflets, des ombres, des rêves. Une caverne tendue d’illusions orange. Des gestes énigmatiques comme ceux des fresques de la Renaissance ; énigmatiques si l’on ignore les histoires qu’elles illustrent. Il faut aux spectateurs actuels se reporter à des textes pour comprendre le sens des représentations. La couleur et le dessin peuvent aussi suffire à leur retentissement. La couleur orange qui dominait l’installation Séances rappelait la palette saturée de Michel-Ange. Il méprisait la peinture à l’huile mais il a introduit une variété de couleurs sans précédent dans ses peintures à même les murs. Sur le plafond de la chapelle Sixtine, à Rome, on voit désormais, depuis la restauration datant de la fin du XXe siècle, on voit d’abord, les couleurs vives. Du moins, pour moi il en est ainsi à cause de ma myopie.
Ce sont des scènes que j’ai d’abord découvertes dans un livre à la bibliothèque en première année de fac. L’épisode de L’Ivresse de Noé s’est inscrit en moi. Comme un événement réel. Quelque chose de vécu. Le vieux Noé est nu. Il est couché sur le sol. L’un de ses fils essaie de voiler sa nudité. Il le
protège des regards. Tandis qu’un autre fils le montre du doigt. À l’arrière-plan un homme travaille, il creuse un trou. En 1994, je me suis rendue sur place. En présence des fresques, la couleur te pénètre. Tu es saisi de sentiments. Ton âme s’active. L’Ivresse de Noé m’a fait éprouver de la honte. Une gêne incommunicable. Une impression que je n’étais pas capable de vêtir de mots. Avec le temps, j’ai pu construire des phrases, faire apparaître les reflets du corps outragé. Ses effets iridescents font penser aux peintres maniéristes qui viendront après Michel-Ange. Il est un précurseur du maniérisme. Mon sentiment - premier - s’est estompé au profit du savoir. Je me suis documentée. Dès qu’il a obtenu la commande du décor de la chapelle Sixtine, l’artiste s’est fait envoyer des couleurs, notamment de beaux bleus par les Gesuati de Florence. Spécialistes du vitrail, ces moines vivaient dans un couvent qui n’existe plus. L’âge religieux a été remplacé par celui de la politique au XIXe siècle puis la religion de l’art s’est imposée en Occident. L’art sera lui aussi remplacé. Cela ne tardera pas. Nous passerons discrètement d’une civilisation ayant porté la religion puis l’art au pinacle à une autre qui placera au-dessus de tout le soin. Le soin des personnes et le soin des choses. Les œuvres d’art disparaîtront. De toute façon, rien ne peut subsister éternellement. Les œuvres devenues invisibles se feront connaître d’une manière ou d’une autre. Elles seront racontées, d’après des témoignages, d’après des livres. Elles apparaîtront à certains dans les rêves.
Quand je m’endors, il m’arrive de voir une femme qui s’abandonne au sommeil, à la mort ou à la folie. Elle est vêtue d’une fine chemise blanche. Fine comme un voile. On voit l’anatomie, on ne voit pas la peau. Elle est couchée sur un lit étroit. La torsion de son corps rappelle les peintures maniéristes. Sa tête et ses bras pendent dans le vide. Peut-être qu’elle est ivre. Sur son ventre est accroupi un homoncule. Je me souviens d’avoir rencontré ce mot pour la première fois dans un livre de Jean Echenoz, Les Grandes Blondes. Je l’ai tout de suite associé au tableau de Füssli qui régulièrement me visite depuis qu’il nous a été présenté dans l’amphithéâtre de l’Institut d’art un mardi après-midi. Sur l’écran, la professeure a fait apparaître Le Cauchemar. Tu vois quelqu’un qui dort, quelqu’un qui est aux prises avec une vision oppressante. Quelqu’un qui hallucine. Je retrouve dans ce tableau l’amie qui a disparu. Lucile. Frondeuse et fragile. Le peintre me fait entrer dans les tréfonds d’une âme qui, en réalité, m’échappait. Sa beauté occultait son mal-être.
Bref rappel : c’est un rêve qui est à l’origine de l’entretien relaté précédemment, auquel j’ai été délicatement convoquée par un bref échange de mails. Sitôt le premier mail reçu, la destinataire répond à l’émetteur. Le rouage de cette machinerie artistique nécessiterait d’être exposé ici, ce mail est déterminant. Mais il me semble indiscret de le divulguer. De plus, le secret des correspondances est protégé par le Code pénal.
Selon les mêmes précautions, d’ordre éthique et juridique, j’ai modifié le nom de l’artiste qui m’a contactée pour me confier son rêve.
Nous avons dans un premier temps eu du mal à trouver un moment de disponibilité commune. Cette semaine-là, celle de notre premier rendez-vous, était marquée par la grève contre la réforme des retraites qui principalement repoussait l’âge de la retraite à soixante-quatre ans et obligeait les gens à cotiser quarante-trois annuités pour obtenir leur retraite à taux plein. Personne, à part ceux qui ne travaillent pas, n’avait envie d’accepter ce projet. J’allais à des manifs.
Bosochur tenait à m’entretenir d’un rêve déterminant qu’il avait fait. Il voulait m’en parler en vue d’une collaboration.
En pleine nuit, il avait été réveillé par une crise d’insomnie porteuse d’une idée : une exposition blanche, sans rien d’accroché aux murs, sans rien à voir. Une personne décrit les œuvres. Dans une exposition normale, elles seraient visibles. Ici, non. Ce n’est pas que ces œuvres n’existent pas. Elles existent. Elles ont été réalisées. Mais elles ne sont pas montrées. Elles ont disparu par la volonté de l’artiste.
Une exposition, dans tes rêves. Tu te racontes des histoires. Il te faut un conteur. Oui, toi.
Moi, je ne peux pas faire
ça, conter.
Ah bon ? Tu ne peux pas ?
Non. Enfin, si. Je peux. Mais je n’en ai pas tellement envie.
Pourquoi ?
Pourquoi ? Parce qu’au fantastique je préfère le réel.
Mais le réel, ai-je ajouté aussitôt, peut avoir un modelé fantastique. Imaginons quelqu’un assis sur une banquette face à un mur blanc. Tu demandes à la personne ce qu’elle voit. La personne se met à te décrire ce qu’elle voit. Cela peut être un visage, une chose, un paysage, des couleurs, des formes, des lignes. Ou un homoncule accroupi sur une femme endormie. Ce qu’elle fait apparaître en le verbalisant, c’est son œuvre à elle, à cette personne.
Après, nous nous sommes tus. J’ai regardé loin devant moi. Il y avait trop d’affiches aux murs du café ; j’ai fermé les yeux. J’ai vu un champignon. Plus précisément, j’ai vu poindre la tête satinée d’un champignon blanc. Il fendait une route goudronnée. Autour de lui, des herbes communes et des cailloux striés. La force de ce petit individu mou me ravissait. Ça m’a donné de l’entrain. À la suite de cette vision, rien ne me semblait plus impossible. Je me suis même sentie capable de réaliser le rêve de B. Et j’ai tout de suite entrepris quelques démarches. C’est bizarre de s’impliquer autant dans le rêve d’autrui. S’agit-il d’augmenter à ses yeux ma valeur ?
Rien à voir, Gaëlle Obiégly, Verticales, 2026.
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