Dans ce livre qui se situe à la croisée du journal, de l’essai, de la poésie et du récit sensible, Virginie Gautier n’explore pas la nuit pour la dissiper, mais pour y entrer pleinement, en éprouver les textures, les sons, les puissances discrètes. Fragment après fragment, l’autrice déplace notre manière de percevoir : moins voir, davantage sentir, toucher, écouter. La nuit devient un territoire à part entière, poétique et politique, qui résiste à la surveillance, à la vitesse et à la domination du visible. En interrogeant la lumière artificielle, la pollution lumineuse et notre besoin de maîtrise, le livre ouvre une réflexion profonde sur nos façons d’habiter le monde. Recours à la nuit est une invitation exigeante à ralentir et à retrouver, dans la pénombre, une attention plus juste au vivant.
Recours à la nuit, Virginie Gautier, Éditions NOUS, 2026.
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Sombre
Entrer dans la nuit, ce n’est pas toujours s’assurer d’une immanence, sentir que le monde vous enveloppe, vérifier la terre ferme, humer l’odeur des champs, récupérer ses sens. Entrer dans la nuit c’est parfois marcher au-devant d’une béance. Porte ouverte sur un noir dévorant. Sentir le sol ramollir sous nos pieds, le monde s’épancher. Nuit liquide où tout tremble et flageole, risque de se dissoudre, au mieux de perdre forme. Nuit déformée, monumentale. Vous qui entrez ici, découvrez vos tourments. Endurez la durée. Supportez vos bêtes noires. Nuit comme une porte entrebâillée sur une foule très ancienne et thérianthrope, comme ce sorcier dansant de la grotte des Trois-Frères, aux yeux d’oiseau nocturne, à queue de cheval et ramure de cervidé. Nuit inquiétante et primitive où les êtres hybrides ne sont pas interdits de séjour, au contraire. Nuit pour côtoyer l’inquiétant, le magique, pour chevaucher sa peur. Ramper, rôder, devenir l’animale. Se faire plus louve que le loup. Se mêler à la meute et par bonds, par sauts, par ruse, par grondements, réussir sa traversée.
04.05. Mai. Arriver, ralentir. Dans la maison perchée sur les hauts de La Ciotat, il y a quantité de nuits à mettre bout à bout pour écrire. Le lit est presque au balcon. Je vais me fabriquer une longue nuit provençale, un abri frais et reposant, avec juste ce qu’il faut d’ouvertures, de lucarnes sur le jour de temps en temps pour relever la tête, marcher dans le jardin et croiser mes semblables. Arriver, ralentir. Étirer, tirer, se rassasier de temps, laisser la nuit entrer jusqu’au dedans. Ou la lancer très loin et l’écouter revenir sur l’allée de graviers, opaque et lumineuse, sonore et irréelle. Silhouette de pierre à peine dégauchie de ses rêves terrestres.
06.05. Nuit d’arbres. C’est un morceau de montagne tout autour de la maison, avec pinède et végétation de garrigue sous les pieds que j’ai foulé avant la fin du jour. Un jardin s’y mêle dont on ne sait quand il commence où il s’arrête, mais qui, de lui-même, à mesure que l’ombre l’envahit, se rend tout à fait à son origine sauvage. Nous finissons, bien rassemblés dans un îlot de nuit, les arbres et moi. Et depuis la grande chambre où tournent les moustiques, j’apprivoise lentement la vue vertigineuse.
07.05. Nuit noir-cyprès. Chaque soir, la masse des arbres qui sculptent le jardin provençal vire au gris. J’ai rendez-vous au balcon ou dans la véranda pour assister à l’enfouissement des chlorophylles — réséda, sophora, nerprun, pins, arbousiers, amandiers, muriers, oliviers, dans une obscurité qui parait monter de la terre. En noirceur, les grands cyprès gagnent toujours. Ils sont les ultimes gardiens du lieu. Des présences veillant debout sur mon sommeil. Plus tard, l’allée de graviers blanchira, comme les silhouettes de pierres, les têtes dressées et la petite nageuse à genoux devant le bassin vide. Le ciel aura pris une couleur de ville. Coupole réfléchissante chargée de jaune et d’orange, barrée d’un faisceau lumineux — celui du casino. Et l’on désespère d’en être encore là, à ne mesurer ni l’impact ni le superfétatoire. Moi, j’attendrai vainement que désenfle la rumeur des moteurs. J’imaginerai mettre mon réveil à sonner au milieu la nuit pour tenter d’écouter le pouls de la montagne.
Dans le sombre - Nous entrons dans le sombre. Le monde s’amenuise. Pour dire ce qui ne sera plus ni vivant ni visible on parle d’extinction. Des vies comme des loupiotes. Quand des espèces disparaissent, ce sont des mondes qui s’éteignent. Nous entrons dans le sombre, nous qui n’avons connu que les lumières du progrès, la clarté des logiques, les éclairages dedans/dehors, les écrans et les baies vitrées, les surfaces réfléchissantes, les regards panoptiques, la transparence et l’éclat. Nous qui avons tout fait tourner autour de notre petit monde humain. Qui avons fait tourner notre petit monde lui-même autour de quelques grandes idées. Nous entrons dans le sombre et il nous faut réadapter notre œil. Chercher des signaux. Apprendre à percevoir des émissions plus faibles, des forces douces. Un pas serait de se rapprocher de la nuit du monde et d’imaginer dans le sombre des retrouvailles, d’y chercher douceur et puissance d’action. Un pas serait de ne pas oublier que le rêve a une affinité de nature avec l’obscurité et qu’il nous « questionne depuis une nuit plus sauvage que l’on croit ».
Anne Dufourmentelle imagine une « voix somnambulique », qui serait tout à la fois notre voix intime et la voix des disparus en nous, qui serait également la voix du sursaut et de l’inattendu. Elle écrit : « la voix somnambulique nous guide hors de la chaleur des draps vers la nuit froide comme si l’on y était soudain plus à l’aise que nulle part ailleurs, c’est la voix d’une liberté tellement plus ancienne que ce que l’on a cru être soi. »
08.05. Îlot de nuit avec chant d’oiseau. Les boulevards ce soir se sont calmés. Un silence monte à travers les arbres comme si les nuages bâillonnaient la ville. Mais plus probablement parce que le week-end est fini. Je profite du crépuscule. Cherche sur mon téléphone le nom des oiseaux que j’entends. Des sifflements ponctués dans lesquels je reconnais le son fluté et délicat d’un, puis de deux hiboux Petit-duc, Otus scops — un tout petit hibou de la taille d’un merle qui vient de remonter d’Afrique. Je passe en revue les chants des corvidés et ceux des rapaces nocturnes pour les faire coïncider avec un croassement fort et insistant que je n’arrive pas à identifier. Tous délimitent et ferment un cercle de nuit dans lequel il me plait de dormir. J’ouvre la fenêtre côté salle de bain, celle munie d’une moustiquaire, pour rester branchée sur cette mélodie nocturne.
10.05. Nuit de loups. Dans le Parc National des Calanques, les gardes- moniteurs fixent des pièges photos qui servent autant à surveiller qu’à faire des inventaires faunistiques. Le garde avec lequel je m’entretiens me confirme que la faune est très active de nuit. La position des pièges permet de repérer beaucoup de mammifères. Des renards qui patrouillent seul ou en couple, des sangliers, des lapins, des lièvres, des fouines, des chevreuils. Des genettes aussi. Et parfois des loups. Une meute est installée depuis trois ans dans le camp militaire de Carpiagne, en bordure du Parc. Il me précise qu’une meute, c’est un couple Alpha avec les jeunes de l’année ou les jeunes adultes de l’année précédente qui ne se sont pas encore dispersés. Certains peuvent rester plus longtemps, ça dépend de leurs caractères et de la pression des adultes. Vous précisez que le loup est un animal très adaptable. La nuit, il emprunte les sentiers, les routes, il va au plus pratique. Il ne s’en écarte que quand il chasse. Dans votre précédente affectation, dans le Parc du Mercantour, vous pratiquiez des hurlements provoqués pour mieux connaître les populations de loups présentes. On le fait avec la voix, ça n’est pas très difficile. Ça les excite suffisamment pour qu’ils répondent. Et ça nous permet de savoir s’il y a des louveteaux. Vous faisiez également des suivis aux jumelles thermiques pour observer les interactions de nuit entre les loups et les chiens Patou. Et bien il arrivait que des loups passent à côté des chiens sans interaction du tout. Vous dites, tout est plus complexe qu’on croit, il faut rester très modestes.
Vous évoquez d’autres moments de nuit. Des moments dans la neige, seul, à faire de la « repasse » pour attendre la réponse d’une certaine chouette. Ce sont des moments très particuliers, où l’on ressent à la fois de la crainte et de l’admiration. On entend des bruits qu’on ne reconnait pas, on a l’imagination qui marche à toute vitesse. Pourtant dans ce métier, on aime les moments de nuit, on est souvent en attente de ces moments parce que c’est complètement autre chose. À la fin de notre échange, vous m’invitez à faire l’expérience de passer une nuit dehors dans un hamac. Au début, vous ne dormirez pas beaucoup. Mais on s’habitue. Et vous allez voir, c’est un peu magique.
Le songe de la raison - Très près de Rembrandt, devant le bureau, il y a le dormeur de Goya, celui de la gravure n°43 de la série des « Caprices » : El sueño de la razón produce monstruos. Le songe de la raison produit des monstres — cette phrase énigmatique, la noirceur, la présence animale, tout m’attirait. Goya ouvrait la possibilité d’un passage entre deux espaces disjoints, el sueño y la razón. Mais faut- il traduire sueño par sommeil ou par songe ? S’agit-il d’un anéantissement de la raison ou d’une raison rêvante ? C’est le rêve d’un artiste qui a posé la tête entre ses bras et dort sur sa table de travail. Des animaux nocturnes, chouettes, hiboux, chauve-souris, chats, ont envahi l’espace d’ombres, de battements d’ailes, de regards surtout. Quand des yeux se ferment d’autres s’ouvrent. Ce que Goya appelle monstres, ce sont des visions, des regards intérieurs, l’exploration des songes, les enfants de son imaginaire. Faut-il les craindre ou s’en réjouir ? Probablement les deux. Mais en nous faisant entrer dans le mode opératoire du rêve, dans cette inversion des valeurs, du sombre et du clair, de la raison raisonnante et de l’être sensitif, je crois que Goya donne surtout à voir la libération d’un monde intérieur comme force agissante.
11.05. Nuits dessinées. De jour, je trace les silhouettes des arbres du jardin. De nuit, je les noircis. Paysages obscurcis à la pointe fine. C’est une ligne noire enroulée sur elle-même, un geste répété. Une forme d’écriture illisible, dont le sens s’oblitère afin de répondre à la nuit. Que puis-je faire d’autre, moi, petite animale du dedans, qui ne sait réellement rien des profondeurs nocturnes de ce sous-bois ? Que puis-je faire d’autre que mes façonnages d’imaginaires, ma petite fabrique de noir ? Je convoque une obscurité et l’appelle « temps passé ». Temps passé à rejouer la descente du jour, à inventer une noirceur d’arbres, à convoquer l’épaisseur de ma nuit propre — tout ce que je ne sais pas voir, en entortillant des lignes dans le format du papier. Temps qui fait varier, en dessinant, la tonalité de mes pensées.
Je sais que la noirceur de la nuit n’est pas due à l’espace infini. Qu’un espace infini serait illuminé par l’addition des milliards d’étoiles. Que la garantie du noir repose plutôt sur la finitude du temps, celui que met la lumière d’une étoile à parvenir jusqu’à nous. Temps qui impose ses limites et sculpte l’obscurité vertigineuse. Temps qui est un abîme pour l’esprit.
Recours à la nuit, Virginie Gautier, Éditions NOUS, 2026.
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