Vendredi 27 février 2026
Nietzsche au piano, de Frédéric Pajak
En lisant en écrivant : lectures versatiles #152

Frédéric Pajak explore la relation fusionnelle et tourmentée de Friedrich Nietzsche avec la musique. Le philosophe la considérait comme l’essence même de sa pensée. Nietzsche s’est perçu toute sa vie comme un compositeur, s’adonnant au piano et à la création d’œuvres souvent jugées maladroites par ses pairs. Le texte retrace son amitié passionnée puis sa rupture fracassante avec Richard Wagner, un déchirement né de divergences esthétiques et idéologiques profondes. Le philosophe a fini par rejeter le romantisme allemand au profit d’une musique « méditerranéenne », plus solaire et légère. À travers ce prisme, la vie de Nietzsche apparaît comme une quête de rédemption esthétique face à la solitude et à la maladie. Cette biographie illustrée démontre finalement que, pour lui, chaque phrase écrite possédait sa propre rythmique symphonique.

Nietzsche au piano, Frédéric Pajak, Éditions Libretto, 2026.


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Un an plus tard, à l’été 1877, Nietzsche reprend une composition commencée en février 1875 et intitulée Hymne à la solitude, dans laquelle il veut « saisir celle-ci dans toute sa terrible beauté ». La solitude ? Elle l’étrangle, comme un lacet lui serrant le cou. Elle est pour lui à la fois une souffrance et un salut. Sa solitude est la condition même de son métier de philosophe. Il se tient seul, debout à la proue d’un vaisseau imaginaire. Le voilà filant vers l’avenir, sur des flots froissés par la tempête qui s’annonce, tandis que la côte disparaît, laissant derrière lui un passé toujours plus lointain. Mais, avenir et passé ne font qu’un, vus depuis le milieu de la mer ; ils forment une même cicatrice sur le ventre et le dos de l’horizon.
Nietzsche répète maintes fois cette musique, la chante de préférence à tue-tête, sinon au fond de lui-même, mais il n’en établit pas la partition, comme de nombreux morceaux qu’il ébauche avec passion, sans les retranscrire. Ainsi, son rêve d’une musique dionysiaque reste pour nous un mystère. À quoi devait-elle ressembler ? Nul ne le sait. Peut-être à du free-jazz.
Il renonce définitivement à l’enseignement scolaire. Il donnera encore des cours à l’université, jusqu’à sa démission, le 14 juin 1879. Professeur de langue et de civilisation grecques depuis l’âge de vingt-cinq ans, il aura enseigné dix ans.
Désormais, il ne supporte plus physiquement la musique de Wagner ; elle lui détruit les nerfs. Il rejette également la musique romantique allemande, Brahms en tête : « En vérité, toute bonne musique doit pouvoir se siffler ; mais les Allemands n’ont jamais su chanter et traînent toujours leur piano derrière eux d’où leur passion pour l’harmonie. »
La rupture avec Wagner est pour lui, sans conteste, l’événement le plus douloureux de sa vie d’adulte. Dans une lettre à Köselitz, il confesse : « Que de fois je rêve encore de lui, et toujours dans le style de notre confiante intimité d’autrefois ! Jamais une parole méchante n’a été échangée entre nous, pas même dans mes rêves, pour combien de paroles réjouissantes et encourageantes ! Jamais, peut-être, n’ai-je autant ri qu’en compagnie de Wagner. »
À sa sœur, il écrit : « J’ai été indescriptiblement heureux le jour où j’ai rencontré Wagner ! J’avais si longtemps cherché l’homme qui fût plus haut que moi, et me dominât vraiment ! Je croyais l’avoir trouvé en lui. C’était une erreur. Maintenant je ne peux même plus me comparer à lui – je suis d’un autre rang. »
Bien plus tard, il ajoutera : « Je l’ai aimé, et n’ai aimé que lui. C’était un homme selon mon cœur, si immoral, si athée, si antinomique..... » Le « vieux sorcier », tel qu’il le surnommait, l’a séduit plus que quiconque. Il l’a ensorcelé. Et il l’admirait, il le vénérait, ne sachant comment le qualifier : poète, artiste plastique ou musicien » ? Que d’éloge dans ces mots : « Faire de son œuvre [...] un dépôt sacré, faire du véritable fruit de son existence la propriété de l’humanité, déposée pour une postérité au jugement meilleur : tel fut le but qu’il poursuivit, celui qui passe avant tous les autres, et pour lequel il porte la couronne d’épines qui se changera un jour en couronne de lauriers. » Combien fut dure cette séparation, après six ans de complicité.
À présent, il rêve d’une musique légère, mélodique. Son vœu est exaucé : par hasard, le 27 novembre 1881, au théâtre Politeama de Gênes, il assiste à une représentation de Carmen, l’opéra de Bizet il avait été très attristé à l’annonce de la mort du musicien, en 1875, à l’âge de trente-six ans. Cette musique est pour lui une « antithèse ironique » à celle de Wagner : elle fait appel ouvertement à la passion. Malgré les effets pittoresques, c’est une musique méridionale, un véritable voyage dans le pays et les mœurs de l’Espagne : Séville, ses cigarières, ses rivaux amoureux, brigadier et toréador... Quelques jours plus tard, il écrit à Köselitz : « Hier me croiriez-vous ? – j’ai entendu pour la vingtième fois le chef-d’œuvre de Bizet. » Il y discerne nettement la coloration de chaque instrument, délicatement orchestré, à l’inverse de cette « stimulation obscure et souterraine des instincts », propre à Wagner.
Un an plus tard, il écrira à sa mère : « Puis la musique de Carmen a commencé et j’ai succombé pendant une demi-heure aux larmes et aux battements de mon cœur. »
À Köselitz, il confie redouter de perdre la raison. Il a connu récemment une très longue fièvre nerveuse, préfigurant de façon alarmante une crise de folie. Cette même folie, il l’éprouve parfois en improvisant ses chants dionysiaques, dans lesquels il prend la liberté d’exprimer quelque chose d’« effroyable et risible ».
Fin 1882, Nietzsche est en proie à de terribles insomnies ; son humeur est à la dépression. Il consomme de fortes doses de chloral et d’opium, se confie à Lou Salomé et Paul Rée : « Même si quelque état d’âme devait à l’occasion me pousser à m’ôter la vie, il n’y aurait pas grand-chose à regretter. Que vous importent mes chimères ! (Même mes "vérités" ne vous ont pas importé jusqu’à présent.) Surtout dites-vous bien tous les deux que je suis finalement un homme à moitié fou qui souffre de la tête et que la solitude a définitivement égaré. »
Le 14 février 1883, il est à Gênes ; il apprend par le journal la mort de Richard Wagner. Il est en larmes, à tel point choqué qu’il tombe gravement malade et reste alité plusieurs jours.
Avant d’assister à chacun des opéras du « vieux sorcier », Nietzsche s’était procuré la partition de sa réduction pour piano et l’avait jouée scrupuleusement. Il connaissait cette musique par cœur et, avec sa politesse excessive, ne manquait pas de faire part de son admiration au maestro, qui ne put qu’en être flatté. De son propre aveu, il avait glorifié Parsifal, notamment son prélude. Il y avait trouvé l’expression la plus vive d’un christianisme qu’il aurait rêvé de mettre lui-même en scène, lorsqu’il était enfant. « J’admire cette œuvre, écrira-t-il dans Le Cas Wagner. Je voudrais l’avoir faite. À défaut, je la comprends. » Quant à Tristan, il n’en voit pas d’équivalent. Aucune œuvre n’a exercé sur lui pareille fascination, qu’il qualifie d’« effrayante et suave infinitude ». Il avoue : « Tout bien considéré, ma jeunesse n’aurait pas été supportable sans la musique de Wagner. »
Mais il se reprendra bientôt : « Après le crime de Parsifal, Wagner n’aurait pas dû mourir à Venise, mais au bagne. » Ou : « Wagner est-il un être humain ? N’est-il pas plutôt une maladie ? Il rend malade tout ce qu’il touche, – il a rendu la musique malade. » Ou encore : « Wagner est une névrose. » Cette musique, il l’a aimée, pourrait-on dire, jusqu’à la nausée. Il y voit à présent quelque chose de narcotique et se désole de ce que les jeunes gens soient condamnés à dépérir sous son influence : « Ils s’oublient, ils se débarrassent d’eux-mêmes pendant un instant... Que dis-je ! pendant cinq à six heures !  »

*

Nietzsche emmène Lou Salomé à Tribschen, en une sorte de pèlerinage. Elle se souvient : « Longtemps, longtemps, il resta assis en silence au bord du lac, plongé dans de lourds souvenirs ; puis, dessinant du bout de sa canne dans le sable humide, il me parla, d’une voix sourde, de ces temps révolus. Et quand il leva les yeux, je vis qu’il pleurait. »
Libéré de Wagner, Nietzsche ressent soudain l’avenir de musique avec effroi ; dans une société où le christianisme et la bière sont les deux grandes drogues du peuple, celle-ci n’a plus pour mission que d’exciter les nerfs fatigués ou de détendre le spectateur paresseux. L’esclavage, aux yeux du philosophe, a été aboli pour mieux se généraliser. La musique ne requiert plus la moindre exigence l’ère du binaire n’est pas loin.

Elle se met au service du plus grand nombre pour ne devenir qu’un divertissement, une recherche du plaisir pour le plaisir, au même titre que les voyages touristiques.
Pourtant, lui qui ne fréquente guère les gens du peuple n’est pas un ennemi du peuple. Il voit en lui l’âme profonde de l’art, d’où surgissent des œuvres qui s’en retournent à lui. Il avait acclamé Wagner lorsque celui-ci désignait l’unique artiste existant : « le peuple poétiquement créateur ». L’artiste individuel n’est jamais qu’une émanation du peuple - ce que pensait également Ernest Renan, qui voyait dans la peinture et la sculpture italiennes l’œuvre du peuple lui-même. Mais Nietzsche se désole de ce que le peuple soit réduit à ne s’accomplir que dans le labeur du travailleur moderne, toujours plus soumis, plus pauvre, plus étranger à soi-même. C’est pourtant lui le « vrai et unique artiste », qui prodigue généreusement « ses mélodies, ses danses, son bonheur d’expression », afin d’échapper un peu à l’accablement et à la répétition des gestes du travail manuel.
L’artiste individuel, le « professionnel », recherche dans le peuple un être idéal avec qui partager une même détresse et une volonté de créer un art commun, fondé sur le mythe. Mais le monde moderne bafoue les mythes ; il les relègue à l’état de contes pour enfants. Wagner a retrouvé certains mythes et les a fait chanter dans ses opéras, il les a délivrés. Plus tard, Nietzsche, toujours à la recherche d’un créateur idéal – le dramaturge dithyrambique - s’en désolera, épouvanté par les légendes et les héros de son propre pays.
Désormais, il va s’en prendre à la musique elle-même. Il ne compose plus. Il ne fait qu’écrire ses livres, et toujours plus brillamment. Ses phrases virevoltent, sautillent ; il s’est débarrassé des lourdeurs de la pensée allemande : il aime Leopardi, Stendhal, Dostoïevski, Chamfort, Voltaire.
Il aime l’aphorisme, qui surgit comme l’on décoche une flèche. Par ailleurs, il ne cesse et ne cessera jamais d’être poète, accumulant vers rimés et vers libres. Toutefois, il reproche aux poètes ce qu’il reproche à la religion : « Ils donnent des apaisements provisoires », et, « parce qu’ils allègent la vie, ils détournent leurs regards du présent ou le font apparaître dans une lumière chatoyante ». Nietzsche se défie de tout ce qui étourdit sous couvert de vouloir guérir : non seulement les stupéfiants de toutes sortes, mais encore la religion et l’art qui s’apparentent aux stupéfiants. Ces derniers sont des échappatoires destinées à consoler ou guérir les douleurs morales. Il perçoit très lucidement où va l’art de son temps, qui sert à étourdir, à enivrer, à anesthésier, à « amener la conscience, d’une manière ou d’une autre, à l’inconscience ! ».

Nietzsche au piano, Frédéric Pajak, Éditions Libretto, 2026.

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