Vendredi 27 mars 2026
Mille millilitres de Ganymède, de Philippe Savet
En lisant en écrivant : lectures versatiles #154

Philippe Savet détourne la figure mythologique du protégé de Jupiter dans une « catabase contemporaine ». Ici, Ganymède ne monte pas vers l’Olympe, il s’enfonce dans la nuit des clubs et l’addiction chimique. Après sa disparition, il ne reste rien de lui que des écrits poétiques, ainsi que les témoignages disparates de ses proches qui cherchent à comprendre ce qui lui est arrivé. Ce « livre à trous » explore une identité queer oscillant entre autodestruction et quête viscérale de liberté. À travers une narration discontinue, l’auteur étudie ce que l’excès et la vulnérabilité font au corps, transformant la consommation de drogues en un acte sacrificiel. Le récit refuse toute cohérence rassurante pour laisser place à une urgence de vivre brute, où le plaisir se mêle irrémédiablement à la perte de soi.

Mille millilitres de Ganymède, Philippe Savet, Éditions Le Nouvel Attila, 2026.


Extrait du texte à écouter sur Spotify




jupiter, je retrouve notre histoire dans une pipette de G d’un millilitre ou deux
un trip marqué par la séparation l’oubli l’impossibilité de vivre ensemble

les buildings la neige
les pins le soleil ardent

tes gouttes de sueur le long de la skyline
ta bave le long des troncs

tu n’es pas physiquement présent à New York
à Rome non plus
pourtant tu transpires ces lieux qui contiennent ton
odeur crasse

tu es au-dessus du lit comme un ange gardien ou un monstre affamé
c’est pour cette raison que je ne dors jamais sur le dos
pour ne pas voir tes yeux jaunes au plafond qui m’observent sans cligner

tu es là
battant l’air de tes ailes menteuses
derrière chaque scène chaque intrigue chaque rebondissement
tu as le flair d’un monstre ou d’un dieu qui sait systématiquement quand revenir sur ses pas
tu tiens les fils de chaque silence ces fils qui lentement
m’attirent jusqu’à ta planque

poussiéreuse et sombre cette planète gazeuse et fraîche
comme du soda

tu es le pic de glucose
le pesticide
le pétrole à la pompe
la déchetterie
la javel
la boule de pétanque
l’humidité sur les murs
le réchauffement climatique

et je sais que ce n’est pas de l’amour mais

ton corps

côte à côte

en maillot de bain sur du sable

les aloès que je déchire le jus des feuilles coupées sur ma peau

tes suçons sur mes bras

j’essaye de courir mais je n’y arrive pas j’ai l’impression
d’être suivi mais je ne peux pas
c’est comme si je n’avais pas le souffle suffisant

pour échapper au pire

plusieurs années se sont écoulées mais le souvenir reste le même

une diarrhée sévère un sentiment d’effroi un ciel nuageux et quelques rayons qui traversent le hublot jusqu’à mon visage encore incapable d’entrevoir les éclaircies du périple

et je retournerai à Rome sans toi
et je te ferai disparaître dans mon bonheur
celui qui ne s’entend plus ne se voit plus et qui pourtant
grossit jusqu’à te rendre incolore inodore inoffensif

et je retrouverai les clés dans ta langue pliée en deux
et mes tétons seront savoureux
avec ou sans toi

moi aussi je mourrai au combat


ne crains rien Ganymède, je serai là
tu seras là aussi
et nous nous sauverons l’un l’autre du reste du
mon
de

à coups de hache et de pipes


gamma-butyrolactone removes most pains and despair

c’est un mensonge que je me suis inventé
ça passe toujours mieux dans une autre langue que la mienne


5. ce n’est plus moi qui vis mais Ganymede qui vit en moi

jupiter, je

suis guidé par ta présence discontinue dans ce grand
chantier qu’est le clubbing et qui est ton empire

naissance de mes tragédies

au début les week-ends s’étendent sur quatre jours du
jeudi au dimanche avec une offre qui ne s’épuise jamais

au début le clubbing c’est descendre le long escalier noir
qui nous mène aux salles du Silencio ou l’escalier voisin
qui nous conduit à une cave qui n’existe plus

au début c’est la nuit toujours la nuit et il y a un code
à donner pour entrer un mot anglais en cinq lettres la
première fois je n’ai pas su le mot de passe

dans ces sous-sols je me retrouve face aux différents
visages de la déviance et c’est comme une désorientation
une sortie du placard et j’ai d’abord une fascination naïve
pour une liberté qui me saute trop vite aux yeux et qui
me brûle les yeux

au début je suis comme un observateur timide et vulnérable qui n’ose pas ne sait pas
comme un secret bien gardé que l’on éventre devant moi
au couteau et d’où sortent de nouvelles images bruyantes terrestres
un oreiller de plumes qui se déchire qui me réveille me fait tomber me découvre entièrement

au début je ne connais personne mais il y a toi qui me présentes aux autres
tu m’embarques dans ce monde nouveau et mets entre mes mains des boissons indigestes tu étends l’expérience aux before aux after tu agrandis les lieux les hangars les portes du périphérique tu m’emmène au-delà de tout ce qui peut exister et puis tu disparais mais je suis intelligent et j’ai vite compris comment me fournir moi-même et comment me créer un compte sur le marché du rêve

désormais j’essaye de marcher dans tes pas de prendre
ta place et j’ai dans les poches un alphabet entier mais il
n’a jamais été question d’autre chose que de bandes qui
s’affrontent dans ce monde que tu m’as transmis

j’ai reconstruit ton corps dans le corps des autres j’ai
retrouvé ton odeur dans l’odeur des autres j’ai retrouvé
ta queue dans les autres queues et je n’existais plus en
dehors de tout ce sexe que je pouvais avoir et qui se présentait à moi

c’est mentir que de dire que tous ces hommes avec qui je couchais je n’attendais rien d’eux en retour il y a toujours eu ce besoin viscéral d’être aimé mais dans cet entrelacs de séduction les hommes et ma sexualité ne me faisaient plus peur et je me suis vraiment acharné j’ai gaspillé le plaisir j’ai fait du mal

moi aussi j’ai été vilain

moi aussi je suis parti

au moment de vider cette pipette je me pose la question des raisons qui me poussent à le faire à la vider encore sachant tout ce qu’elle comporte d’illicite et de dangereux cette pipette qui détruit mon organisme et m’enracine dans l’oubli

détruire dis-je

ou blier

lorsque j’avale je ne me souviens de rien je souffre d’amnésie antérograde il me suffit d’un millilitre pour tomber raide dans le néant mais cette fois-ci je me pose la question prendre ou ne pas prendre la pipette que je tiens dans mes mains telle est la question me mutiler pour échapper au réel me rapproche irrémédiablement de la mort ce n’est pourtant pas ce que je cherche ce que je cherche c’est la vie c’est la vie quelque part dans ce liquide transparent capable de me rendre heureux enfin joyeux mort je ne me poserai plus la question d’avaler ou non de m’affaiblir ou non et je pense aux hommes qui m’ont assassiné aux hommes qui m’ont entraîné là-dedans dans cette boîte qui s’ouvre et se referme et dans laquelle je suis trop petit pour décider quand je peux en sortir ou non et dans le noir je pense aux hommes qui me donnent du plaisir et à ceux qui me font du mal je pense à ma bouche qui a le pouvoir d’aimer et de disparaître et à quel était mon rôle lorsque j’étais ignorant parcourant le monde à cheval comme un bébé dans son innocence

comme toi

un intermédiaire entre les dieux et les morts

pour devenir démon j’ai dû me confronter aux autres

ma pipette en plastique est un espoir que je porte contre mon cœur elle représente toute la misère du monde et je la vide pour apaiser la misère je suis un martyr qui chaque nuit avale la misère du monde pour réduire la misère du monde et je prends la misère en moi comme pour m’infliger ce lourd fardeau propre aux martyrs et aux saints

mon corps est un espace poreux dans lequel le monde vient s’échouer

et s’échouer
et s’échouer
et s’échouer

ne me dites pas que vous croyez aux fantômes
je ne crois pas au destin mais il m’a bien fallu suivre une destinée pour me retrouver là
comment en suis-je arrivé là comment en suis-je arrivé à me poser la question de
prendre ou de ne pas prendre cette pipette je suis le
coupable et la victime j’ai les deux rôles à la fois je suis
l’otage et le ravisseur l’aigle et la proie je suis

*

j’aimerais vous dire les paysages de printemps que j’ai
connus et que vous connaîtrez

si je m’endors maintenant c’est pour naître de nouveau
devant vous et récidiver
encore
et remonter la misère comme Sisyphe sur la montagne
remonte le rос

je vous parlerai des mythes et de ma naissance
mais d’abord je dois dormir parce que la pipette m’emporte avec elle dans le coma

je reviendrai parmi vous mais j’aurai tout oublié alors il faudra me rappeler pourquoi je ne dois pas prendre cette pipette alors il faudra venir ouvrir la boîte et m’en sortir et me montrer le chemin vers la rédemption

s’il vous plaît

Mille millilitres de Ganymède, Philippe Savet, Éditions Le Nouvel Attila, 2026.

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