Vendredi 19 juin 2026
Love Supreme, d’Olivier Cadiot
En lisant en écrivant : lectures versatiles #160

Le narrateur, en quête d’amour absolu, traque la « consistance de l’être aimé ». Il croise Anita la concierge, Winn, un philosophe-alpiniste, Maximilien, son colocataire musicologue, et Carol, la comédienne habitée par Tchekhov. Contre la brutalité de prédateurs immobiliers, cet aéropage de personnages excentriques fait sécession avec le projet utopique de transformer le toit-terrasse de leur immeuble en jardin suspendu. « Une île au sommet où tout se partage et s’échange. » Leurs obsessions et leurs modes de vie participent à la dimension fantastique et burlesque du récit. Ce livre, à la prose coupée, syncopée, est une robinsonnade urbaine en quête de « paradis mode d’emploi ».

Love Supreme, Olivier Cadiot, P.O.L., 2026.


Extrait du texte à écouter sur Spotify





Je n’avais pas remarqué que les couloirs étaient si longs on tombe sur des zones qui semblent inhabitées. On dirait un palace désaffecté. L’escalier d’origine en bois noir a été heureusement conservé à côté de cet ascenseur qui, d’après Anita, est toujours en panne. On passe par des étages moins éclairés. Et de nouveau en pleine lumière. On a la sensation que l’immeuble est constitué d’une suite de maisons qui s’emboîtent les unes dans les autres avec des endroits inaccessibles.
Il y a tout un monde de passages, d’escaliers, de petits degrés noirs, étroits et difficiles, de réduits obscurs, d’antichambres qui s’ouvrent sur d’autres et ne prennent jour sur rien, de toilettes qui empestent, de pièces minuscules pratiquées dans la hauteur sur deux ou trois niveaux. C’est exactement ce que Saint-Simon raconte sur Versailles.
J’ai des lettres.
Il y a même, me dit Anita, un hôtel particulier intégré à l’immeuble.
Un vrai château, dit-elle.
Un quintuplex, j’apprends plus tard, avec jardins touffus plantés sur cascade de terrasses en espalier.
Cinquante pièces.
Robinets en or.
Nouvelle propriété du pianiste milliardaire.
C’est curieux, j’ai l’impression de ne rien connaître de ce dédale de couloirs. On dirait qu’un malin génie a dessiné le parcours idéal pour s’y perdre. Des escaliers donnant sur des paliers menant à des impasses ou à de grandes portes majestueuses — comme pour ouvrir une cathédrale fermée à double tour.
On dirait de très anciens bâtiments transformés en une succession de bureaux inoccupés pour des activités parallèles. Salles vides ou encombrées de matériel. Une abbaye transformée en institution culturelle, par exemple.
On s’y perd.
C’est effrayant.
Labyrinthe et cœur battant.
J’abandonne la recherche de l’appartement des Colman.


Je m’assois sur les marches pour souffler. Je continue ma promenade intérieure. Je visualise un jardin, c’est le plus facile — avec de petits monuments. À gauche : une idée soudaine en forme d’arche. Tout droit, sous une pergola, on fonce. Deuxième à droite en direction d’une pyramide : une autre idée, mais plus saillante et pointue. Je mémorise le parcours. C’est comme ça que je me souviens de mes raisonnements même les plus enchevêtrés. Toutes ces constructions de carton-pâte sont comme la copie d’un monde intérieur. On se balade à l’intérieur de soi. On prend un bol d’air frais. Voilà pour la méthode. Il faut les attraper au vol, ces drôles d’idées-constructions comme surgies brusquement d’un brouillard —, passer dans un état hypnotique. Sentir leur épaisseur.
La consistance de l’être aimé ?
Ça devient une obsession, une idée fixe, un éternel retour en forme de vrille.
Comment sortir de cette spirale mortelle ?
Bouger.
Se lever.
Agir.
Un bol d’air frais ?
Grimper sur le toit-terrasse inoccupé. Les gens des étages inférieurs ne se rendent pas compte à quel point c’est beau mais on ne va pas demander l’autorisation d’aménager le paradis.
On a commencé l’édification du jardin.
Idée de génie de mon acolyte : établir des passerelles entre les toits et étendre le jardin sur les immeubles alentour.
Conquête par le haut.
Ça nous a pris quelques mois dans la plus grande discrétion le problème majeur a été de trimbaler les tonnes de terreau. Le docteur Winn, qu’on a mis dans le secret, espère finalement trouver un alpage à la montagne (tout en faisant semblant de trouver absurde notre projet aux yeux des autres, fidèle à son double langage). Il a ingénieusement organisé un système pour le terreau de nuit, dans des sacs noirs encordés et hissés par la façade.
Parfaitement incognito.
On a laissé pousser l’herbe tranquille, et c’est ok ainsi. C’est merveilleux. Les bruits de la ville sont assourdis par la hauteur — dans ce jardin, on entend des cloches.
Mon camarade, très habile de ses mains, a construit une petite chapelle en bois. Comme un temple réservé à la méditation. À ses heures perdues il se réfugie là pour faire des sortes de cérémonies où l’on joue des cloches avec des cordelettes sur le toit.
On doit se taire absolument.
Surtout si c’est avant le lever du jour et que seule une bougie éclaire la scène. Je ne sais quelle tâche l’oblige à noircir des monceaux de papier.
Et à passer des heures à tapoter sur un piano.
Je lisais un livre, me dit-il, où le type écrit : que l’on puisse dire quelque chose sans qu’il soit besoin de parler voilà ce que sont les cloches pour moi.
Je suis d’accord.
Et il se met à les actionner avec douceur.
Maximilien et moi, on est très amis. À une époque on avait voulu devenir écrivains ensemble. Cet étrange projet avait tourné court, mais l’amitié est restée intacte.
C’est un petit homme vif au visage clair et aux gestes précis. Culture immense, habileté extraordinaire à se faire comprendre. Sens aigu de la diplomatie ; oreille absolue ; gymnaste accompli, etc. Conseiller musical de haut vol : il gagne sa vie en analysant les partitions de pianistes célèbres avant les concerts.
Je comprends qu’il est temps de m’en aller. Je vérifie si le poêle à bois est bien chargé et que la Thermos de café n’est pas vide.
On prend soin l’un de l’autre.
Demain c’est son tour.
Il ne fait pas encore jour et je rentre dans ma chambre — je n’essaye pas de me rendormir. C’est le moment idéal pour faire un petit bilan de sa vie comme nous avons tous l’habitude de le faire de temps à autre.
Qu’est-ce qui ne va pas ?
On dirait que je suis face à un mur — une surface dure et repoussante, le contraire de cette consistance chaude et élastique, cette résistance douce, que je cherche désespérément.
Existe-t-elle ?
Je ne trouve pas de solutions à mes questions incessantes. Tout ça m’échappe. Je décide de remettre au lendemain une réflexion sur ce thème et d’aller faire une visite impromptue à l’occupant du cinquième.


On voit par la façade que les lumières sont encore allumées à cet étage.
Un vieux lord acariâtre.
Notoriété énorme dans l’immeuble.
Ne retourne à Londres que pour assister aux thés de la reine.
Ex-noctambule, il ne dort pas, dixit Anita.
Énorme porte.
Heurtoir !
Ouverture doubles battants. Flambeaux, maître d’hôtel.
Par ici, m’intime d’un geste le grand type sec — comme flottant dans sa jaquette noire en me désignant une longue banquette dans l’antichambre. Décidément ils ont tous l’air de faire un régime dans cet immeuble.
Une immense gravure de la tour de Pise me fait face. Une tête d’orignal empaillée me dévisage avec un regard insistant.
Un homme gigantesque entre par une double porte en hurlant.
Qu’est-ce que vous faites ici à cette heure ?
Robe de chambre moirée.
Série d’insultes à l’intention de la terre entière (ou peut-être seulement à mon intention) avec un fort accent anglais et une voix exagérément enrouée.
Je bégaye que comme récent... arrivant dans l’immeuble... je me devais de faire des visites de courtoisie à... tous les habitants.
Bon, maintenant que vous êtes là, night cup ?
Longue galerie pour entrer dans une immense bibliothèque avec meubles à multiples tiroirs au centre, vraisemblablement pour étudier ouvrages et archives. Des lampes à abat-jour vert diffusent à intervalles réguliers la lumière nécessaire à une consultation aisée.
Je me couche assez tard, j’étudie de vieux papiers. Je fais le lien entre des branches éloignées de ma famille. Regardez mon ancêtre, le premier duc Queensberry est lui-même le cousin de la branche des Drumlore — c’était déjà entortillé tout ça il y a un millénaire.
Ça me surexcite de démêler tout ça.
On dirait un filet de pêche sur un bord de plage. Scotch ?
Glace ?
Je bredouille un : Oui.
Regardez-moi ça, cette série de gravures si détaillées du tournoi où l’on voit mon ancêtre direct mettre à terre le deuxième comte de Rutland.
C’est mieux qu’un film.
Il essuie une larme.
Ce colosse a une âme d’enfant.
Après des minutes qui me semblent des heures, cette rencontre se transforme en supplice : un name dropping étourdissant où l’on apprend par exemple qu’en 1810, le troisième duc de Buccleuch hérite du duché de Queensberry. Ainsi, son propriétaire est l’un des cinq détenteurs de deux duchés, les autres étant le duc de Cornouailles et de Rothesay, le duc de Hamilton et de Brandon, le duc d’Argyll, of course.
Épuisant.
J’ai l’impression à chaque nouveau Nom de passer un obstacle comme un bon petit cheval.
Écouter les gens ici, c’est un véritable sport.
On emploie beaucoup la Majuscule dans cet immeuble.
Il est temps que je regagne les étages, my lord, je lui dis d’une voix de basse.
À peine le temps de dire ouf je suis déjà en train de passer la porte de ce prodigieux raseur. L’ascenseur étant naturellement en panne, il faut remonter jusqu’à mon perchoir par le funèbre escalier. Anita, qui aime aussi les lettres, m’a dit que Victor Hugo a eu un appartement ici. Ça ne m’étonne pas vu l’aspect majestueux que forme la caverne sombre de la cage d’escalier médiocrement éclairée par des vitraux faussement moyenâgeux.
On dirait un vieux phare démodé.
On comprend Victor d’avoir choisi d’habiter ici — vu son obsession d’écrire comme accroché à une falaise.
Bref, je me sens mal au moment où je franchis le huitième palier curieux sentiment.
Mal de mer ?
On m’avait prévenu : tu t’enfermes sur toi-même. Ils ont raison, je ne bouge pas de l’immeuble.
Pourquoi aller voir ailleurs ?


J’ai conservé un ouvrage jamais ouvert, mais qui promet un livre appelé Morphologie du conte.
Ça ne fait pas très envie comme ça.
Mais avec un titre pareil, on se dit qu’il doit y avoir beaucoup de choses là-dedans.
Toutes les histoires d’un coup.
Au verso est bien expliqué, en effet, que l’auteur a analysé cent auteurs russes pour identifier une matrice dont tous les autres contes sont issus. Cent combinaisons, ça doit bien suffire pour faire l’autobiographie de tout le monde.
Il y a un plan préétabli avec d’infinies variantes.
L’ouverture, c’est facile. Grand Un : un des membres de la famille s’éloigne de la maison.
Petit un : le prince dut partir pour un long voyage.
Petit deux : départ des enfants. Exemple : pour aller chercher des fraises.
Petit trois la mort des parents.
Alors, le héros se fait signifier une interdiction : Tu ne dois pas regarder ce qu’il y a dans cette pièce ; le prince lui interdit de descendre de sa chambre. Ou la mère dissuade son fils d’aller dans la forêt ; si X (agresseur) vient, ne dis rien, tais-toi, etc.
Vu ces premières lignes et l’énormité du bouquin, il doit s’en passer des choses ― qui doivent bien statistiquement correspondre à ce qui m’arrive.
Grand Deux, l’interdiction est tout de suite transgressée — c’est là que généralement l’agresseur essaye d’avoir des renseignements sur le lieu où est caché ce qu’on appellera pour simplifier trésor.
Chaque matin, j’attaque résolument la lecture de l’ouvrage comme si je lisais ma propre histoire. On en est resté au point où l’agresseur cherche à obtenir des renseignements. Il y a bien sûr plusieurs solutions, on peut suivre la plus simple : l’agresseur reçoit immédiatement une réponse. Les ciseaux répondent à l’ours : Jetez-nous par terre où nous nous enfoncerons — c’est là qu’il faudra creuser. C’est là que, en général, l’agresseur tente de tromper sa victime.
Et là, première règle : les propositions trompeuses sont toujours acceptées et exécutées.

Love Supreme, Olivier Cadiot, P.O.L., 2026.

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