Vendredi 24 avril 2026
Les orphelins : Une histoire de Billy the Kid, d’Éric Vuillard
En lisant en écrivant : lectures versatiles #156

En s’emparant de la figure mythique de Billy the Kid, popularisées par le cinéma, Éric Vuillard renverse la légende du Far West. « Le nom de Billy est un ressort. Il est le nom de la fiction proprement dite, il est le personnage par excellence. Il suffit de prononcer son nom et l’histoire commence. » L’auteur décrit un adolescent pauvre, pris dans la violence de l’Amérique de la fin du XIXᵉ siècle. Fidèle à la méthode qui traverse ses livres, l’écrivain fouille les marges de l’histoire officielle pour en révéler les mécanismes cachés : colonisation brutale de l’Ouest, naissance de l’économie de marché, fabrication des récits nationaux. Vuillard ouvre une brèche dans la légende pour redonner une voix aux oubliés de l’Histoire.

Les orphelins, Éric Vuillard, Éditions Actes Sud, 2026.


Extrait du texte à écouter sur Spotify




JOURNAL D’UN VOLEUR

LE PREMIER CRIME de Billy aurait été le vol de quelques livres de beurre. Le beurre, c’est de la nourriture. Cela sent un peu la faim, la nécessité, le dénuement. Mais peut-être pas. Il peut s’agir d’un petit larcin pour rire, pour rire bien jaune, se faire pincer. Un chapardage. Dix jours plus tard, il récidive, on le coffre pour avoir cambriolé une blanchisserie. Il a volé un paquet de fringues, du linge sale, il a revendu des draps, quelques mouchoirs. À présent, le voici en taule. Ça y est. Pour la première fois de sa vie, il paie sa liberté.
Mais il s’enfuit. Il s’évade par la cheminée. Et il pousse un grand rire. Pendant quelque temps, on perd sa trace. Le vent se lève, et Billy disparaît. Il remplit le désert de son hurlement déchirant. Il s’efface, les décors changent, il cuit au soleil, les rayons crèvent les yeux, rien ne manque dans la plaine immense.

On ne le revit jamais. Il erra entre les montagnes et les plaines. Il louvoya parmi les cactus et leurs couronnes d’épines. Après le meurtre de Cahill, il quitta définitivement l’Arizona pour le Nouveau-Mexique et son aire d’action se fixa lentement au hasard des rencontres. Lorsqu’on songe à l’Ouest, au territoire où vécut Billy, on imagine une lande aride, infinie ; il n’en est rien. Toute la vie du petit vagabond tient entre deux bourgades perdues, son monde se résume à quelques rues de Lincoln ou de Las Tablas, il suffit d’un cercle d’une centaine de kilomètres autour de quelques ranchs, de suivre sa trace dans les montagnes déchiquetées, et l’on a tout. La vie de Billy tient dans une rondelle de sable. Mais c’est une rondelle grandiose. Les crêtes en lambeaux, les roches pulvérisées par le soleil, les buissons secs, terriblement secs, les genévriers.
Un enfant marche dans la poussière. Il traîne autour des fermes, réclame un bout de pain. Le plus souvent, il repart sans. Billy dut maudire bien des hommes. La main tendue apprend quelque chose, on ne l’oublie jamais. Billy était un adolescent aussi tendre et fragile que les autres, il vagabondait, entrait dans les cours des fermes, silencieux, il ouvrait les remises, fouillait le râtelier à la recherche d’œufs, et les emportait dans la nuit.
Le plus souvent, il avait faim. Il maudissait les hommes, leur vie simple, la famille. Il aurait voulu leur crever le ventre, puisque décidément ils ne comprenaient rien ; et lui-même ignorait ce qu’ils devaient comprendre. Durant ses longues errances sans but, il s’acoquinait avec de pauvres bougres, des petites frappes, leur racontant le soir, autour du feu, des bribes plus ou moins arrangées de sa vie, dans un élan amical sincère. Puis, au petit matin, il les abandonnait, après les avoir tout doucement dépouillés de leurs bottes et de leur cheval. Et tandis qu’il galopait seul, libre à nouveau, poussant des cris de joie, le vent lui creusait des larmes dans les yeux.
Il a seize ans. Il dort dehors, sous un buisson, mendie un peu, inspire confiance, trahit ceux qui lui viennent en aide, ne sait s’en empêcher. Dès qu’il inspire un peu d’affection, un peu d’amour, il déserte. Il veut se faire haïr. Nous ne savons rien de cette période de sa vie, mais nous ne savons presque rien de sa vie avant qu’il ne meure. Billy ne nous sera livré qu’une fois disparu. Alors, on inventera Billy, on lui fabulera une existence glorieuse ou moins glorieuse, on lui donnera sa chance. Mais le jeune Billy, l’adolescent, celui qui a été jeté en prison pour avoir volé un peu de linge, on ne le connaît pas. On ne connaît jamais les adolescents. Ils nous évitent, nous mentent. Tout ce qui est correct, régulier, nos lois, nos mœurs, leur font horreur. Et Billy, du fond de son horreur pour nous, de son insondable malheur, de son honnêteté endurcie, vola du linge et des vêtements miteux. Il aimait prendre ce qui est aux autres, il voulait tout pour lui, essayer les vêtements en vitesse, se regarder dans la glace, s’admirer, froisser le linge, briser le miroir à coups de pied et jeter tout ça dans un trou.

Nos richesses sont faites pour gémir. Il n’y a rien de plus repoussant que l’abondance. Tout est à nous. Les biens des autres nous appartiennent. Ce qui n’est pas à nous nous appartient depuis toujours. Je suis ce paquet de linge qui traîne chez le blanchisseur, cette jument est à moi, ce beau costume m’appelle, ma main se tend, je veux déchirer quelque chose. D’ailleurs, ne faut-il pas les voler pour vraiment savoir ce que sont les choses ? Ne faut-il pas les prendre si l’on veut savoir à qui elles appartiennent ? Ah ! Je veux sentir ce battement de cœur en pénétrant chez quelqu’un d’autre, casser la vitre, forcer la porte. Je veux entrer sans que l’on m’invite. Les maisons sont vides, les mains nues. Tout sera détruit, et détruire c’est aimer. Et Billy aimait beaucoup. Il aimait le beau linge, les vêtements bien taillés. Il n’aimait que l’argent des autres.
C’est ainsi qu’il commença et termina de vivre. Il se fit rapidement voleur de chevaux. La motte de beurre, le sac de linge, c’étaient des vols pour appeler à l’aide, être puni. Mais à présent, il voulait vivre ; et pour vivre, il volait des chevaux, leur fouettait les côtes, galopait en direction d’un ranch et marchandait sa proie. Et puisque la vie ne rapporte rien, il tirait un coup de révolver afin d’entendre claquer la poudre dans le néant. La nuit, il s’endormait tout à coup, seul, au bord des routes, sous une couverture sale, les pieds couverts d’ampoules. Il ne se lavait pas. Il veillait tard. Au matin, le visage bouffi par le sommeil, les membres lourds, il pénétrait dans un corral, glissait sous la barrière et repartait à cru, heureux. C’était un voleur. Le plaisir de voler est considérable. On ne sait où l’on va, ni ce que l’on fait. La soirée termine n’importe où. On discute avec un inconnu, on lui raconte sa vie. Tout le monde raconte sa vie. Billy aussi raconte sa vie, mais personne ne l’écoute. Le mot desperado est une dégradation du mot espagnol desesperado qui signifie “désespéré”.

QU’EST-CE QUE LA LIBERTÉ ?

EN OCTOBRE 1877, un mois et demi après le meurtre de Cahill, en compagnie d’une vingtaine de brigands, Billy franchit le Río Grande. C’est alors qu’il atteignit le comté de Lincoln où son existence se heurta à des intérêts plus grands que lui. La zone est perdue, sous-peuplée ; de petites communautés blanches arriérées s’étaient agglutinées au Nord, abandonnant pour le moment le Sud aux Mescaleros. C’est là, au bord du Pecos, autour de Fort Stanton, dans un rayon de quelques dizaines de kilomètres, que le Kid devait vivre et mourir.
Dans un monde aussi tourmenté, où la dénivellation sociale est si raide, Billy chercha à se ménager à coups de colt, d’alliances instables, de vols de bétail, une marge, un tout petit intervalle, qui devait durer quelques brèves années et lui procurer on ne sait quelles joies et peines, avant de se terminer par une mort brutale, mais où malgré les nécessités pénibles, le dénuement parfois, il put connaître un élargissement de son existence, s’étant affranchi en partie des contraintes du travail manuel, pour cet ersatz de liberté que connaissent les voyous ou certains artistes, et qui est toujours cher payé.
On s’étonne que le Kid ne soit pas parti plus loin de chez lui. Les vagabonds restent le plus souvent à deux pas de l’endroit qui les a vus naître. Ils partent précipitamment, et tombent presque aussitôt. Ils n’explorent pas le monde, ils le fuient. On ne fuit jamais assez loin. On tourne autour de quelque chose.
On dit que certains oiseaux volent ainsi, par milliers, dans la nuit ou dans le jour. Ils remontent les minces artères au flanc des falaises, survolent les grands pins, ne se posent jamais vraiment mais planent au-dessus des immenses troupeaux, jusqu’aux monts Sacramento, et là, face à la paroi sombre de la vie, des murailles soudain poussent en dessous d’eux, dans le ciel ouvert, ils commencent à se laisser tomber, lentement, volent et se cognent les uns aux autres, comme un nuage gronde et crève. Ainsi, Billy. Il rôde parmi les récifs de chardons, et rampe, allongé à midi, sous les mangeoires des bêtes.

Enfin, le Kid se mêla à une bande de hors-la-loi qui écumait le Nouveau-Mexique. La bande avait pour chef Jesse Evans, un gamin de vingt ans, à demi cherokee. On braconnait les bleds paumés, on pillait les fermes, on volait des chevaux. Tous les petits voyous de cette joyeuse bande avaient à peu près vécu de la même manière, connu les mêmes épisodes d’errance, de solitude. Et souvent, la nuit, sans prévenir, quelques-uns d’entre eux s’en allaient, comme si une blessure honteuse, une douleur d’enfant mal-aimé, obscure, les obligeait malgré eux à fuir. Ils partaient courir leur chance de leur côté, au hasard, rejoignant d’autres copains, bossant une saison dans un ranch, puis dans un autre. Cette errance était leur malédiction, leur salut.
Billy se sentit revivre. Il n’était plus tout à fait seul. Il s’entraînait à tirer, à monter à cheval. Il devenait habile. C’est une grande satisfaction de savoir tirer, de disposer d’un tel outil, d’en avoir la maîtrise. Et puis un révolver, ce n’est pas n’importe quel outil, c’est un outil qui vous libère de tous les autres. Plus besoin de porter les ballots de paille, plus besoin de faucher, de clouer, de piocher, une arme à feu libère du travail manuel auquel on était condamné. Billy est libre. À la manière des petits truands, il jouit d’une liberté précaire, fragile. Mais peu importe ! On défonce les serrures pour entrer, on piétine le travail des autres. La violence est indispensable à la liberté.
 
Il existe une photographie merveilleuse, une photographie de Jesse Evans, lacune parmi les lacunes. Au centre de la photographie, le jeune homme se tient assis, tandis qu’une jeune fille, debout derrière lui, tient négligemment un révolver. Ils nous regardent sans respect. Ils nous narguent, ils sont jeunes, insolents, terriblement insolents. À leur manière, ils sont beaux. Elle, avec son petit nez rond, son sourire, son flingue. Lui, avec son allure négligée, son air assuré de fainéant et de fripouille que plus rien n’impressionne. Ils sont au-delà du décontracté, au-delà du relâché, au-delà de tout ce que la désobéissance elle-même autorise. Ils ont du charme. Tout est mise en scène ici, et tout est naturel. Ils posent d’instinct. Ils sont un résumé somptueux de l’Amérique. Ils sont libres, insolents et libres, et ils nous signifient notre congé.

Au sommaire de leur vie se trouve cette effronterie gigantesque, vaine et gigantesque, cette hardiesse inutile. Ils sont une insulte à l’ordre, à la carrière, à la famille, à tout ce qui leur a manqué. Et depuis cette photographie merveilleuse, il lui murmure devant nous, à elle, menaçante et jolie, qu’il faudrait faire éclater les têtes de pipe, toutes les têtes de pipe, les petits maîtres, les grands, tous ! Et il ajoute en souriant qu’il faudrait aussi faire sauter toutes les banques, cambrioler le monde et buter tous les flics. Oui. Les orphelins savent ça. Ils savent qu’il faut être fou et mordre. Oui, Jesse Evans mordait. Il mordait. Il était fou.

C’est cela, Jesse Evans. Le produit d’une époque et d’un lieu où l’on put devenir riche, plus riche qu’on ne le fut jamais dans l’Histoire humaine, et en quelques instants. Et Jesse Evans, le petit voyou, n’est rien d’autre que l’instrument de base de cette accumulation prodigieuse, il n’est rien qu’un comparse secondaire, et il tire sa liberté folle et factice d’une parenthèse de temps où une forme violente de liberté et de désordre, qu’on n’avait jamais connue auparavant et qui n’est certes pas dépourvue de charme, fut nécessaire à l’établissement brutal des plus durables inégalités. Et c’est cela que l’on voit sur la fabuleuse photographie. Dans le visage de Jesse, on aperçoit la richesse, mais à l’envers, dans le sourire impudent de la jeune femme, on aperçoit la Constitution des États-Unis, mais à l’envers. C’est comme si nous nous entendions parler à l’envers, promettre à l’envers, pisser à l’envers. Leurs visages sont ce dont les livres rêvent. Mais les livres ne sont rien.
Les mots ne veulent rien dire que merde. Et la jeune fille le sait, et c’est ça qui la fait sourire.
Le desperado est la figure dépravée du self made man, il en est l’illustration, mais inaccomplie. Il n’arrive à rien. Il part de trop bas. Il est venu au monde trop tard. Il est l’homme résolument moderne, et c’est pourquoi il se livre tout entier, éperdu. Et puisque la société n’est jamais rien d’autre que la contrefaçon de ses principes, aussitôt la concurrence dégénère en tueries, la liberté se frelate en crimes, et l’Histoire de l’Amérique sera un scénario de Frank Capra joué par des voleurs.

Regarde la vie de travers. Attaque les banques, bute les flics, picole, casse les vitrines à coups de révolver, pisse sur les pieds des cons. Ah ! Jesse Evans, poème, imbécile, tu es intraduisible en mots, comme ce petit tas de lumière sur le plancher, comme cet urinoir à l’envers ! Pauvre Jesse, on t’aime bien, tu nous invites, tu payes à boire, et puis tu files sans régler l’addition. Un an plus tard, te revoilà, la gueule enfarinée, pauvre Jesse, tu as pris un coup de vieux, on dirait que tu as vingt-cinq ans, vieux clown, on s’embrasse et c’est reparti. Avec Rockefeller, évidemment, c’est moins drôle, il ne pense qu’au pétrole, à standardiser son huile, ses gaz, pauvre Rockefeller. On raconte qu’à la fin, il ne buvait plus que du lait de femme, on raconte encore qu’une fois ses invités partis, les rares fois où il en avait, le milliardaire piochait dans les assiettes et terminait les restes.
On raconte aussi qu’à la mort de John Pierpont Morgan, le célèbre banquier, ton contemporain, la Bourse de New York aurait suspendu pendant deux heures son activité en signe de deuil, au passage du convoi funèbre. Mais toi, Jesse, pauvre con, on ignore si tu es né dans le Missouri ou au Texas, si tes parents étaient de faux-monnayeurs ou d’honnêtes fermiers, ni pourquoi tu as si mal tourné, toi qui aurais pu être caissier à la banque Morgan au lieu de buter tant de braves gens, pour finalement, en 1882, mystérieusement disparaître.

Ah, cette photo est merveilleuse. Elle est triste et merveilleuse. Ils nous regardent avec horreur. Ils sont le solde invisible de l’Histoire, les colonnes vides de la grande comptabilité. Mais ils se rebiffent. Ils veulent nous faire la peau, ils veulent nous piquer notre pognon et le flamber à El Paso, ou dans n’importe quel autre bled. C’est qu’ils veulent tout, ils ne savent pas ce qu’ils veulent, ils ne veulent rien, ils vont mourir. Alors, ils profanent tout ce qu’ils touchent. Les victimes ont pour elles la pitié du monde, l’identification de tous. Les petits criminels, eux, n’ont personne. Ils n’intéressent pas, leur sort est joué, leurs vies sont vaines, qu’ils disparaissent derrière les barreaux, qu’on les lynche, peu importe, ils sont voués au néant. Et c’est depuis ce néant, justement, qu’ils nous regardent, Jesse Evans et sa copine fabuleuse. Elle, avec son petit sourire et son révolver, lui, l’homme désarmé, et encore plus inquiétant de l’être et de lui avoir confié, à elle, le colt, et lui tenant tendrement la main.
Un jour, les orphelins du monde se réveilleront au petit matin. Ils glisseront six balles dans le barillet et enfileront leur pétoire dans leur froc, puis ils prendront le métro sans payer et iront buter l’un le président des États-Unis, l’autre le directeur d’une multinationale, le troisième le shérif du comté ; et, vers dix heures du mat, ils auront braqué toutes les banques, cassé toutes les vitrines et tué tous les cons. Il n’y aura plus un président sur terre, plus un directeur de cabinet, plus un chef quelconque. Alors, Jesse Evans retournera dans son caboulot de Santa Fe, il fera un clin d’œil à la vieille rombière qui tient la caisse, et il réglera l’addition.

Les orphelins, Éric Vuillard, Éditions Actes Sud, 2026.

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