Vendredi 2 janvier 2026
Le pays dont tu as marché la terre, de Daniel Bourrion
En lisant en écrivant : lectures versatiles #148

Dans ce roman en forme d’hommage, l’auteur revient sur la mort d’un camarade d’enfance resté toute sa vie dans son village lorrain. Il tente de comprendre comment ce garçon discret, presque invisible, a glissé « vers une absence progressive avant que d’être permanente », disparaissant hors du monde sans que personne ne s’en rende vraiment compte. Leur amitié, née dans cette campagne, s’est diluée quand leurs routes se sont séparées, « chacun sur sa voie, sans croisements ». Ce livre retrace leur parcours, interroge ce qui pousse certains à s’effacer quand d’autres parviennent à s’en sortir. Avec une langue sensible, Daniel Bourrion reconstitue le souvenir d’un homme que tout semblait condamner au silence et à l’oubli. Un livre dense, émouvant, sur l’amitié et la mémoire.

Le pays dont tu as marché la terre, Daniel Bourrion, Éditions Héloïse d’Ormesson, 2025.


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4

PARTANT, le vrai point de départ de l’histoire entre nous a eu lieu là-haut, dans la longue bâtisse basse dépliant sa cour de bitume comme il se doit, à l’exception du marronnier qu’il y a eu, les vieux le disent, je ne l’ai pas vu, je les crois. Cette cour d’ailleurs, elle demeure identique à ce que j’ai connu, toi aussi, même si l’école n’est plus.
De fait, elle a été fermée quelques années après notre passage, un regroupement. C’était cette époque, on commençait à parler de rationaliser ce saupoudrage d’établissements dans des villages où la natalité ne suffisait plus à remplir les classes. Dans le même temps, il devenait inconvenant de regrouper dans une unique salle des enfants d’âges divers, glanant ce que le maître ou la maîtresse apprenait aux plus vieux. À la suite, les enfants –- nous –- se sont retrouvés à passer d’un lieu l’autre, matin et soir, dans des autobus sillonnant les bans sur des routes juste suffisantes pour leurs gros culs.
Je m’en souviens un peu, de ces départementales, du bus, de la poussière en rage lorsque les roues mordaient les à-côtés, camion en face, on se frôlait. Tu étais là aussi, parfois, rarement, assis, regard sur les collines. Tu ne bougeais pas, ne parlais pas cependant que nous autres étions piaillants. Tu regardais je ne sais quoi, la liberté s’il se trouve.
Dans ces bouleversements, l’autre école, celle des sœurs jadis remerciées, a survécu comme telle, devenant le lieu qu’elle est toujours où les plus petits sont livrés chaque jour, colis sur pattes peinant à descendre les hautes marches de l’autobus.
Dans le même temps, notre école, celle de notre rencontre, après avoir été fermée en vertu de cette logique rationnelle qui ne l’est que pour ceux qui en décident, est restée longtemps abandonnée, son jus, nous laissant voir ses petites chaises sages, ses armoires closes sur leurs merveilles rêvées, les salles visibles de l’extérieur de la bâtisse si on se perchait d’un seul orteil sur l’appui que fait le bas bout du mur quand il se pince à la façade et se révèle marchepied.
Ensuite le vide, plusieurs années, j’ai vu cela : un parquet sur lequel il n’y avait rien que les reflets teintés par le soleil, les bruits des pas de ceux qui visitaient dont moi, je ne sais plus en quelle occasion, se remémorant ce qu’ils pouvaient : tous étaient passés là à un moment, chacun le sien, et racontait, un tourbillon, plusieurs âges, voix, rires, comme s’il avait fallu que les meubles disparaissent pour que remonte une marée que nous regardions déferler en faisant largement grincer le sol.
Puis sont venus quelques travaux, on distinguait, au travers des fenêtres illuminées, les ouvriers très tard. Soudain, le maire a coupé un ruban de trois couleurs, toujours les mêmes, le maire et le ruban, pour ce dernier sorti d’un gros rouleau dans la réserve, on en tirait le mètre nécessaire, et les ciseaux.
Après, l’école était devenue une salle communale carrelée, immense, les murs du dedans, ceux qui tenaient les salles de classe auparavant, avaient été tombés par de lourdes masses dont les coups de boutoir allaient même décrocher les lampes, robustes boules opalescentes dont une ou deux avaient chu sans prévenir, se fracassant non loin des ouvriers, nuls casques, des espadrilles, vin rouge le midi, une autre époque.
Depuis, ceux, celles qui ont appris ici leurs premiers mots écrits sur de minuscules pupitres vident leurs derniers verres chantants. Sur de longues tablées, ils ont des repas gargantuesques, je ne sais comment on peut manger autant sans en mourir d’apoplexie. Entre eux, tous ces convives, il y a les morts qu’on devine comme silence, qui s’invitent à la table.
Quand je les vois ainsi, je parle des vivants, puisque parfois j’en suis, je me demande toujours qui se souvient qu’ici, avant, nous étions tous des enfants. Qui se souvient aussi avec moi qu’il y avait ce tableau, que ça sentait l’encre versée dans les coupelles de porcelaine très blanches coincées dans le trou rond les accueillant, des nids.
Au milieu de l’immense bruit, je croise mes couverts, regarde les visages, j’y cherche l’enfance alors qu’il n’y a plus de tableau, plus d’encre non plus, pas plus de maîtresse rousse morte vive en cognant dans un arbre avec une voiture folle, elle ne tenait pas le volant.
Cet accident, c’est une borne posée, un lundi de Pâques, ce devait être après que nous avons été voisins ou du moins dans la même classe, et toi, et moi, pendant la Communale, un souvenir vague, cette brume.
Lorsque je fouille dans ce qu’il me reste de la salle de classe, tu étais dans le rang derrière le mien, tu ne parlais toujours pas, jamais, je crois bien que tu es le premier taiseux que j’ai croisé. Moi, qui suis bavard tellement que je m’en saoule, finis par ne plus ouvrir la bouche pendant des jours, cela me laissait ébahi de te voir aussi silencieux qu’une souche d’arbre. Un rocher de tranquillité derrière son pupitre.
Tellement qu’il m’arrivait, les premiers mois dans cette école primaire, de me tourner pour voir si tu étais toujours auréolé de ton mystère. Quand tu l’étais, monolithique, le regard droit sur la fenêtre si haute que je me demandais qui les lavait, un jour ce serait ma mère, j’étais rassuré sans bien saisir pourquoi.
Une fois, me remarquant, tu as eu cette grimace qui t’emportait tout le visage, un tourbillon, j’en ai souri longtemps, la maîtresse alors vivante m’a demandé ce qui m’apportait cette joie. Surpris, j’ai inventé une histoire sans queue ni tête, elle s’en est contentée. Je sais mentir de belle manière, à presque y croire moi-même.

Tu ne le sauras pas, mais retrouver quelque chose dans ce fatras flou qui ne cesse d’augmenter à mesure qu’on avance est une tâche impossible. Je tente ma chance malgré cette difficulté, puisque c’est seulement à ça que servent les mots, ceux qui les écrivent, parler des morts, les faire vivre, et tous les morts, particulièrement ceux dont personne ne parle plus, afin qu’au moins quelqu’un crée la trace qu’ils n’ont pas même pas tentée.
Dans cette perspective, je fais ce que je peux. Je gratte cette terre noire, j’exhume, des petits tas de sable que l’eau des ruisseaux grosse des pluies mangera sans doute aucun. J’essaie, tu vois, j’essaie, tu en valais la peine.
Ce travail qui ne sert qu’à ça, aux morts, il est bêcher, il remue ce qu’on ne voyait plus, il dérange de longs sommeils, fait au passage émerger d’autres souvenirs, une racine qu’on tire dont on pensait qu’elle n’était rien, son filament se découvre à mesure, révèle. Des visages, des figures, quelqu’un, une vieille dame qui m’avait dit que j’étais un fils du soleil, ainsi que tous ceux nés ce mois des premiers pas, des premières fleurs, de tout ce qui se peut.
Si je parle d’avril, c’est qu’il m’est revenu, tu passes dans ma mémoire, que tu étais également fils du soleil – tes dates de naissance, de mort, affirment que nous étions de même année, même mois. Une question.
Se demander pourquoi, comment, deux personnes nées en même temps et au même endroit, amies, voient leurs trajectoires diverger tellement qu’elles finissent par être inconnues.

5

MON défrichement m’amène à la suivante des écoles, celle dans le village précédé de chapelets de bosses : notre tour d’autobus était venu, toujours une conséquence du regroupement qui avait transformé en pugilats les conseils municipaux.
Les nerfs s’y chauffaient. Des doigts, poings serrés en enclumes, pointaient vers les plafonds. Sous les bérets que quelques-uns portaient à l’intérieur, la sueur, rage humide, perlait. Il se raconte même que d’aucuns en vinrent aux mains, je ne sais pas de qui on parle mais je peux deviner.
C’est étonnant qu’ils en soient arrivés à se saisir au col. D’habitude, ces extrémités n’étaient atteintes que pour des histoires de terres, de femmes, des choses sérieuses que ne sont pas des chamboulements d’enfants, êtres de peu de valeur sinon celle de leurs bras encore à venir, un investissement risqué.
Quoi qu’il en soit, plusieurs bourgades se partagèrent leurs écoles, et donc leurs progénitures. Puisqu’on décidait pour nous, nous avons effectué une première rentrée dans le quasi-hameau où nul n’allait : il n’y avait rien à y voir, la route qui le traversait menait au creux de l’horizon, personne ne s’y savait le moindre lien familial ou amical. C’était au-delà de tout repère une terre inconnue, un autre continent à moins d’une dizaine de kilomètres.
Je m’en souviens. L’école, la cour coincée à rebours de l’église petite, les murs ventrus au surplomb de la route, un calvaire dans son coin avec sa Vierge jetant ses mains vers un grand vain, quelques marronniers, cette fois, ils étaient là. Je sais qu’en dessous, nous nous étions posés pour la photographie sempiternelle avec l’instituteur et sa guitare si nous étions sages.
Je me souviens, aussi, de cet hiver si froid que des étourneaux tombaient des hautes branches, fruits mûrs : au sol incapables et gelés, nous les glanions pour les chauffer, réanimer, ressusciter dans la salle aux plafonds tête basculée qui t’accueillait, même si je n’en ai pas la certitude –- il faudrait que je revienne au cliché perdu dans quelque armoire, ou aux registres de présence s’ils existent toujours, ce dont je doute, voire que j’aille interroger le maître qui doit savoir, ils savent tout puisqu’ils sont maîtres.
Je me souviens que là, apprenant, écoutant, n’écoutant pas, j’avais croisé quelque autre né les mêmes jour mois an que moi, presque mon double cette fois, quasi jumeau. Pour lui, je sais toujours son nom, prénom, tout autant sa maison collée à l’église au côté opposé. Du fait de la proximité, son paradoxe, il arrivait largement en retard, et chaque jour nous nous moquions. Son visage riant aux cheveux noirs à croire qu’ils étaient teints, je l’ai bien plus que le tien.
Je me souviens encore d’un autre des camarades que je retrouverais au collège, même classe, et lui avait neuf frères, chose impensable, une tradition que les générations précédentes avaient pourtant en habitude, de faire grande famille, nombre d’enfants, chair à canon, les deux guerres à peine refermées avaient donné le pli, il fallait ça quand ça tonnait dès l’aube, on ne voyait pas trop pourquoi le décompte des morts tombés au champ d’honneur s’arrêterait, peut-être que ces dix-là étaient un semblant de réponse.
Puis aussi de ce jour-là, tu l’as peut-être vu, je ne pense pas, où deux cousines, une brune, une blonde, les plus belles filles, courant chacune dans son sens, avaient passé en même temps le coin pour se heurter pleine vitesse. Le choc avait produit ce bruit dur mat, j’ai entendu, les os quand ils se cognent à plus résistant qu’eux et là, c’était le crâne de l’autre, cette boule dure cachée, un secret rond. La chair fendue des deux côtés, au-dessus de l’arcade sourcilière, à l’arrondi, les gamines saignaient beaucoup, beaucoup.
Ça avait fait toute une histoire, les cris, les pleurs, la peur, le sang, ce qu’on distinguait de très blanc dans le fond des plaies, mystère. Les parents alertés, les filles étaient parties un torchon sanguinolent sur la tête, nous en avions tremblé. Le lendemain, elles revenaient, recousues et lavées, fières d’être au centre. Souvent, je me demande si les cicatrices se distinguent sur leurs peaux qui se relâchent tout autant que la mienne.
Mais ce n’est pas mon sujet. Mon sujet, c’est toi, toi dont je ne distingue pas la chevelure ébouriffée au milieu des têtes occupées à faire des exercices, ligner, conjuguer, compter avec des doigts toujours insuffisants.

Le pays dont tu as marché la terre, Daniel Bourrion, Éditions Héloïse d’Ormesson, 2025.

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