Dans une ville coupée en deux par un mur frontalier, Héléna se déplace à vélo avec sa remorque à outils pour gagner sa vie, en effectuant des réparations chez les habitants. Un jour, elle découvre par accident un groupe de clandestins qui tentent de franchir la frontière en creusant un tunnel souterrain. Cela fait remonter en elle des souvenirs de son passé. Elle se joint à eux pour tenter de retrouver le monde qu’elle a quitté. « La ville de l’autre côté du mur lui apparaît comme un monde enfoui que l’on exhume. » Christian Guay-Poliquin compose un roman dans lequel s’entrelacent les différents thèmes de la catastrophe écologique, du contrôle des frontières et des liens familiaux à l’épreuve de la distance. Entre récit d’anticipation, roman d’aventure souterrain et méditation sur l’exil, il explore ce qui pousse les êtres à poursuivre un horizon, même lorsque celui-ci semble s’éloigner à mesure qu’ils avancent.
Le mur, Christian Guay-Poliquin, La Peuplade, 2026.
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Le visage d’Alice est suintant. Ses yeux bougent très vite dans leurs orbites. Quand les gardes-frontière sont suffisamment loin, les deux femmes partent en sens inverse. Héléna tire la valise. Les petites roulettes de plastique crépitent sur le béton usé. Elles marchent d’un bon pas sans rien dire. Elles effectuent un long détour dans le quartier. La rue est calme. La pluie trace des cercles dans les accumulations d’eau sur la chaussée. Puis Alice éclate. On a un sérieux problème ! Héléna soutient son regard. Je ne crois pas, non. Alice ne décolère pas. Tu ne nous as rien dit. Et comment voulais-tu que je vous explique ça ? Tu ne te rends pas compte, ton fils est garde-frontière ! Lucas et les frères Beaulieu vont paniquer en l’apprenant. Héléna inspire profondément. Et toi, dis-moi, comment est-ce possible que tu te sois fait intercepter comme ça ? Tu as mis tout le monde en danger. C’est une chance ce qui vient de t’arriver. Et s’ils t’avaient fait ouvrir la valise ? À quatre pas d’une bouche d’égout, le mugissement des torrents souterrains les force à se taire. Bientôt, les deux femmes arrivent près d’un terrain vague. La tunnelière prend la valise des mains d’Héléna, la vide discrètement dans les hautes herbes et étale la terre du bout du pied. Quand elle relève les yeux vers la réparatrice, elle capitule. Vaut mieux garder ça pour nous. De retour près de l’immeuble, elles surveillent l’entrée pendant de longues minutes. Personne. Elles échangent un regard complice, baissent la tête et foncent à l’intérieur.
Depuis bientôt une semaine, la terre est compacte et criblée de veines rocheuses. Ils progressent plus lentement mais ne relâchent pas. Lucas affirme qu’ils passeront bientôt le mur. Ils pourront alors amorcer la remontée. Héléna est au pic. Derrière elle, un des frères Beaulieu remplit les sacs et va les porter au bas de l’échelle comme une vraie machine. Alors qu’elle pioche depuis un moment, sa lampe de poche clignote puis s’éteint. Le noir est total. Elle ne sait plus si elle a les yeux ouverts ou fermés. Elle se sent soudain minuscule comme ça, à tenter de se frayer un chemin dans les entrailles de la terre. Le pic toujours en main, elle se hasarde à donner tout de même un coup devant elle. Son outil frappe quelque chose et un gros jet d’étincelles apparaît dans l’obscurité souterraine. Mais ce n’est pas une veine rocheuse, ça sonne creux. De l’autre bout du tunnel, le frère Beaulieu arrive comme une locomotive. Il éclaire Héléna et l’aide à dégager le tout. Ils découvrent une paroi de béton arrondie. C’est la base du mur ? Le frère Beaulieu est déboussolé. Chut, écoute. Dans le silence caverneux, ils perçoivent clairement le grondement de l’eau à l’intérieur. Ce sont des égouts ? La structure semble pourtant plus massive.
Les égouts ? Impossible, on est trop loin de la surface. Lucas est penché au-dessus de ses cartes et leurs légendes. Il souligne qu’avant, les gens traversaient en passant dans les égouts. Mais les gardes-frontière le savaient et les canalisations étaient surveillées. Certaines étaient même gazées ou dynamitées. Mais nous, on est si loin de la surface qu’on file en dessous de leurs radars. Les frères Beaulieu insistent. C’est quoi alors ? Lucas fronce les sourcils. On n’était pas censés tomber sur quoi que ce soit. Je ne comprends pas. On a sûrement dévié de notre trajectoire. Il va falloir revoir les calculs. Lucas déroule ses plans sur la table. Héléna est traversée par un doute irrépressible. On n’y arrivera pas. La terre aura raison de nous bien avant.
Mi-journée. Héléna se dépêche de finaliser le carrelage d’une petite salle de bain. La cliente a de grands yeux inquiets. Depuis ce matin, elle surveille la réparatrice de près en la questionnant sur ses méthodes. Cette présence agitée agace Héléna. Elle pose les derniers rangs de carreaux. Lorsqu’elle recule la tête pour vérifier leur alignement, sa cliente insiste pour qu’elle apporte encore quelques ajustements. Héléna s’exécute puis nettoie ses outils. Vous êtes certaine que ça ne va pas craquer ? La réparatrice lève la tête. Ça devrait aller. La cliente enchaîne. Peut-être que vous devriez resserrer davantage les joints. Héléna tranche sèchement. Je serai de retour demain pour faire le coulis. Puis elle sort précipitamment, soulagée de retrouver la pluie.
Elle ouvre la porte de la cave et avance à travers les sacs de terre empilés jusqu’à la pièce du fond. Tout est étonnamment tranquille. La trappe du tunnel est refermée, les vêtements de travail sont tous accrochés. Lucas est toujours attablé au-dessus des plans de la ville. Pendant une seconde, il semble surpris de la voir. Il lui annonce que tout est sur pause aujourd’hui. Qu’elle peut y aller. Mais elle ne bouge pas. Lucas soupire. J’ai refait les calculs de positionnement. On s’est éloignés de notre axe de plusieurs dizaines de mètres. Et on est tombés sur un vieux tunnel de métro. Tout le réseau a été condamné lors de la construction du mur, c’est pour ça qu’il ne figure pas sur ma carte. Héléna suggère qu’ils pourraient emprunter ce passage pour gagner du temps. Lucas secoue la tête. On n’a aucune idée de l’état de la structure. Ni de ce qu’on va trouver là-dedans.
Héléna jette un œil sur la carte et repère l’immeuble où ils se trouvent. La ville de l’autre côté du mur lui apparaît comme un monde enfoui que l’on exhume. Elle reconnaît le maillage des rues, le marché, l’incinérateur, les banlieues. Cette carte doit dater, en effet. Les choses ont peut-être changé. Ou pas. Elle revoit en rafale des images de son enfance. La balançoire sur la galerie, son père qui revient du chantier, sa mère qui l’emmène avec elle faire les courses, ses jeunes sœurs qui jouent dans la cour arrière, les cordes à linge dans la ruelle. Elle se demande ce qui sera resté de tout ça une fois qu’elle aura retraversé. Lucas lui indique l’endroit où il souhaite faire déboucher le tunnel. Héléna pose le doigt sur le plan. Je crois plutôt qu’il faudrait qu’on arrive dans ce secteur-là. Dans le temps, c’était une petite artère commerciale, avec des boutiques de toutes sortes. Si on amorce la remontée bientôt et qu’on se rapproche lentement de la surface, on va bien finir par tomber sur les fondations d’un commerce. Ce serait le quartier idéal pour arriver en douce, la nuit, et se mêler aux gens, le jour. Lucas toise sa collègue. Comment sais-tu tout ça ? Un rictus éclaire le visage de la réparatrice. Je le sais. C’est tout. Hébété, Lucas se laisse choir contre le dossier de sa chaise. Il regarde Héléna comme si elle venait soudainement d’apparaître. Et comment as-tu traversé ? Son crayon roule sur le plan raturé puis tombe au sol. Un tintement fragile dans le silence de la cave.
En revenant, Héléna fait un détour par le parvis. Elle n’a qu’un message. Peter. Nerveusement, elle le télécharge sans l’ouvrir puis repart avec l’impression d’être sur une autre planète, dont la gravité est beaucoup plus importante. Dans les rues aux abords du boulevard, elle observe les digues qui retiennent les débordements de la rivière. De minces ruissellements se faufilent entre les poches de sable et sillonnent l’asphalte comme des éclaireurs. Il n’est pas très tard quand elle arrive devant chez elle. La pluie est feutrée. Elle tombe sur la ville comme s’il n’en avait jamais été autrement. Après avoir cadenassé son vélo à la clôture, Héléna cède à une force extérieure, sort son téléphone et ouvre le message de Peter. Aucun texte. Une photo. Lui et garçons à la mer. Le beau temps. Miguel avec un sourire en coin et Charles avec son visage blond de soleil. Un frisson la parcourt. Il le fait exprès. Prise d’un élan soudain, elle lance son téléphone au bout de ses bru Le petit objet monte et redescend dans les airs ava de tomber dans une touffe d’herbe. Sans réfléchir, e : prend un vieux parpaing qui gît tout près et s’avance le tenant au-dessus de sa tête. Elle voit déjà son tél phone réduit en un petit tapis de verre et de métaux.
Qu’est-ce que tu fais ? Héléna bondit en entendant voix d’Henri et dépose son bloc de béton. Oh rien, je chasse un iguane qui rôdait. Le jeune garçon s’approche d’elle et regarde autour. Ah, tiens, fait-il alors en se penchant, tu as échappé ça. Henri lui redonne son appareil. Elle le remercie en l’enfouissant dans ses poches, rouge de honte. Mais Henri ne voit rien cela et enchaîne. Aujourd’hui, j’ai appris que ça prend huit minutes pour que la lumière du soleil parvienne jusqu’à nous. C’est long, tu ne trouves pas ? Puis entre avec elle dans l’immeuble avant de disparaît dans l’escalier. Ce soir-là, dans son lit, Héléna rumine ce que serait sa vie si elle était restée avec Peter. En ce moment, ils seraient probablement tous les quatre, les pieds dans l’eau, à regarder les couleurs de l’horizon. Mais cette image est irréelle. Impossible. Dans la ruelle, des combats de chats égratignent la nuit. Elle se retourne et enfonce la tête sous son oreiller.
Après avoir terminé le coulis chez sa cliente difficile, Héléna retrouve les tunneliers. Elle se met à l’ou-vrage, heureuse de retrouver le calme efficace de sa petite équipe de travail. Alice et elle hissent des sacs depuis un moment quand on les interpelle d’en bas. C’est Lucas. Descendez, venez voir. Les cinq complices se retrouvent au bout du tunnel. Lucas indique une faiblesse évidente dans l’épais conduit du métro. On jette un œil ? Alice prend la masse et la met entre les mains de l’un des frères Beaulieu. Tiens, à toi l’honneur. Le béton s’effrite par petits blocs. Une vingtaine de coups plus tard, une brèche apparaît. Le grondement de l’eau se fait entendre distincte- ment. L’un après l’autre, ils jettent un œil à l’intérieur.
Vient le tour d’Héléna de passer la tête dans le trou. Des remous noirs s’agitent dans les ténèbres. Des sta- lactites pendent du sommet de la voûte. Des épées suspendues. Dans le faisceau de sa lampe, les racines blanches qui recouvrent les murs et la passerelle béton- née luisent de mille feux. Lorsqu’elle se redresse, les frères Beaulieu s’échangent des regards. On passe par là ? Lucas intervient. Nah, trop risqué. De toute façon, il faut bientôt amorcer la remontée. Héléna propose plutôt de s’en servir pour se débarrasser de la terre. La petite équipe se réjouit de cette trouvaille et quelques éclats de joie fusent dans l’épaisseur du manteau terrestre.
Le mur, Christian Guay-Poliquin, La Peuplade, 2026.
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