Le récit de Christine Lapostolle s’articule autour de Janis, la fille d’Irène, qui meurt d’un arrêt cardiaque. Sa mort soudaine déchire un quotidien jusque-là tissé d’amour et d’attention. La narratrice croise le chemin d’Irène et devient son amie. Elle restitue pudiquement les trajectoires de ces deux femmes. Leur révolte silencieuse face aux injustices sociales. Leur refus des normes imposées par le pouvoir ou l’argent. Une œuvre chorale et circulaire sur le deuil et l’amitié, où ces trois voix féminines se croisent et s’enchevêtrent, la perte devenant le catalyseur d’une rencontre profonde et singulière, une manière d’être au monde. « Les âmes de nos morts nous entourent, parfois nous sollicitent. Ce sont des puissances. »
Irène, Christine Lapostolle, Éditions MF, 2026.
Extrait du texte à écouter sur Spotify
Irène explique qu’elle ne conduit plus depuis quarante ans : depuis quarante ans, je voyage comme un colis, je m’en remets totalement à la personne qui conduit, je ne me préoccupe jamais de l’itinéraire.
La notion d’itinéraire est complètement sortie de ma vie. »
Elle dit, « oui, je ferai cette sortie dans la Jaguar des amis de Janis dont elle m’avait tellement parlé. Ce sera jeudi prochain, je ne suis jamais montée dans une Jaguar, ce sont des gens d’un certain âge, ils sont anglais, ils avaient acheté une gravure à Janis l’été dernier, ils ont dit que comme ils sont malheureux pour moi, ils veulent me faire plaisir en m’emmenant promener. Ils ne comprennent pas le français, il n’y aura pas besoin de parler. Je les guiderai jusqu’à Trévignon, c’est de là que le bateau d’où nous sommes allé disperser les cendres de Janis est parti. Ce sont des bénévoles qui proposent ce service. C’est généreux à eux. Ils m’ont traitée avec beaucoup de gentillesse. »
Plus tard, j’ai entendu les Anglais raconter : ils voulaient faire plaisir à cette femme qui leur faisait peine. Ils s’étaient mis à sa disposition. Avant de leur montrer l’endroit dans l’océan où on avait dispersé les cendres de sa fille, elle avait tenu à aller dans un petit village, le village où elle était née. Elle les avait fait s’arrêter devant la mairie de ce petit village et elle était sortie de la voiture presque en courant, elle s’était précipitée dans les bureaux de la mairie. Les Anglais l’avaient suivie timidement sans comprendre pourquoi elle s’en prenait furieusement à une secrétaire à propos d’ils ne savaient pas quoi. Il lui fallait un papier. Tout de suite. La secrétaire prétendait qu’il fallait revenir. Et Irène, qui semblait connaître et ne pas apprécier cette secrétaire, avait décidé de ne pas sortir tant qu’on ne lui aurait pas remis ce papier.
Irène dit qu’elle aimerait en finir, elle a 82 ans, elle ne se sent pas de vocation pour la souffrance. Ce qui lui fait peur, ce qui lui fait horreur, ce qui pourrait lui arriver si elle perdait trop de forces : le laisser aller, l’hôpital.
Le linge fait des culbutes dans la grande machine de la laverie déserte,
J’ai quarante minutes devant moi, je sors, j’ai pris mon téléphone, j’appelle Irène,
elle est dans sa cuisine, en train de se préparer une tisane.
On parle, je marche. Nous décrivons la lumière.
— Tu es où exactement ?
— Je suis à Audierne, sur la passerelle qui va du port à la grande plage.
— Tu sais, je ne connais pas bien Audierne, je n’y suis allée qu’une ou deux fois.
Je ne peux pas dire de but en blanc à Irène qu’Audierne est l’endroit qui m’a sauvé la vie. Ce serait bien trop grandiloquent. Je dis : « Il y a trente-cinq ans, quand je suis arrivée dans la région, c’est ici que j’ai habité. Tout était à l’abandon. Fermé, vide, à vendre. C’est pour ça que j’avais choisi Audierne. »
— Choisir, dit Irène. Moi je crois que je n’ai rien choisi dans la vie.
J’avais séjourné à Audierne une fois, en vacances, un hiver, avec l’homme que j’aimais. L’océan grondait, les vagues déferlaient, le vent faisait mal aux oreilles. L’homme que j’aimais avait dit qu’Audierne était un endroit où il pourrait vivre, c’était la première fois que je l’entendais dire une chose pareille. Et moi j’avais pensé le contraire : que jamais je ne pourrais supporter ce port sinistre. Austère, hostile. Si loin.
Quelques années plus tard, l’instinct qui vous guide quand vous n’avez plus rien d’autre à quoi vous remettre m’avait poussée là.
Il y a trente-cinq ans, cinq ans après qu’Irène que je ne connaissais pas alors, avait renoncé à conduire, je suis venu vivre à Audierne, où la moitié de la ville était à l’abandon. C’est là que j’ai repris pied.
Je ne veux pas raconter à Irène cet effondrement de ma vie au moment où on est censé la construire. Il n’est pas question d’ajouter encore un récit de malheur dans le paysage d’Irène. Je dis simplement « C’est ici que je suis venu habiter quand je suis arrivée dans le finistère. C’est ici que j’ai écrit mon premier livre. Le grand Large. Janis l’avait lu. Elle t’en a peut-être parlé ? »
Il n’y a plus de réseau. On est coupées.
Je marche en direction du phare.
Je descends sur la plage, à peine foulée aujourd’hui par les pas des autres, m’approche de l’eau. Un crabe pas presque transparent file sur le côté, des poissons minuscules en bancs rapides.
Je suis arrivée à Audierne en décembre 1990, le bail de la maison que j’avais louée prenait effet le premier décembre.
Il faisait gris, le temps était humide, les estivants étaient partis depuis longtemps.
J’étais une étrangère jeune, qui avait décidé de venir habiter ce port en perdition où personne ne faisait attention à vous.
À l’époque la ville était trop grande, presque toutes les maisons étaient à vendre.
J’étais d’abord venue en novembre, il y avait treize maisons à louer, je les avais toutes visitées. Mon ami J. m’accompagnait, il avait dit, « j’y crois à ton idée de vivre là. Cette maison, elle peut faire peur mais je t’y vois. »
À la sortie de la ville, sur la route de la Pointe du Raz. La maison était perchée au-dessus d’un grand garage qui avait été l’atelier d’un bourrelier, il restait une odeur de cuir.
La propriétaire avait mon âge, on se disait « madame », elle venait d’ouvrir une agence immobilière, j’étais sa première cliente, le bourrelier était son grand-père.
Mon déménagement n’arrivait pas. Chaque jour j’attendais le camion du déménagement qui n’arrivait pas. Je n’avais rien d’autre à faire qu’attendre.
N’arriva ni le jour prévu, ni le lendemain, ni le troisième jour, ni les suivants.
La maison était vide, la rue était vide, la ville était presque vide, l’océan était immense.
Et ces choses du déménagement, mes affaires, mes effets, ce qui était à moi, n’arrivait pas.
Ces choses étaient forcément quelque part mais personne ne pouvait me dire où.
Ici on était tout au bout.
Qu’est-ce qui avait de l’importance ?
Chaque matin je parcourais le chemin qui séparait l’hôtel de ma nouvelle maison vide,
au 72 rue du 14 juillet.
Dans la maison vide, je lisais, j’attendais,
je n’avais pas de téléphone,
je lisais Apollinaire et Le Naufragé de Thomas Bernhard.
Pour tuer le temps j’allais au centre Leclerc qui était un peu plus loin à la sortie de la ville sur la route de la Pointe du Raz, j’achetais des bonbons, des clous, de la peinture, une étagère.
Il y avait une cabine de téléphone.
J’essayais de joindre les déménageurs.
Je n’y arrivais jamais. J’entendais la voix d’un homme, toujours le même, il avait un défaut de prononciation. Et puis on étaient coupés.
Le déménagement n’arrivait pas. La ville vide. Le vent. L’océan.
Début d’hiver. Je mangeais les bonbons achetés au Leclerc.
Par moments j’étais grisée par la forme de cette nouvelle vie sans rien.
Le soir je faisais le chemin à l’envers, par la ville, par le port.
Sur la passerelle je croisais les gars de l’école de pêche qui n’était pas encore une ruine. Avec leurs plaisanteries moyennement drôles.
À l’hôtel le cuisinier faisait essayer aux rares clients les nouveaux plats pour la saison à venir et l’hôtelier nous demandait notre avis.
Mes amis me téléphonaient. Il y avait une cabine près des toilettes comme dans tous les restaurants à l’époque. À cause de ces nombreux appels, l’hôtelier pensait que j’étais quelqu’un d’important. Je revenais à ma place, le repas était froid.
Irène reproche à ses sœurs de prononcer des paroles qui lui font mal. Elle se demande si parler avec ces deux femmes ne lui fait pas encore plus mal que si elles étaient fâchées. Celle qui n’a jamais eu d’enfant, quand Irène lui avait appris que son fils était atteint d’un cancer, avait eu le culot de dire, « ce traitement : ça ne va pas le sauver mais ça le fera peut-être vivre un peu plus longtemps. » Comment des gens qui n’y connaissent rien peuvent-ils se permettre de pérorer ainsi ? Et qui sont-elles, ces soi-disant sœurs, pour vouloir vous dicter les formes de votre chagrin ?
La semaine dernière, disait Janis dans un mail du 18/1/18, la semaine dernière j’ai vécu un moment difficile, j’ai fini un dessin qui m’a pris six mois de travail, 1 mètre sur 70 cm. Je le montrais pour la première fois. Je l’avais étalé sur une table de la salle des profs, je le montrais à ceux qui étaient là et quelqu’un, je n’accuse personne, a renversé un café dessus ! Mon dessin était foutu. Je peux te dire que j’ai pleuré. Les jours suivants, je ne pensais plus qu’à ça, en me réveillant, en me couchant, je n’en dormais plus. Et puis j’ai décidé de le refaire : j’y suis, là, dès que je rentre, le soir, la nuit, tout le weekend. C’est pour l’expo. Un dessin, une gravure sur bois et un volume en tissu. Je t’enverrai la photo du dessin en question, tu verras Je crois qu’il sera encore plus magnifique que le premier.
Irène m’a proposé de cueillir avec elle les framboises de son jardin.
— Mais que dire, Irène, devant votre souffrance ?
Comment faire ? On voudrait pouvoir soulager. Et on n’a que des mots maladroits.
— Simplement écouter. Tu sais écouter ? C’est tout ce que tu peux faire. C’est déjà pas mal.
« J’ai été croyante, dit Irène. Entre l’âge de douze ans et l’âge de quinze ans. »
À la mort de sa mère elle avait cherché un peu de réconfort auprès des bonnes sœurs qui lui faisaient l’école. À Nevez, puis à Nizon, à une quinzaine de kilomètres de Concarneau. Les 82 ans de l’existence d’Irène se sont déroulés sur un rayon de quinze kilomètres. Je ne sais pas si elle a voyagé, si elle est allée à Paris une seule fois dans sa vie. Je n’ose pas le lui demander. Jusqu’à l’âge de neuf ans elle grandit à Nizon, près de Pont-Aven, de neuf à douze ans, elle est en pension chez les bonnes sœurs à Nevez puis, à la mort de sa mère, elle revient auprès de ses frères et sœurs chez ses grands-parents à Nizon. À quinze ans elle déménage à Concarneau dans la maison neuve où elle vit toujours. Rue des Hirondelles, pas loin de la plage des Sables blancs.
Le père d’Irène passait le plus clair de son temps en mer. Il était maître d’hôtel et responsable des vivres sur un cargo. Il n’avait pas prévu de construire de maison. Lorsqu’il était à terre il s’ennuyait. Il travaillait pour arrondir les fins de mois. Quand il a accepté un travail de terrassier dans un nouveau lotissement planifié par la ville, il ne savait pas qu’il allait être le terrassier de sa propre maison. Il l’a achetée ensuite, sur plan. La maison s’est construite pendant qu’il était en mer. Irène y a emménagé avec ses frères et ses deux sœurs à l’âge de quinze ans. À la mort de sa mère, c’est elle, l’aînée, qui a dû prendre en charge ses frères et sœurs. D’abord à Nizon, où elle se voit encore, entourée de cette petite marmaille, traverser le bourg pour aller laver le linge au lavoir. Elle sentait que c’était un acte d’une autre époque, elle avait honte. Puis à Concarneau dans la nouvelle maison dotée d’une machine à laver où elle allait continuer de vivre avec son père, ses frères et sœurs, puis avec son père, son mari et ses propres enfants, puis sans père, puis sans mari, dans cette maison où avaient fini de grandir d’abord ses frères et sœurs puis où avaient grandi avant d’en partir à leur tour ses trois enfants à elle. Elle était toujours restée dans cette maison qui avait connu le retour de Janis il y a un peu plus de vingt ans et où elle était désormais seule.
Nous sommes dans la cuisine. Nous prenons un rafraichissement sur de jolis sets de tables faits de compositions de fleurs de cerisiers séchées entre deux feuilles de plastique souple que Janis avait rapportés d’une de ses escapades.
Il y a la magnétiseuse, « une vraie rencontre celle-là aussi ». Irène en parlant de la magnétiseuse dit, « dans ma « parole intérieure » - ces mots je les emprunte à Françoise Héritier - dans ma parole intérieure, je l’appelle ma fée merveilleuse. »
La maison a été entretenue, les peintures et les huisseries refaites mais la disposition des pièces est toujours restée la même. Seuls les voisins ont changé. Irène dit, même si j’étais aveugle je saurais parfaitement me déplacer dans cette maison, je la connais par cœur. Irène ne fréquente pas ses voisins. Ceux de gauche sont très vieux. Actuellement ils sont en cure et quand ils sortent de chez eux ils sont déjà dans leur voiture, activant l’ouverture du portail avec un dispositif électronique. De l’autre côté la voisine sort de temps en temps pour passer la tondeuse, Irène et elle ne se parlent pas. Bonjour, bonsoir, c’est tout. En face c’est le camping. La haie du camping. Mais comme l’entrée est à l’autre extrémité, Irène entrevoit seule ment le haut des mobil homes qui dépassent de la haie.
Irène, Christine Lapostolle, Éditions MF, 2026.
Vous pouvez suivre le podcast de ces lectures versatiles sur les différents points d’accès ci-dessous :
RSS | Apple Podcast | Youtube | Deezer | Spotify




