Ce roman suit le parcours d’un jeune homme de vingt-trois ans nommé Éden qui quitte Marseille pour retrouver sa mère, géographe de renom, jusqu’en Papouasie-Nouvelle-Guinée. Cette dernière cherche à bâtir une société idéale sur une terre encore immergée, avec l’intention de tout recommencer sur cet espace vierge. Durant sa traversée sur un porte-conteneurs, le jeune homme découvre la brutalité du monde contemporain, mais finit par se lier à certains marins. Issa est l’un d’entre eux, enlevé dans un camp tchadien, prisonnier de passeurs au Soudan, il l’accompagne dans cette traversée chaotique et devient son ami. Cette aventure marque sa propre métamorphose vers l’âge adulte. « Voilà ça doit être ça, partir, vivre : être fendu de part en part. » Un récit initiatique au rythme effréné.
Éden, Pierre Ducrozet, Actes Sud, 2026.
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12
Parfois Éden voudrait pousser les murs, ouvrir la mer, sortir de là. Il n’y a pas de sortie, sur un navire comme ailleurs, il l’a compris maintenant. S’il y en avait une, quelque part, son corps la sentirait et pourrait se détendre, mais rien, aucune issue, l’existence entière lui apparaît tout à coup comme une muraille infranchissable.
Puis ses nerfs se détendent finalement et tout s’ouvre à nouveau. Éden respire. Une vie ce n’est peut-être que cela, au bout du compte, déplacer sa cage, exporter sa prison sous d’autres cieux. Il voudrait une liberté à lui comme une pièce grande et majestueuse ; il sera toujours enfermé dans son corps.
— Ça va aujourd’hui ? dit-il.
— Oui, répond Issa. J’ai fait comme hier, j’ai piqué la rouille à bâbord. Toujours de nouvelles éclaboussures d’eau. Et moi aussi, à genoux, je racle et je repeins.
Ils sont assis à nouveau sur la plate-forme du sixième.
— Ton contrat finit quand ?
— Dans trois mois, mais ça peut être quatre, ils décideront à la fin, on verra.
— Tu rentreras ?
— Je sais pas.
Issa déplace lentement les mains en parlant. Ses bras sont fins, son sourire persiste. Éden sent une bouffée de tendresse monter en lui.
Sous le grand ciel étoilé ils se retrouvent, et Issa reprend le fil. Éden fume en écoutant la voix fluette, fine comme une lime, qui espère encore sans vraiment y croire. Éden regarde le ciel et retourne sous l’étuve.
Alors voilà j’ai concentré mes gestes sur l’essentiel, boire, manger ce qu’on me donnait, purée de pois chiches, pain rassis. Les visages étaient fermés, deux hommes aux gestes secs, quelques femmes dans le noir. Ils m’ont aidé à enlever les menottes. J’ai vu la femme laisser l’eau là-bas. J’ai versé le bol dans ma bouche, longtemps. J’ai attrapé ce qui traînait autour de l’évier, quelques fruits, et je me suis lancé.
Les lèvres d’Issa se ferment. Il continue.
J’ai marché longtemps dans la plaine. J’ai traversé la nuit de part en part. Je me sentais presque bien dans la fraîcheur des pierres. Quelques lumières au loin. J’avais vu, déjà. Quoi je ne savais pas mais un point de lumière là-bas devant. Quelque chose dans l’air. Trop tard, pas de marche arrière.
Je suis arrivé droit devant le barrage. Une rangée de militaires bloquait la route. Une femme en treil- lis postée au milieu m’a emmené sur le côté. Sa peau était sèche comme le désert. Mais entendre une voix humaine, enfin. Elle m’a expliqué. Nous, on est le PKK. Tu as dû entendre. On est kurdes. On est en Turquie ici, dans les territoires qui ont toujours été les nôtres. On se bat depuis quarante ans contre le pouvoir turc, et syrien aussi, plus au sud, loin là-bas. Tu es mal tombé, ou bien, je sais pas. Tu as deux possibilités maintenant. Soit tu viens avec nous, soit on t’envoie en Libye, esclave avec les autres. On se fait un peu de fric, ça nous permet de tenir. C’est comme ça. Notre guerre, c’est peut- être pas mieux que les chaînes mais voilà le deal c’est ça.
Je l’ai regardée. Elle avait des plaques rouges sur le visage. Je voulais entendre le bruit de la mer. Je l’ai suivie. J’ai fait ce qu’elle a dit. J’étais habitué. Ils m’ont emmené dans les montagnes. J’ai dormi sur le sol, je voulais plus de tente, j’étais mieux dehors. La femme m’a donné une arme. Elle m’a montré comment ça marchait. Bandoulière, main droite là, l’autre sur le montant. On est montés sur la colline et on s’est s’entraînés. J’ai pas posé de questions. Ça a résonné dans la vallée.
Et comme ça j’ai été jeté dans la guerre. Une kalach et tu te démerdes, il en faut pas plus finalement.
Ils étaient une trentaine sur ce bout de terre. On se parlait le soir, on riait même parfois, quand la pression du jour et des positions à tenir se relâchait.
Ils avaient tous perdu des frères au combat. Ils étaient fatigués par des années de guerre, mais ils continuaient parce qu’il n’y avait que ça. L’un d’eux m’a expliqué. Trente ans qu’elle durait. Il m’a dit la lutte des peuples kurdes autonomes, l’étau entre Erdoğan et Bachar, l’idéal toujours un peu plus loin. Et pourquoi moi ? j’ai demandé. On a besoin de mains, il a dit. On t’a recruté comme un nouveau salarié, c’est pareil mais au marché noir de la main-d’œuvre. T’es avec nous maintenant. C’est ta guerre aussi.
Non, j’ai dit.
Je me suis encore éloigné de tout. Je pensais pas que c’était possible. J’ai oublié que la vie ça pouvait être autre chose que les nuits sur le sol dur.
On entendait parfois des tirs de mortier. La bande des gars à l’avant répliquait et tirait dans le noir, pour faire quelque chose, et les jours passaient comme ça.
Un soir je suis allé voir la femme. Je suis pas d’ici, je lui ai dit, laissez-moi partir. Elle m’a regardé fixement. Je peux pas, tu seras fait prisonnier, ce sera pire, tu seras torturé. Je lui ai dit que je trouverais si elle m’indiquait bien. Je me cacherais. J’ai rien à faire là. Elle a soufflé, et sans reprendre sa respiration elle a dit alors personne ne peut savoir. Tu pars cette nuit. Tu marches le long de cette crête, là. Tu te concentres sur tes pas. Quand la montagne dessine une courbe, sur le côté droit, tu descends dans la vallée. Là tu devrais trouver un village, quelques maisons, des bergers. Ils t’accueilleront. Ils sont avec nous. Tu restes un peu, tu te remets. Et après ça tu es seul.
À la nuit tombée, je suis parti. Un pas après l’autre. Lentement. J’avais appris à voir les choses dans le noir. Le précipice s’ouvrait sur le côté. J’étais porté. Le régiment s’éloignait derrière moi.
Au matin je suis arrivé dans un village. Quatre tentes alignées. J’ai demandé de l’eau, à manger, on m’a donné quelques restes, pas grand-chose. Les montagnes s’élevaient autour. J’ai marché toute la journée, je cherchais l’ombre, je retrouvais une sorte d’espace à moi. Je tapais dans un caillou quand j’en voyais un bien.
Le soir, je me suis allongé contre une pierre plus grande. J’avais peur, mais moins qu’avant. J’étais livré aux choses mais c’est moi qui décidais.
Éden est happé. Tenu par la voix ambre, la voix légère et grésillante d’Issa. Il écoute le monde entier rugir à travers.
Le matin, je me suis dirigé vers la poussière. Il me restait peu d’eau, pas assez pour la journée. J’ai traversé la plaine. Le soleil se levait là-bas. Il était haut quand je suis arrivé sur la route. Quelqu’un finirait bien par passer.
Je sentais plus ma faim. Tu sais, quand ton estomac est devenu une noix sèche. Je sentais le manque de carburant. Pas y penser. Tout concentrer sur mes pieds. Ça a duré longtemps. J’ai vomi. J’étais à genoux quand un bruit. Un animal peut-être. Rien. J’hallucinais. Pas d’ombre ici, j’avais fait une erreur. Le bruit à nouveau. C’était pas un animal. J’ai fermé les yeux et prié autant que je pouvais. C’est là que Dieu est utile. Toute ma vie dans ce son. Le bruit a augmenté. Je me suis pas retourné. Je savais.
Tout à coup le camion était là, on voyait plus que lui. Je me suis pas écarté. Le gars a ralenti, ouvert la portière surélevée. Qu’est-ce que tu fous là. Je pouvais pas articuler, je suis monté. Le gars, immense, la barbe épaisse, m’a donné sa bouteille. Les gouttes de sel brûlaient mes yeux. Tu peux pas savoir le fleuve qui a coulé en moi. J’étais pas passé loin. Il a redémarré. J’ai mangé un bout de pain qui traînait sur le tableau de bord. Le gars me parlait mais je pouvais pas répondre.
Après des heures de route, une nuit je crois au milieu, on est arrivés dans une sorte de ville, un truc plein de klaxons. Il m’a laissé là. Fais gaffe t’es dans un sale état, il a dit, je me souviens. Repose-toi, ça va aller. Un fantôme je devais être.
À l’entrée de l’hôtel on m’a demandé mon nom, je crois, mes papiers, puis ils ont vu ma tête. Ils m’ont donné une clef rouillée. C’est tout au fond du couloir. Là-bas il y avait un lit. Il y avait moi dessus. Plus rien d’autre. Il y avait le noir partout, enfin.
Éden se tourne vers Issa. Une larme silencieuse sillonne sur sa joue. La lune brumeuse éclaire à peine la moitié de son visage.
Quand j’ai repris mes esprits, je suis sorti de la chambre. J’ai mangé tout ce que j’ai pu. Le chauffeur m’avait laissé quelques billets. Puis sans réfléchir j’ai pris un bus jusqu’à Mersin. Je suis allé au port et j’ai offert mes services.
Un capitaine m’a accepté. Celui-ci, le nôtre. Depuis je suis ici. J’ai repris vie. Je travaille dur mais je suis libre, au moins un peu. Et je suis vivant. Ça me va. Issa reprend son souffle.
Et j’envoie de l’argent tous les mois à ma famille, à N’Djamena.
Un jour je rentrerai et j’ouvrirai une guest house sur la côte, vers San Pedro, ou ailleurs. Et ce sera bien. Mais en attendant je vis sur ce bateau et j’avance avec lui, chaque matin, vers l’horizon.
Éden prend Issa dans ses bras. Ne rien dire, surtout ne rien dire. Il serre fort. Issa ferme les yeux. Deux petits points se mêlent sur l’océan Indien.
13
Éden est bouleversé par l’histoire d’Issa, plus qu’il ne saurait l’exprimer. Son visage, ses mots, sa force. Quelque chose en lui se déplace. Il ne sait pas quoi.
Le Citizen trace son sillon en plein océan Indien : 1° 40’ nord, 61° 09’ est, à 15h23, ce mercredi 2 juillet.
— T’as appris des trucs un peu ?
Le capitaine n’a pas bougé la tête, plongeant plus avant dans l’échine de porc sauce moutarde. Ouais, dit Éden.
— Comme quoi.
— Ben chais pas, la mécanique.
Le capitaine mâche lentement sa graisse.
— Ils t’ont viré ils m’ont dit.
— J’suis pas marin.
— T’es rien du tout, dit le capitaine. Je te tolère à bord parce que le boss le dit, c’est tout.
— Sympa.
— Tu fais pas de vagues, c’est tout ce que je te demande.
Le capitaine se lève.
— Je fais des veilles de nuit, et je le fais bien, dit Éden, qui salue Vlad, plongé dans ses méandres, et remonte s’ennuyer dans sa cabine.
Le soir, ils se retrouvent avec Issa, sans un mot maintenant. Ils regardent le ciel, ils fument. Éden lui montre quelques pas de danse parfois, puis cha- cun repart à ses tâches ou à son sommeil.
Ce matin-là, il part vers le gaillard d’avant, zoner un peu avec Ashram, Kafir et la bande des Sri- Lankais, échanger quelques rires.
Il remonte le passavant gauche, salue Anjali, parvient presque au bout quand -
biiiiiiiiii !
Une alarme stridente tout à coup retentit.
Jamais entendu ça encore. Éden se retourne. Des pas vifs sur le métal. L’alarme reprend. Une voix derrière lui. We have to take shelter, lui lance Anjali en remettant son casque et en écrasant sa clope, il faut se mettre à l’abri. C’est l’alarme urgence. Urgence quoi ? demande Éden. Bateau inconnu en vue, dit Anjali. Ses yeux sont fixes. Éden est parcouru d’un frisson. Il s’accroche à la rampe et repart en direction du château. Il lève l’œil vers la ligne de flottaison, ne distingue rien bien sûr, succession de vaguelettes habituelles, la frise, la lumière rase, et cette vision fugace lui fait perdre l’équilibre, il se rétablit en s’accrochant à la rambarde, mais trop fort, son pied glisse sur le sol, il dérape vers l’avant. Éden tombe sur le genou et la hanche, rien, pas grand-chose, mais en touchant le sol quelque chose en lui s’ébranle. Vite, se relever, repartir.
Dans la salle de contrôle du rez-de-chaussée sont réunis le maître d’équipage, le second et Tahar. Leurs gestes sont vifs, leur souffle court, ils essaient de garder leur calme mais Éden sent tout de suite une tension inhabituelle. Deux. Ils sont deux. Quels navires ? Des hors-bords. Ils vont à trente-deux noeuds. Leur direction ? Sud sud-ouest. Hmm, dit Tahar. La nôtre quoi. Des pirates somaliens ? On est loin des côtes mais c’est possible. Ils sont mobiles, hyper rapides.
Tahar fixe l’écran de contrôle. Éden s’approche. Il ne distingue pas les deux points, il est trop loin. Et puis il ne veut pas les déranger avec ses questions à la con, il va se débrouiller tout seul.
Il descend dans la salle des machines. Il croise Vlad qui lui crie à l’oreille, tu te souviens de la procédure ? Oui, lance Éden en retour, la citadelle, je me souviens. Très bien, lui fait Vlad, pouce levé. On se retrouve là-bas alors, je range mon bordel et j’y vais.
Éden avance. Il ouvre une trappe, une deuxième, oui c’est là, une porte sur sa gauche, qu’il pousse - ah non ça c’est la salle de vidange, Éden referme et longe le deuxième étage du moteur jusqu’au bout, c’était de l’autre côté il s’est trompé - l’alarme résonne, il court, ouvre la trappe pressurisée, la relance puissamment. Il fait quelques pas. Il ne reconnaît pas la pièce. C’est elle pourtant. Il avance. Ah mais non, quel con, il est à l’intérieur de la coque, sous la plate-forme principale. Ce sera très bien aussi, l’important c’est de se planquer là où on ne peut pas le trouver. Il avance. L’alarme retentit à nouveau. Il faut faire vite maintenant. Éden avance dans les galeries souterraines. Il marche sur l’étroite coursive entre les rangées de conteneurs empilés. Les bateaux ne doivent plus être loin, il ne peut plus faire marche arrière maintenant. Vite. Où se mettre bordel il pourrait rester là sur la coursive mais pas debout comme ça allez viens on continue.
Il court sur le métal grinçant, tourne sur la droite. Quelque chose dépasse dans l’enfilade. Une porte de conteneur entrouverte. Éden s’approche. Où pourrait-il être plus à l’abri ? Personne ne viendra le chercher ici. Il ouvre davantage la porte du conteneur bordeaux qui grince. Il distingue des cartons alignés dedans. Il les pousse autant qu’il peut. Ça lui dessine un espace. Il entre. Tout de suite il sent qu’il sera au chaud ici. Éden respire un grand coup du dehors. Il tire la porte délicatement vers lui, la referme. La rouvre, pour voir. C’est bon. Il la ferme à nouveau. S’assoit. Tout est noir. C’est parfait. Éden se sent calme. Il a pris la bonne décision, il n’y a plus rien à faire maintenant que se détendre et attendre.
Il s’installe dans ce silence rassurant. Il reprend son souffle et son calme. Des cartons tout autour de lui. Il a un peu de place quand même. Il se sent en sécurité, comme tout au fond d’un puits.
Il est dans le noir complet.
Le ventre.
Il redevient un enfant.
Il est dans le ventre de la baleine. Il guette les bruits. Une rumeur diffuse - dans laquelle se mêlent celle du moteur, le roulis de l’océan, l’immense branle-bas de la coque - emplit ses oreilles. Puis, de minutes en minutes, son ouïe s’affine. Éden parvient à séparer les cliquetis du métal, les pas des chaussures de sécurité sur la plate-forme extérieure, le toc-toc des pistons, les vagues sur les flancs, shlac, shting, bam. Il avance encore dans la densité millefeuille des sons qui lui parviennent, dont il pense extraire un pas différent, un temps d’arrêt dans l’immense respiration du moteur, hop, avant de reprendre son cours, force tellurique lancée en avant ; et enfin, là, ce qui lui semble être une porte pressurisée qui claque. Éden se replie dans son coin, terrorisé tout à coup. Pirates. Le mot renferme tous ses fantasmes d’enfant, tête de mort, chapeau, couteau entre les dents, et les voilà qui sont à bord, qui fouillent le cargo, et il est dedans. Éden se tasse encore dans l’angle de son conteneur. Personne ne pourra le trouver ici s’il ne bouge pas, s’il ne fait pas le moindre bruit.
Il reste bien tassé à sa place, les genoux ramenés vers la poitrine, les bras autour des jambes.
Ça dure.
Lourd, léger.
Éden guette au loin les apparitions.
Tout est noir, ample, aérien. Il s’agit, il le sait, de conserver son calme, de contrôler son souffle, de maintenir une posture simple, assise, de rationner ses forces.
Il ferme les yeux.
Il attend.
Pesonne ne viendra le chercher jusqu’ici, il est à l’abri.
Il se lève, s’approche de la porte. Il voudrait essayer de l’entrouvrir, doucement, tout doucement, pour voir si. Il pose une main sur la paroi. Il pousse légèrement. Rien ne bouge. À nouveau, plus fort. Toujours rien. La porte s’est bloquée de l’intérieur. C’est impossible, il avait vérifié en entrant. Il essaie à nouveau. Eh ben si, il est coincé.
Une bouffée de rage de détresse de feu monte à sa gorge et lui lacère les yeux. Il serre les poings, terrorisé par ce qu’il a fait. Garde ton calme, Éden, tu n’es pas enfermé, tu es là mais tu sortiras bientôt, tout est sous contrôle tout va bien.
Il réessaie d’ouvrir la porte. Pas de bruit surtout pas de bruit. Tout va bien. Il se rassoit en tailleur. Il parvient à se calmer un moment. Longues expirations il se souvient il faut surtout expirer à fond, vider entièrement les poumons pour éviter l’hyperventilation, l’inspiration se fait ensuite d’elle-même. Le plus important, c’est d’évacuer l’air usé. Le frais viendra. Il y a de l’oxygène ici, même si on a l’impression du contraire. Il y en aura assez. Expire, Éden.
Inspire.
Fonds-toi dans le métal.
Expire. Inspire.
Deviens pur son, fantôme.
Tasse-toi dans l’angle et attends ton heure.
Les minutes passent.
Nuit, jour, sans doute, comment savoir, tout se mêle.
Il sent la masse des conteneurs dessus et dessous, bien alignés.
Expire.
Inspire.
Expire.
Inspire.
Éden sent tout à coup une impulsion du cargo, qui semble se projeter vers l’avant. Il est prêt à ce qui peut advenir.
Expire. Inspire.
Rien d’autre à faire que rien. S’absenter. Expire.
Inspire.
Vas-y ferme les yeux Éden, tout va bien se passer.
Éden, Pierre Ducrozet, Actes Sud, 2026.
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