Vendredi 23 octobre 2026
Déclin et fascination, d’Eva Baltasar
En lisant en écrivant : lectures versatiles #169

Eva Baltasar met en scène l’histoire d’une femme dépossédée. Cette dernière commence à travailler comme femme de ménage chez des particuliers, nettoyant leurs intérieurs. Elle en profite pour y vivre en marge, mais se fait repérer et mettre à la porte. Sa solitude devient évidente lorsqu’elle perd sa chambre louée et son emploi à temps partiel, sans personne vers qui se tourner. Elle finit par vivre dans la rue, dépendante de la bienveillance d’inconnues. Le récit se développe en spirale pour transformer la violence sociale de cette critique radicale du capitalisme en une beauté métaphysique. Une dérive où la mort finit par être définie, « par le simple fait de n’avoir plus aucun lieu où être. »

Déclin et fascination, Eva Baltasar (traduction du catalan par Annie Bats), Éditions Verdier, 2026.


Extrait du texte à écouter sur Spotify






Je dois penser, mais je ne peux pas. Je ne peux que compter et recompter mon argent. Il y a une chose, en moi, une chose onctueuse qui se traîne. Le mot « désespoir » me vient à l’esprit, mais je le rejette. Ce n’est pas du désespoir, cette bave noire. C’est un être méconique, pur flegme, sans os ni peau. L’organe de la désolation. Terriblement adaptatif. Suceur. Il se promène parmi mes propres organes, tête de sangsue, queue de serpent, il les étrangle et les comprime. Là, maintenant, je le sens ici, accroché à mon tube digestif, comme une plante grimpante qui tue un tronc par asphyxie. Il ne me laisse pas parler, il ne me laisse pas avaler, il ne me laisse pas penser, car il est là, présent, présent. Je compte et recompte mon argent. Six mille deux cents euros économisés. Et un peu plus dans mon porte-monnaie. C’est tout. Ni prou ni peu, c’est tout. Je n’ai rien d’autre. Ni compte en banque ni emprunts. Mon sac et mon sac à dos. Ma trousse de toilette. Quelques vêtements, des bottes et des baskets. J’ai l’impression d’avoir vraiment, jusqu’à aujourd’hui, très bien fait les choses. Je recompte encore mon argent. Six mille deux cents euros en billets de cinquante et de vingt. Les économies de trois ans. Trois ans à nettoyer des maisons en réduisant mes dépenses au minimum. Il faudra en faire bon usage. Fini de manger gratis, de me laver gratis, de laver mon linge gratis, de prendre soin de moi gratis. Avant de rentrer chez moi, j’ai jeté mon portable à la poubelle. J’ai ouvert son boîtier, arraché la carte, éclaté ses viscères avec ma clé et tout balancé. Furie à l’état pur. Dorénavant, je vais devoir faire attention. Dorénavant, tout va coûter de l’argent.

Je passe quelques jours enfermée dans ma chambre. Je n’en sors que pour aller aux toilettes. Je n’arrive même pas à entrer dans la cuisine. J’ai essayé, mais elle est pleine d’objets moches qui me dépriment. Des tasses ébréchées, des assiettes fêlées. Dans le tiroir des couverts, ils sont tous dépareillés. Il y a des couteaux affreux avec des manches en bois. Je ne m’en étais pas rendu compte. Là où l’acier de la lame s’incruste dans le bois, une bavure sombre s’est formée, une croûte de crasse qui voyage de l’assiette à la bouche, puis de la bouche à l’assiette. Quel dégoût. Je ne suis pas habituée à passer autant d’heures à la maison et je n’aime pas ça. Je croise des gens dans le couloir. Des visages dont je ne me souviens pas avec des voix qu’il me semble avoir entendues à travers le mur. Les murs, comme ils sont nécessaires dans les maisons ! Des murs solides comme des murailles, protégeant les nudités, les pleurs, les conversations, les masturbations. Veillant sur le sommeil. Une maison pleine de sous-locataires est un continent. Avec ses langues, avec ses misères, exposée aux migrations. J’imagine un mur en tissu. Il y a des gens qui vivent ainsi, derrière un rideau, avec d’autres gens dans la même pièce. Le tissu est fait pour peau, pas pour la séparation. Je rêve de tribus, de campements. D’un lieu fait de toiles, d’étoffes et de peaux, accueillant. Mais je suis forcée de vivre entre les maisons, dans les maisons, des maisons. Une maison ne t’accueille pas, elle te contient. Car la pierre blesse le corps quand elle le touche. La pierre ne couvre pas, elle protège. Quelle peur immense dans les corps fragiles, quelle peur immense pour qu’il faille des murs, des maisons blindées, des alarmes et des extensions, cachées, jamais clignotantes, de nos propres yeux.
Les rêves, irréductibles, on devrait pouvoir les avorter. Mais non, c’est impossible. Il faudrait d’abord les allonger sur une table en métal, leur ouvrir le ventre et en sectionner le désir. Comme ça, comme on arrose un arbre avec de l’eau de Javel. Les rêves, comme les arbres, se tordraient dans l’horreur de toute chose muette exposée à la violence et à la tension. Mais non. C’est impossible. Les rêves, irréductibles, sont à la fois le réconfort et la douleur. Je porte le mien sur l’épaule, c’est le perroquet insistant qui criaille sans cesse. C’est le bec qui me fouille l’oreille, comme s’il pressentait des graines en moi. Si ce n’était pas mon rêve, je saignerais. Mais c’est le mien et je dois donc le supporter. Tout en mâchant un bout de pizza, je regarde mon argent. C’est une belle liasse. Maintenant que je n’ai plus de boulot, j’ai été prise d’une sorte d’inquiétude. Cet argent, ce ne sont plus des économies, ce n’est plus de l’argent en surplus qui s’accumule pendant que je continue à en gagner. Maintenant, c’est l’indispensable, ce qu’il faut pour vivre. Je ne dépends plus de moi mais de lui. C’est cela, le pouvoir de l’argent ? Lui devoir le pain du jour et le toit de la nuit ? Bien qu’il en ait toujours été ainsi, je ne l’avais jamais perçu de cette façon jusqu’à aujourd’hui. Je crois compter mon argent alors que c’est lui qui compte mes jours. Et il le sait. Il est le gardien d’une partie misérable de mon avenir. Je le fourre dans mon sac à dos, que je jette dans l’armoire. La porte de l’armoire a une clé, comme celle de ma chambre, mais je ne l’ai jamais fermée, je n’y avais même pas pensé. Mon instinct me fait tourner la clé et la glisser dans ma poche. Ce n’est pas malin. Ça paraîtra louche si je commence à faire ça. Je ne crois pas que quelqu’un puisse entrer dans ma chambre en mon absence. Je sais bien que je n’intéresse personne. De plus, la porte de ma chambre possède aussi une serrure, simple, mais qu’il faudrait forcer pour entrer. Et une fois qu’on est à l’intérieur, peu importe que l’armoire soit fermée à clé ou non. On fouillera tout et on trouvera l’argent. J’ai peur, bordel. C’est fou comme l’inquiétude se transforme vite en peur. Et puis merde. Je garderai toujours l’argent sur moi. Voilà ce que je vais faire. Comme si j’étais un chasseur venant d’empocher ses cinq mille peaux de bison. Après tout, tant que je n’ai rien à faire, je n’ai pas tellement besoin de bouger. Aller au supermarché une fois par semaine et pas grand-chose de plus. Je vide ma trousse de toilette, j’y range les billets et je la fourre dans le sac de sport que j’utilisais pour aller travailler. J’y ajoute une serviette froissée et des chaussettes sales. Voilà. Je viens de reproduire, un à un, les gestes des voleurs et des escrocs. La seule différence, c’est que mon argent n’est pas, pour l’essentiel, de l’argent volé. Et que les motels des films glauques ont plus fière allure, bien plus, que cette chambre.
Toucher les objets des autres : cet érotisme me manque. Mon Dieu. Mes mains se flétrissent. Je ème réveille chaque matin à la même heure, quand les lampadaires s’éteignent et quand, l’espace d’une minute, la lumière encore trop faible de l’aube fait oublier que le volet est cassé. Je ne bouge pas du lit. Je laisse que la lumière se fasse, s’ouvre comme un jasmin. La lumière, si belle, fait ressortir les murs tachés, les sacs par terre, le volet tordu, le suintement rouillé du radiateur. La lumière, qui ne pourrait être plus pure, est posée sur la laideur. Quel péché, le monde. Quelle erreur. Le monde est un malade qui exige des soins constants. Là où il n’y a pas de mains, le monde pourrit. Là où il a pourri, seules des mains expertes lui apportent un remède. Je regarde mes mains, mes mains expertes. Cela fait des jours qu’elles crient, qu’elles percent la nuit. Je les regarde et je comprends leur douleur. Et leur regret, terrible compagnon. Mes mains veulent servir. Elles se laisseraient couper des doigts pour retrouver la beauté. Pour la toucher, la ranimer. Chaque jour, je m’éveille au vide, à la grande faiblesse. Je mange des biscuits pour apaiser le désir. Le désir ! Tables en verre, cadres de tableaux, accoudoirs de fauteuils, vases, lampes, porte-savons. Il y a des objets qui sont des corps. Sinueux, chauds, expectants. Il y a des objets qui veulent être touchés. Porcelaines, acajous, dorures. Ils attirent les particules de poussière et les retiennent, de force s’il le faut, quand une fenêtre s’ouvre et que des capsules invisibles en suspension, explosent comme des grenades et se répandent partout. J’ai l’impression d’avoir habité des palais, de m’être assise sur les canapés les plus moel- leux et les meilleures chaises, d’avoir bu dans du cristal, d’avoir vécu en foulant des tapis. J’ai choisi l’air que je respirais. J’ai disposé des ornements. J’ai appris à négliger tout ce qui n’allait pas, ce qui gênait. J’ai bien vécu. Je me suis tuée à la tâche, mais je n’y pense plus. Telle une amoureuse qui vient de vous quitter, les maisons, dans le souvenir, ne gardent que le meilleur.

À rester ici enfermée, j’ai retrouvé mon corps. Je le parcours de mes mains et il me semble que c’est un corps nerveux. La peau sèche collée aux muscles fins. Les muscles cernant les os, au-dedans. J’ignore à quel moment les corps cessent d’être les nôtres pour devenir ceux du travail. Mon corps n’est plus à moi. Le travail l’a fortifié et il l’a usé. Il l’a sollicité et il l’a maltraité. Comme si le corps tout entier était un outil, l’outil avec lequel nous naissons tous, l’outil primitif. Quelle brillante réflexion, maintenant que je n’ai plus d’emploi. Quelle idée aberrante ! Mon travail était, a priori, merdique, mais j’avais su le détourner suffisamment pour donner à mon corps du plaisir et du repos. De tout cela, de cette belle vie, il ne me reste qu’un repos ennuyeux, mon corps y ayant macéré comme un fruit dans du sirop. Les jours sont interminables, dans cette chambre. La laideur me rend malade. Ma peau devient insensible. Je cherche mes plis, là où la chair frotte la chair, là où se trouvent les nerfs qui voyagent jusqu’au cerveau, jusqu’aux centres de l’euphorie et de la délectation. Et je ne sens rien. Je me lèche les lèvres et elles sont en sel. Je cherche mon sexe et je trouve un mort. Je parle au plafond et les murs me répondent. Rien n’est extérieur, tout est bruyant et intérieur. La sonnette retentit, et je ne veux pas me lever. Mais je suis seule et la sonnette insiste.

Déclin et fascination, Eva Baltasar (traduction du catalan par Annie Bats), Éditions Verdier, 2026.

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