Après Un livre blanc sur les zones laissées vierges de toutes indications, qui émaillent la carte de la région parisienne, et Une vie en l’air où il s’empare du rail de l’aérotrain de l’ingénieur Bertin, projet abandonné au cœur de la Beauce, Philippe Vasset clôt sa trilogie de littérature géographique. Dans ce livre, l’auteur chemine à pied, à travers l’Île-de-France, pour suivre, sans carte, les lignes à haute tension, « en usant des pylônes pour seuls guides ». Ce périple électrifié crée un réel sentiment de dissociation lié aux brusques déconnexions qu’il provoque dans le paysage traversé. On passe ainsi « d’un jardin public à une bande d’arrêt d’urgence, d’une base militaire à un circuit de course automobile, d’un parking de supermarché à un cimetière. »
Dans les grandes lignes, Philippe Vasset, Flammarion, 2026.
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Ouaté par les couches de nuages accumulées, le vacarme des grues s’est petit à petit assourdi tandis que, sur la route principale du port de Gennevilliers, les camions ralentissaient leur cadence. C’est là, dans le silence tombé, que je l’ai entendu. Sur deux tons, une basse alternait avec une aria de grésillements. Rien de répétitif ni de monotone, juste un rythme chassant devant lui des interférences, chacune frissonnante d’accords imprévus.
Charmé comme un serpent, j’ai penché la tête pour mieux appréhender la friture qui gaufrait le paysage de son crêpe. L’écoute requérait un effort car, périodiquement, le phénomène était éclipsé par le cahotement d’une remorque ou le vrombissement d’une moto. Pour augmenter le volume, j’ai cherché la source. Cachés derrière des arbres, au- dessus du rond-point distribuant la circulation, une dizaine de poteaux de fer surmontés d’énormes isolateurs généraient la rumeur survoltée.
Je suis allé me placer juste en dessous. Isolé par l’écran de feuillage, le son était sensiblement plus fort. Contre mes tempes, j’ai senti le picotement des parasites et, dans ma cage thoracique, les modulations du courant triphasé. J’ai toujours eu le goût des sonorités nouvelles, mais aucune musique, même la plus débridée, ne m’a jamais procuré de sensation de ce genre. C’était comme une cascade en pétrification, un milieu à la fois solide et liquide, requérant tout le corps. Les super-héros n’ont-ils pas, souvent, révélation de leurs pouvoirs au contact de l’électricité ? Lorsque j’ai quitté le port de Gennevilliers, il ne m’était pas poussé de cape mais j’avais, sur la peau, la sensation fourmillante de la très haute tension.
Je traversais alors une période plutôt morne, d’où tout accident semblait banni. Solidifié en bloc, le réel pesait de tout son poids sur ma poitrine, et j’avais beau me débattre, je ne trouvais pas d’air. Rien n’arrivait, rien ne s’ouvrait, et tout ne faisait que s’ordonner en schémas immuablement préparés. En quête d’un peu d’inattendu, je traînais dans les endroits les moins balisés - c’est ce qui m’avait amené à Gennevilliers - mais, même dans ces marges, je peinais à trouver du relief. À perte de vue, mon quotidien ne paraissait constitué que de parcours ménagés, d’occurrences convenues et de décors usés.
Sur cette mer étale, l’effervescence électrique a installé un désordre bienvenu. Sa profusion s’avivait aux endroits les plus inattendus, dans l’interstice entre deux immeubles, voire en pleine rue, à proximité d’un de ces coffres qui, partout, relaient l’intensité du signal. L’occurence était fugitive et pourtant je m’arrêtais, captivé par le jaillissement imprévisible des stridences et des saturations. Par capillarité, le bourdonnement venait chahuter les environnements les mieux structurés, ruisselant en profusion chaotique et débordant le bâti par mille fissures invisibles. Minuscules, ses variations exerçaient sur moi une attraction démesurée comme si, ornithologue, j’entendais pour la première fois le chant d’une espèce non identifiée.
Et quand le pépiement du courant disparaissait sous le vacarme ambiant, j’allais le repêcher à Gennevilliers. Sur la route principale du port, il n’y avait pas plus à voir qu’à faire, ce qui me contraignait chaque fois à afficher l’air exagérément nonchalant de ceux qui ont un rendez-vous honteux. J’attendais que le rond-point se vide et, quand il n’y avait plus personne, j’allais discrètement me glisser sous le relais de transmissions. En dépit de son caractère mécanique, l’expérience était toujours différente : parfois, ce n’était qu’une grêle crissante et presque imperceptible, d’autres fois au contraire, une houle glacée, comme les bords d’un verre à cocktail, du sucre acidifié de la crépitation statique.
Plus je m’exposais à son influence, plus mes perceptions s’amplifiaient. Les premières fois, l’électricité m’avait saisi de frissons émulsifs, jeté dans une nappe d’aigrettes vibrionnantes.
Plus tard, je me suis senti comme au bord d’un puits, d’une cheminée forant à travers l’accumulation urbaine, comme si les modulations qui me parvenaient constituaient la réalité de la ville et que tout le reste, rocades, commerces, logements, n’était que des concrétions hasardeuses, de fragiles assemblages dont l’ordonnance pouvait être bouleversée d’une simple poussée. J’avais déjà été traversé d’impressions de ce genre, en particulier sur la dalle de la Défense, submergée, par endroits, des ronflements de l’autoroute souterraine, et sur la place de l’Europe, secouée par le branle, en contrebas, des convois de Saint-Lazare. Mais, contrairement à celui de la circulation, le bruit de l’électricité n’a pas de cause apparente : sa seule manifestation, ce sont les câbles, noirs et parallèles, qui rayent le ciel, et les pylônes qui les soutiennent et grillagent le paysage.
Résolution prise, il m’a fallu un point de départ. Dans l’idéal, je sortais de chez moi et suivais le premier câble venu. Scénario peu adapté aux réalités urbaines : comme chacun a pu s’en rendre compte, il n’y a pas de réseaux de transmission apparents en ville, ceux-ci sont en majorité enterrés. Pour ne pas freiner mon élan, je me suis rabattu sur le poste électrique le plus proche du centre de Paris. Il était situé à Saint-Denis, en bord de Seine, dans un quartier qui, il y a un siècle, a accueilli les premières centrales (les rues y portent encore les noms d’Ampère, de Farraday et de Watts). Quittant Gennevilliers, je m’y suis immédiatement rendu, croyant déjà, entre les immeubles du carrefour Pleyel, voir s’allonger les hautes plaines de la transhumance des mégawatts. En prévision du périple qui m’attendait, j’ai fait provision de barres chocolatées à un distributeur dans le métro.
Mais en lieu et place du western espéré, il n’y a eu qu’une pétarade. Construite dans les années 1930, la sous-station de la rue Ampère était désaffectée et les pylônes qui auraient dû m’ouvrir la route des prairies électriques dépouillés de leurs câbles. Sur les murs de béton du relais, un panonceau indiquait simplement que la mairie comptait, à terme, faire de cette construction une salle de spectacle, projet qui, à ce stade, ne semblait pas dépasser l’intention. Ne voulant désarmer, j’ai tenté de suivre le cap que pointait l’alignement des mâts mais, sans ligne pour matérialiser la visée, l’itinéraire sinuait. Du promontoire de Saint-Ouen, je suis descendu jusqu’à la Seine, puis passé sur l’île Saint-Denis. Au milieu du fleuve, deux piliers de fer croisillonnés ne soutenaient plus que leurs ombres. En face, c’était Villeneuve-la-Garenne. Pour trouver la prochaine balise, et la suite de mon chemin, je suis monté sur la passerelle enjambant l’A86. Mais rien n’apparaissait : la piste s’arrêtait là.
Pour un grand départ, c’était plutôt raté : les fils conducteurs voulaient bien me saisir, mais refusaient de m’emmener, se contentant de m’agacer le bout des doigts et le cône des oreilles sans jamais m’électriser. Grignotant, une à une, les confiseries achetées dans le métro, j’ai tenté d’aviser. Aux portes de Paris, le réseau haute tension ne surgissait que par morceaux, lignes et supports irrégulièrement happés dans les plis du bâti. Et ce défilé n’organisait aucun itinéraire : les câbles dépassaient des immeubles pour être tout de suite avalés par la banlieue. Aucun chemin ne s’offrait : à mes mains cherchant ses failles, le réel opposait une décourageante plénitude.
Les provisions consommées, il a fallu statuer. L’option raisonnable, qui était de rentrer chez moi et d’étudier les cartes, me coupait les jambes : une brise légère sifflait entre les poutrelles des pylônes, c’était le moment de répondre à son appel, et certainement pas de remettre au lendemain. Grisé par le vent, et peut-être aussi par l’excès de sucre, j’ai décidé de revenir à Gennevilliers, scène, après tout, de mon premier éblouissement. À l’entrée du port, j’ai retrouvé ma place, devant la station alimentée par la turbine à gaz, et, sans réfléchir, suis parti tout droit, sous les caténaires, avançant dans le couloir que dessinait au sol l’ombre des fils. En ligne nette et continue, le chemin coupait, par son milieu, le tertre du rond-point puis, un peu plus loin et à la saignée, le coude de l’autoroute.
J’avais bien d’autres choses à faire, portais des chaussures de ville totalement inadaptées à la marche et n’avais aucune idée de la direction vers laquelle m’entraînait le courant. Mais c’était, pour quelques semaines encore, l’été, il faisait beau et les pylônes, culminant à plus de vingt mètres de hauteur, éperonnaient les nuages. Les yeux en l’air, hypnotisé par les tours et détours de leurs lignes comme par le balancement d’un pendule, j’ai zigzagué entre des entrepôts et traversé à l’aveugle parkings et carrefours, ne ramenant mon regard au sol que lorsqu’un obstacle entravait ma progression. Et tandis que je trottinais, les échassiers de métal enjambaient par gigantesques foulées les ponts et les échangeurs.
Quand je me suis préoccupé de ma situation, les darses de Gennevilliers étaient loin derrière moi. J’étais dans un grand parc, celui des Chanteraines, parmi les promeneurs et les familles en train de pique-niquer. La scène était banale, pourtant je m’y sentais rapporté, extérieur, et pas seulement parce que je m’étais couvert de boue en escaladant le talus de l’A86 pour ne pas m’éloigner des câbles. Non : c’était plus diffus, plus flottant, comme une sensation somnambule, un de ces moments où l’on ne sait plus très bien si l’on est éveillé ou si l’on dort encore. Tout le décor m’était étranger, et je n’avais rien à y faire, pas plus que dans la zone industrielle précédemment traversée. En longue coupe rectiligne, ma route tranchait dans le réel, exposant sa pulpe.
Par-delà le parc, j’ai continué à travers des terrains de sport, des zones pavillonnaires puis des alignements de hangars, sans que jamais mon sentiment d’inadéquation se dissipe. Il s’intensifiait, au contraire, notamment parce que j’étais seul. À des kilomètres à la ronde, les mâts des pylônes publiaient leur route mais, à suivre leur itinéraire, je ne croisais personne, comme si l’extrême visibilité de la voie constituait paradoxalement une stratégie d’escamotage, une assurance qu’aucun curieux ne viendrait voir de près ce que l’on pouvait si facilement envisager de loin. Isolé dans mon couloir, je progressais comme en rêve, lorsqu’on parcourt de grandes distances en demeurant immobile. Les arrière-plans s’enchaînaient sans heurt, les murs se réorganisaient autour de moi et les franchissements de seuils étaient presque insensibles, filtres de couleur ou écran d’ombre glissés entre les lignes dont je ne pouvais détacher le regard.
Personnage de jeu vidéo mal dirigé, j’ai fini par buter contre un mur. Plus exactement un parapet : au-delà de l’obstacle, il n’y avait plus de chaussée, mais la Seine, qui à cet endroit repliait son cours sous les linéaires. Ce retrait du sol n’avait aucune incidence sur le trajet des mégawatts sans dévier de leur axe, ils fusaient par-dessus l’eau, dédaigneux des vicissitudes de l’espace en contrebas. Pour moi, les choses étaient moins simples : sorti de mes rails, j’ai été contraint de tâtonner, sondant le bâti, cherchant la brèche. Mais aucun passage ne s’est ouvert. Longeant le fleuve, j’ai dévié de ma route tandis que, derrière moi, la piste s’effaçait, à tel point que, lorsque j’ai finalement trouvé un pont, les câbles avaient pénétré dans l’épaisseur de la ville et entièrement disparu du paysage.
Dans les grandes lignes, Philippe Vasset, Flammarion, 2026.
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