Vendredi 31 juillet 2026
Cumul I, de Kev Lambert
En lisant en écrivant : lectures versatiles #163

Alice, femme trans, est professeure d’histoire de l’art à Montréal. L’un de ses étudiants désire qu’elle dirige sa thèse sur Cumul I une œuvre de Louise Bourgeois qui donne son titre au livre. Elle se rend à Paris pour voir cette sculpture au Centre Pompidou avant de prendre sa décision. Prisonnière d’un sentiment de culpabilité diffus, elle interroge obsessionnellement son identité, ses actes, les rapports de pouvoir, le regard des autres et la menace permanente d’une faute passée, présente ou à venir. L’œuvre de Louise Bourgeois, aux formes organiques et ambiguës, déclenche en elle un flot de pensées. Ce court récit explore l’anxiété, la culpabilité et ce qui « perce à travers rêves et cauchemars pour s’échouer sur les rives du langage ».

Cumul I, Kev Lambert, Grasset / Centre Pompidou, collection (un seul art), 2026.


Extrait du texte à écouter sur Spotify





Alice n’est pas travaillée par les épreuves qu’elle efface de sa mémoire.
Elle sait que les souvenirs oubliés peuvent persister, elle n’est pas imbécile, a lu Freud.
Mais elle n’est pas travaillée par ça. C’est ainsi.
Qu’est-ce qu’on peut y faire ?
Vivre avec, mourir avec.
Heureusement, elle n’a plus le désir de soumission de ses vingt ans, pas plus qu’elle n’a cette force prédatrice qui génère tant d’horreur dans le monde. Alice connaît trop bien la prédation des hommes pour l’avoir goûtée jusqu’à se rendre à l’hôpital, une fois, elle n’aime pas se remémorer ces mauvais épisodes, jouer dans le bobo comme disait sa mère. Insister sur ce fait brutal d’avoir subi la violence des hommes ne mène à rien.
L’idée de l’avoir parfois - cela ne s’avouait pas - cherchée la remplit de honte.
Elle est prise d’une peine qui retourne le ventre, frôle la panique.
Les fantasmes n’excusent en rien les mauvais comportements réels.
Les désirs d’Alice fleurissent en images, en récits qui ne pardonnent pas les corrections, les cruautés. Sa maladie est celle de la pensée, de l’imagination. Il est parfois difficile de distinguer le vrai du faux.
Avoir eu des envies de soumission, en avoir encore parfois, beaucoup plus rarement maintenant que son désir s’oriente vers les relations saines et égalitaires, est inexcusable.
Alice n’a pas cherché, mais elle a imaginé à répétition et avec une application studieuse la domination dans le sexe.
Elle est pour toujours tachée d’images.
Avoir mené contre sa volonté cette tâche de l’imagination la rend coupable.
Non pas à ses yeux - aux yeux de quelqu’un d’autre.
Mais de qui ?
Alice est exposée comme elle fut exposée à des attaques vécues comme des punitions.
Rien ne sert d’entrer dans les détails.
Elle n’est pas responsable de ses blessures, Alice le répète comme une prière. Pas davantage coupable en plein jour que pendant les nuits d’insomnie.
Des hommes mal intentionnés, ou peut-être trop sensibles, l’ont blessée.
Ils ne sont pas arrivés au bout de leur rage. Alice est là, devant le Cumul de Louise Bourgeois pour le prouver.
En pensée, elle a paru appeler les sévices, ce qui ne veut pas dire qu’elle les ait désirés. Même Freud doit l’écrire quelque part.
Alice ne s’adonne plus à ce travail mortifère de l’imagination. Elle progresse, avance vers le sain.
Du fantasme elle a perdu la mauvaise habitude. Ce qui pose véritablement question dans cette histoire de voyage forcé, n’est-ce pas le désir obscur de Bernardo ?
Elle perçoit chez l’étudiant une attitude fauve, la domination brandie dans le bureau de l’université ne fait pas de doute, les bras croisés derrière la tête, l’odeur de pharmacie, de menthe, est-ce qu’il fume ? Ses paroles comme une fumée nocive dans la pièce, la voix qui porte, fait résonner le bureau, la chaise, les murs. Sa voix s’étend partout, flaque de pétrole qui s’infiltre sous les portes, dans les locaux, dans le couloir du département. Il passe des heures dans le bureau d’Alice, renverse sa chaise sur les pattes arrière, croise les bras derrière la tête, répand dans l’air son écœurant parfum. Sa position ne ment pas, une attitude d’homme toxique qui doit entretenir comme le font souvent les hommes toxiques un désir prédateur envers les filles. Ou peut-être les garçons. Une chose est sûre : Bernardo cherche plus faible que lui, Bernardo veut une copine ou un copain qui resterait à la maison, s’occuperait des tâches ménagères, de la cuisine pendant que Bernardo pense, travaille, écrit. Une chose à baiser quand Bernardo le veut.
Alice, par son inaction, l’attitude résignée qu’elle adopte en acceptant de diriger sa thèse, se montre complice de ses tendances malsaines. Elle se montre complice en venant ici, à Paris, dans ce musée pour consulter un marbre qu’elle ne désire pas voir mais qui se trouve devant elle, à moins que ce soit elle qui se présente devant l’art de Bourgeois qu’on dit grand et qu’elle trouve petit.
Bien sûr qu’elle admire Louise Bourgeois.
Ce que la petite colérique a fait pour les femmes en art est majeur. Alice admire la créatrice de formes. L’admire comme tout le monde.
Au retour du voyage il faudra avoir une discussion sérieuse avec Bernardo. En le revoyant, elle devra lui serrer la main - pire, l’embrasser en étampant ses joues contre les siennes. Bernardo se jette sur elle comme une corneille sur un écureuil mort, colle ses joues piquantes, un contact de peau néfaste, obscure chimie des chairs qui fait régresser Alice vers l’époque visqueuse où la production de poils, d’odeurs oubliées signait un genre trouble, vingt-neuf ans comme lui, avant le laser, les opérations, des saisons incertaines à osciller entre les possibles. Quelque chose chez Bernardo, quelque chose dans le caractère brouillon de ses désirs, dans son soutien au gouvernement fasciste, quelque chose dans son absurde projet de thèse suscite des images.
Il faudra, à son retour, poser des gestes clairs, mettre un peu d’ordre dans les comportements envahissants de l’étudiant. Restaurer la loi, la distance des relations cordiales, professionnelles, poser des limites, contenir ce trop-plein de vie qu’Alice reçoit en pleine gueule, ce débordement qui l’étrangle. Il s’agira pour Alice de trouver la force de rétablir les frontières.
S’inspirer un peu de la vigueur de Bernardo, se solidifier à son contact pour tracer une ligne claire. Cesser de s’étendre à ses pieds comme un tapis, ce qu’elle fait en prenant l’avion, en se présentant devant la sculpture de Louise Bourgeois que Bernardo qualifie d’« installation sur la mort ».
L’étudiant veut Alice pour la direction de sa thèse, souhaite qu’une spécialiste de la peinture nordique l’accompagne dans sa réflexion sur un monticule de marbre.
Quelque chose dans le désir de Bernardo, dans sa motivation paresseuse, ses gestes brutaux, ses comportements erratiques, sa mélancolie inculte, profuse, typique de ceux dont la chair n’est pas rongée par l’intellect, quelque chose dans l’obsession de Bernardo pour Alice est relié à la violence du monde. Une violence sans objet, inexplicable sauf à penser qu’elle est mise au service de la coercition même, cette coercition s’est glissée dans le corps de Bernardo à son insu, l’a envahi, saccagé, et sourd de lui comme une araignée de son cocon blanc.
Alice est pour Bernardo une enfant dans une cage, coincée dans un filet, une enfant réticente, maigre corps étendu dans un lit d’hôpital en métal, punie parce qu’elle lui refuse quelque chose.
Mais quoi ?
La vigueur de Bernardo enferme Alice dans le ventre de l’araignée.
Il y a cette forme ovoïde, cet objet ovale, oblong, qui naît d’une enveloppe de chair, pointe la tête dans un désir de contrôler Alice, de contrôler Bernardo pour qu’il ne puisse plus contrôler Alice, de limiter son emprise, de faire mal, de torturer son corps athlétique, lui couper la tête pour la laisser pendre au bout d’un fil, une installation sur la mort.
Qu’est-ce qui lui arrive ?
Alice, reviens.
Elle est perdue dans la solitude dépravée de ses petits meurtres.
C’est elle qui devrait mourir, mangée par l’araignée.
Elle qui génère ces images inacceptables.
Alice frôle la criminalité par la simple pensée.
C’est elle qui donne une mauvaise note à Bernardo, mauvaise note que tous ses collègues voient, saisissant aussitôt l’obscène sous-entendu.
Alice voudrait échapper aux pensées contondantes, mais les images remontent toutes seules.
On a mis en elle des pensées coupables, une violence gratuite envers Bernardo - l’image de Bernardo pleurant des larmes qui tachent.
Alice convie ces images pour les chasser.
Toujours garder une distance entre elle et ce qui se joue dans sa tête est vital. Les passages à l’acte se produisent dans un moment de distraction. En un éclair, on finit par commettre ce qu’on évite avec le plus d’énergie. Un prince réalise sans le savoir la prophétie des oracles, agité par le double obscur de la volonté.
Il faut se surveiller avec toute l’énergie dont on est capable, se punir pour ses mauvais penchants en s’affamant, en se faisant vomir, faire sortir le méchant et ainsi empêcher le crime de prendre forme.
Il est question de devenir une meilleure personne, de s’améliorer constamment, d’être du bon côté de l’histoire.
Bloquer les images perturbantes, les propos cruels, les jugements à l’emporte-pièce, le fiel qui suinte.
Mikaelle, les jambes croisées sur sa chaise, caresse attentivement son téléphone. L’attachée de conservation ne la regarde pas.
Alice ne voudrait pas être vue dans cet état. Elle replace ses cheveux, ajuste son chemisier. La mauvaise note de Bernardo.
Un « B » qu’il faudra bien corriger.
La mauvaise note qu’elle n’a pas donnée.
Alice se souvient : elle n’a pas donné de mauvaise note à Bernardo.
Personne ne sait à quel point elle le méprise. Pas même Bernardo.
Personne sauf elle.
Par la pensée Alice corrige la pensée.
Alice, reviens.
Bernardo a reçu un « A ».
Il convient de rétablir les faits.
À moins qu’Alice ait entièrement rêvé la scène où elle se connectait à la plateforme de l’université ? Y avait-il des témoins ?
Il faut se faire confiance. Établir des limites claires. Un « A » n’est pas un « B ».
Le travail bizarre de Louise Bourgeois produit des effets incommodants, des spécialistes ont probablement décrit ce phénomène. Les critiques d’art en ont parlé avec les bons mots, les concepts adéquats, la connaissance historique nécessaire.
Alice reconnaît une certaine réussite au Cumul, sans pouvoir en expliquer l’origine ou encore l’utilité. Le monde veut quelque chose qu’elle ne connaît pas et qu’elle ne veut pas.
Toujours en elle ce sentiment d’être coupable. Ce point d’apparition dans le monde qui inscrit la faute.
Le point de contact entre Alice et le monde, derrière le monde, à l’envers des objets, sous la rue, sous la neige, sous les édifices révèle une volonté acharnée de la rendre sale.
L’existence d’Alice est un problème sans solution, une anomalie, elle doit être née par erreur, un défaut dans la tapisserie.
La sensation de faute commande des enquêtes, des efforts surhumains.
Elle porte le crime d’être née et d’être là pour le dire.
Les larmes inondent ses yeux.
Elle a parfois des pensées odieuses. Elle a par le passé été odieuse en mots ou en gestes.
Qui serait-elle sans l’action répressive, les intimes procès, les enquêtes sur une faute saillante, inconnue ? Resterait-il quelque chose ou quelqu’un ?
Il est possible que non. Il se peut qu’Alice ne soit rien sans l’hypothèse du crime. Le clou qui la fait tenir.
Dans la salle, une sonnerie retentit en boucle, roule contre le béton. Le téléphone de Mikaëlle brûle entre ses mains, la jeune femme se lève, ouvre la porte et s’enfuit.
Alice s’approche de Cumul I, touche la pierre. Les bosses sont douces et froides. Si Alice appuyait plus fort, la coquille se briserait, craquerait de toute part et son poing s’enfoncerait dans la statue. Que trouverait-elle en dessous ?
Une chair rose, sanguinolente de vie.
Personne ne la regarde. Alice fait une vidéo, même si c’est interdit. Elle approche son téléphone, plonge entre les monticules, un avion dans une vallée, puis recule pour filmer l’horizon du marbre blanc. Elle survole la sculpture qui s’étend sous elle, singulier paysage. Elle contracte la langue, serre les lèvres. Au moment où la salive quitte sa bouche, Alice tente de revenir en arrière.
Elle réalise ce qu’elle vient de faire.
Le glaviot s’écrase au cœur du Cumul, une mousse humide dans le creux entre deux boursouflures.
La salive macère, les agglomérations se changent au contact chimique.
Un crime, une souillure liquide remplie d’hormones toxiques.
Le crachat rejoindra la sculpture dans sa boîte, partira vers l’entrepôt où on le tiendra captif. On l’enfermera pour de bon.

Cumul I, Kev Lambert, Grasset / Centre Pompidou, collection (un seul art), 2026.

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