Bruits d’Anne Savelli est un livre intense qui fait entendre la ville comme une épreuve permanente. Le récit suit une très jeune enfant qui s’enfuit de chez elle après une violente descente de police dans son immeuble. Sa fugue se transforme en une longue et chaotique traversée de la ville, à la fois physique et mentale. Un parcours initiatique vers le langage et l’autonomie. Autour d’elle, une multitude de lieux et de voix se croisent. Le texte se développe, au fil des minutes, en une exploration polyphonique de l’environnement sonore urbain et de son impact psychologique sur les personnages qui, pour s’en sortir, doivent faire preuve d’imagination, inventer des récits. L’écriture fragmentée de ce roman propose une cartographie éclatée d’un monde surchargé d’informations et de stimuli.
Bruits, Anne Savelli, Inculte, 2026.
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[08:38] [hôpital] [chambre] [boîte crânienne de la patiente] Il y a trop de monde dans cette tête, trop de voix et de personnages, ça s’entremêle, je m’épuise. La fatigue part du ventre, elle est immense alors, elle fait bloc et remonte, elle irrigue la poitrine. Je la sens se fixer partout. Trop de monde, dans ce corps. F suffirait pour raconter la ville. Pourquoi faut-il aussi ces flics, ces détenus, ces étudiants qui n’ont pas de rapport entre eux ? Il y a, dans le désordre, celui qui apprend la médecine, vivant dans la réserve de la bibliothèque. Kelly, l’employée du supermarché qui aligne les pâtes, l’homme dont elle a peur et que je n’entends pas. Il y a cette doctorante en lettres, qui déboule à peine, prend déjà de la place. Son directeur de recherches et l’écrivaine interviewée. Il y a Bernex, le flic errant après une nuit de garde. Le chat de la cité. Les corneilles qui nidifient. Le garçon aux cheveux rouges et au drôle de pseudo, Orion. Il y a l’argot de son père. L’inspecteur énervé, à la tasse de café. Il y a le gardé à vue du 3B, difficile à décrire, angélique, muet ou gueulard. Les parents inconnus de F. Il y a l’appart squatté et le voisin qui jacte, et le gardien d’immeuble. Il y a l’homme qui filme, suit la horde au complet. La star entraperçue, son fan veilleur de nuit, son chauffeur, son manager. Il y a le VRP en pièges pour oiseaux en route vers l’aéroport, croisant peut-être, sans la voir, la Rolls. Il y a le personnel des écoles. Les chattes Doris et Dodue. Il y a le réfugié des quais, trempé par la pluie, et celui qui dort sous sa tente. Il y a des éboueurs et des femmes de ménage, des mariniers et des dealers, des sportifs, des conducteurs de scoots, de bus, de berlines. Ici même : des médecins, des patients, des infirmières. Il y a mille personnes que je ne connais pas. Et ce petit bruit de fuite près de moi.
[08:39] Grincement de la porte de la chambre. Pas qui se succèdent, au galop, puis à l’arrêt devant le lit. Brouhaha du couloir. Fermez la porte deux secondes, on ne s’entend plus. Bon. Inerte depuis… ? Six heures, dit quelqu’un. On ne sait rien d’elle, ni son nom, ni rien d’autre ? (nnnnn, murmure des étudiants de médecine) On peut deviner son âge, remarquez, il suffit de la foutre à poil (rire gras du professeur non repris par les étudiants). Bon. Vous notez ? Arrivée propre, avec des traces de coups plus ou moins récentes. On remarque des ecchymoses sur les bras et les jambes et, surtout, un hématome sous-dural (il désigne la radio d’un scanner cérébral). Est-ce qu’elle est tombée et s’est cogné la tête ? Est-ce qu’elle a été frappée ? Dans une série télé, un confrère légiste le dirait dans la seconde. Mais nous ne sommes pas dans… Ne notez pas, voyons. On reprend. À votre avis, en dehors de l’aspect médical, qu’est-ce qu’on peut dire d’elle ? Je vous écoute. Pas de rides marquées, pas de boursoufflures du visage. Par contre, plusieurs cicatrices, ici, là et là. Notez-les. Quoi d’autre ? Ongles courts, dents soignées, oui, et encore ? (marmonnement indistinct) Disons qu’elle n’est pas à la rue, ou alors qu’elle se protège : pas ou peu d’alcool, douches régulières, manche destinée à la nourriture et au lavomatic (remarque d’une consœur dans le fond de la pièce, dont la voix est jeune). Comment je le sais ? Je ne sais pas, ma petite, j’extrapole. Je fais de la fiction. Température ? 32, 34 ? Allez, on surveille, on suit le protocole, au suivant, vous avez vu l’heure ? Grincement de la porte, bruits de pas qui s’éloignent. Voix de la consœur, restée là. Elle se présente, mais on n’entend pas grand-chose de plus que : www. Appelons-la Docteur W.
[08:40] [square] [faux-acacia] [fourche] Le couple de corneilles n’en est qu’au début de la construction, à l’assise, à la première des quatre couches qui formeront le nid. En face, au commissariat, le calme est revenu après un moment de panique. Au départ, la poubelle semblait tentante, source de revenus toute trouvée, mais faut-il vraiment s’installer ici, dans cet arbre ? Entre le square et l’entrée du commissariat, malgré les insectes et les chiens, le trottoir reste l’apanage de sapiens, le pollueur. En voilà un qui sort, tiens, bonnet enfoncé sur cheveux rouges.
[08:41] [trottoir] Une minute d’inspection des lieux, d’introspection chancelante selon le point de vue, c’est long, c’est court, c’est comment ? Ça rapproche du sol celui qui voudrait s’éloigner, rester droit, retrouver sa dignité après avoir, au fil des heures, donné des noms. Une minute de vertige, de nausée, d’oubli de ce qui vient de passer, de déni de la trahison, ça se ramasse, pour finir, en une accélération des pas, en un allègement, une décharge de toute pesanteur. Comme si le garçon sentait, sous ses pieds, un tapis roulant. On te l’avait bien dit, que tu ne valais rien. Oui, voilà. C’est la preuve.
Biiiiiiiiiiii [08:43] iiiiiip [gare] [salle des pas perdus] [borne] qui bipe, train qui grince, une voix au micro prévient d’un Attention à [foule des voyageurs] la fermeture des corps des portes traversés par le biiiip avancent, retard d’environ dix minutes, badgent, se pressent, entrent et sortent des wagons [borne] déjà [08:44] dix minutes de perdues c’est l’enfer cette gare [couloir] ah [écouteurs] basse boîte à rythmes [foule] merci pour le coup de [couloir] [bifurcation] vous pourriez dire biiip quoi merde à la fin [08:45] et puis à quoi ça sert [salle des pas perdus] [boulangerie] [file d’attente] d’arriver pile à l’heure pour être dans cet état [sortie] [esplanade] [bar] oui je vais prendre un café je crois bien.
[08:46] [rue] [boulangerie] F comme farine, fermentation, fournée : des boulangeries, il y en a des centaines dans cette ville, voilà ce que tu es en train de découvrir. Certaines ont des rideaux de fer, d’autres, des grilles à losanges. Certaines font tinter une cloche à l’entrée. Certaines sentent le pain alors qu’il est dans le four. Certaines ont une porte qui coulisse, d’autres deux, d’autres non, façon d’attirer le client sans qu’il n’ait, la main sur la poignée, le temps de changer d’avis. Certaines ont des vitrines de grand magasin, leurs moelleux, gâteaux secs, plats ou triangulaires alignés par couleurs – celles-là, tu ne les connais pas. Au fond d’une d’entre elles, située près de la gare, une dame en blouse qui te paraît très grande attend la monnaie. Mais, à [08:47], quelle monnaie ? Quel argent dans ton sac à dos ? Rien, il n’y a ni pièces ni billets, rien à troquer qui intéresse les boulangères, juste un bonbon trouvé dans une poche. Tu te demandes ce qu’il faut en faire. Le manger maintenant le plus lentement possible ? Tu ne peux pas entrer dans la boutique, avec sa patronne qui guette. Qu’est-ce que tu répondras, quand elle cherchera à savoir ce que tu veux ? Quel rôle jouer ? Celui de la petite fille perdue ? Tu ne sais pas si tu es perdue. Personne n’a pris le temps, jusqu’ici, de t’expliquer la marche à suivre. Tu ne pleures pas. Tu ne demandes pas, en reniflant, où sont tes parents, où se trouve ta maison. Tu ne dis pas le mot maison. Tu ne donnes aucun nom, tu n’ouvres pas la bouche. Sous tes doigts, le bonbon roule dans son emballage, entre le pouce et l’index. Il brille dans ta paume devant la grande aiguille de l’horloge derrière la vitre, au fond de la boulangerie. L’aiguille flèche le 9, il n’est pas loin de [08:50] maintenant, ici comme partout en ville, à la [gare], par exemple, située à deux minutes. Ici, la boulangère lève la tête. Là-bas, deux ados furètent, guettent quelque chose, un bagage perdu, un sac dézippé peut-être, tout en se faisant remarquer. Ils trimbalent une enceinte qui diffuse, tonitruant, un son aussitôt brouillé par la masse des voyageurs – leurs corps qui se déplacent, leurs voix qui s’interpellent ou parlent au téléphone ; un son noyé, amplifié par le micro des annonces, la friction des roulettes de valise en valise, les rebonds sur le plafond de verre. Les ados sont aussi voyants qu’ils ont des yeux partout. Est-ce que tu les entends, à deux minutes à peine ?
[centre commercial] Bernex, surveillé par le vigile qui lui a, cependant, ouvert la porte, parcourt les lieux sans savoir ce qu’il cherche. Qu’est-ce qu’il fout là encore, dans cet espace fermé, au lieu de rentrer chez lui ? Traîner sans être en service, c’est jeter un œil aux flyers laissés devant la médiathèque fermée, située – stratégiquement ? – devant une enseigne de fast-food. Se dire que le centre commercial, avec ses animations, aimerait se faire passer pour une ville. C’est tester, sans en avoir conscience, cette proposition. C’est traverser le hall pour se rendre aux toilettes, revenir, remarquer à l’étage la lumière allumée – quel qu’un, suppose-t‑il, est en train de classer des livres, les range, organise une rencontre, glisse des antivols. C’est s’arrêter, regarder en vitrine le choix de l’équipe, les thématiques, Cinéma d’au jour d’hui ou L’économie en question(s) ou Coups de cœur, Prix des lecteurs, La cryptographie pour quoi faire. C’est voir dans une allée les rideaux de fer se lever, mais d’un quart seulement. Découvrir au passage des jambes coupées au genou, à talons, en collants noirs ou chair ; des jambes agitées, dont on peine à imaginer les visages ; jambes uniformes, ambassadrices de la franchise, semblant dans l’avancée traverser les cloisons pour passer d’une échoppe à l’au tre ; jambes de femmes au travail qui bientôt révéleront mains et bou ches, brushing, chignons, colonnes vertébrales dressées. Tout le corps, alors, parlera jusqu’au soir carnation, teint, fragrance dans un cadre pensé pour donner à la clientèle l’impression d’un luxe bon marché, neutre, peu intimidant, dans un espace rivé à l’allée principale, aux va-et-vient, aux annonces et jingles, où il est interdit de s’asseoir. Poursuivre son errance sans croiser personne c’est tomber, à l’étage, sur une boutique éphémère dite de créateurs. Un panneau à l’entrée indique : une trentaine d’artistes et d’artisans se relaie pour commercialiser les sacs, bijoux, cartes postales, illustrations, affiches que vous trouverez ici. C’est le lire, ce qu’au trement, on ne ferait jamais. C’est distinguer à travers la grille, un café à la main, quelques formes colorées, une écharpe, une bague. Se demander, l’espace d’un instant, si ce qu’on voit, on le trouve beau. S’il faut, d’avance, savoir tout évaluer. Traîner, pour Bernex qui ne regarde plus l’heure – cheville ouvrière de l’errance, son téléphone éteint – c’est lentement comprendre qu’il n’est plus [08:16], plutôt [08:50]. Le gardien lui fait signe. Le centre va ouvrir.
[08:51] [gare] Ces gars qui dérangent, avec leur enceinte poussée à fond dans la salle des pas perdus, leurs yeux, c’est sur toi qu’ils les posent, F, pendant qu’ils appuient sur stop. Ici, les boulangeries semblent collées aux murs, quasi plates. En passant, on frôle les étals. Ni une ni deux, le pain au chocolat juste sorti du four, petit pain sur la plaque que la vendeuse, déjà, doit vite débarrasser, petit pain près du bord, si près qu’il pourrait en tomber, doit tomber, va tomber, devenant ainsi invendable, viennoiserie que la vendeuse ignore, dont elle ne s’occupe pas car il lui faut trancher, tendre, vendre, rendre la monnaie à une cliente qui conteste, réclame, ce petit pain passe de la paume de l’un à la paume de l’autre et bientôt dans la tienne, qui n’a rien demandé. Les deux gars disparaissent, rieurs. Tu n’as le temps de rien dire et la vendeuse non plus, qui de toute façon n’a rien vu, accaparée par la cliente, puis par la file qui se forme, proteste, conteste, alors, ça vient ? Tu te décales, cherches l’ombre.
[08:52] Oh, F, est-ce une initiative ? Est-ce que tu as su observer, voir les garçons, te placer dans le bon que le centre commercial, avec ses animations, aimerait se faire passer pour une ville. C’est tester, sans en avoir conscience, cette proposition. C’est traverser le hall pour se rendre aux toilettes, revenir, remarquer à l’étage la lumière allumée – quelqu’un, suppose-t-il, est en train de classer des livres, les range, organise une rencontre, glisse des antivols. C’est s’arrêter, regarder en vitrine le choix de l’équipe, les thématiques, Cinéma d’aujourd’hui ou L’économie en question(s) ou Coups de cœur, Prix des lecteurs, La cryptographie pour quoi faire. C’est voir dans une allée les rideaux de fer se lever, mais d’un quart seulement. Découvrir au passage des jambes coupées au genou, à talons, en collants noirs ou chair ; des jambes agitées, dont on peine à imaginer les visages ; jambes uniformes, ambassadrices de la franchise, semblant dans l’avancée traverser les cloisons pour passer d’une échoppe à l’autre ; jambes de femmes au travail qui bientôt révéleront mains et bouches, brushing, chignons, colonnes vertébrales dressées. Tout le corps, alors, parlera jusqu’au soir carnation, teint, fragrance dans un cadre pensé pour donner à la clientèle l’impression d’un luxe bon marché, neutre, peu intimidant, dans un espace rivé à l’allée principale, aux va-et-vient, aux annonces et jingles, où il est interdit de s’asseoir. Poursuivre son errance sans croiser per- sonne c’est tomber, à l’étage, sur une boutique éphé- mère dite de créateurs. Un panneau à l’entrée indique : une trentaine d’artistes et d’artisans se relaie pour commercialiser les sacs, bijoux, cartes postales, illustrations, affiches que vous trouverez ici. C’est le lire, ce qu’autrement, on ne ferait jamais. C’est distinguer à axe, attraper le cadeau ? Un auvent te cache de la foule qui s’allonge, veut son pain et son train dans ce quartier de gares. Je ne te vois pas, bien sûr, mais je réussis à t’entendre. J’entends ton cœur, ton souffle. Je me demande dans quelle mesure la ville elle-même pourvoit à tes besoins, te nourrit, te surveille. Intarissable, voilà comment peut-être elle se présentera, maintenant que tu traces ta ligne. C’est du moins ce que j’espère. Je voudrais être celle qui pourrait te bercer, te dire que les bottes de sept lieues existent. Je voudrais t’assurer que tu vas t’en sortir, que tout le monde t’aidera, à commencer par moi. Mais je suis bloquée dans cette chambre, immobile dans ce lit, inerte, selon le mot des médecins. Je suis en train de penser, tandis que la trotteuse fait basculer l’aiguille vers la minute suivante, que je n’arriverai pas à t’envoyer ma force. Que je te laisserai là, face à tous les dangers. Fille toujours plus petite. Isolée la plus isolée.
[08:53] Punaise, foutaises, fournaise, putain, je t’en foutrais, de ces conneries, braille alors quelqu’un dans la gare. F comme fournaise, tu ne sais pas ce que ça veut dire mais tu sens qu’on n’est pas loin de braise, et de braise à incendie, il n’y a plus qu’un pas. On l’a retrouvée dans les braises, il n’en restait plus rien, tu l’entends, cette phrase ? Pas le temps d’y penser, tu files. Tu traverses la gare et tu reprends ta course, sans rien écouter d’autre, sans réaliser que te voilà maintenant dans le
[dédale]. Devant toi, des murs pouilleux, des tessons de bouteilles, des porches pissotières et des voiles sur les vitres, X scotchés ou peints pour barrer les entrées, prévenir des effondrements. En quelques secondes tout devient opaque. Ça ne fait pas de bruit, cette misère de la matinée, mais tu continues de courir pour échapper à ce qui, dans le décor, va t’attaquer crois-tu. Peur qu’un homme sorte de l’ombre et t’attrape par le bras. Peur de tomber, de t’écorcher, de t’évanouir, de ne plus réussir à te remettre debout. Peur que tout se renverse, que le sol se dérobe. Fuir ce qui pue en changeant de trottoir, en tournant aux intersections.
Bruits, Anne Savelli, Inculte, 2026.
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