Vendredi 9 janvier 2026
F comme Fugue : Polyphonie de voix au milieu du fracas
Bruits, roman d’Anne Savelli paru aux éditions Inculte

Bruits, le roman d’Anne Savelli est une lecture immersive. Une expérience sensorielle intense, une traversée littéraire qui nous fait entendre la ville comme une épreuve permanente. Le texte nous plonge, minute par minute, dans un tumulte où le fracas du monde extérieur se confond avec le vacarme intérieur de ses habitants.

À travers la fugue d’une très jeune enfant nommée F, le roman tisse une polyphonie de voix qui luttent pour exister au milieu du chaos. La fugue de F comme fil narratif d’une quête de silence, la ville en tant que personnage sonore et oppressant, et la conquête du langage comme un acte de survie qui, d’individuel, deviendra finalement collectif.

La structure narrative de Bruits s’articule autour de la fuite de son personnage principal, F, une enfant dont l’errance devient le point de convergence de toutes les tensions du roman.

Le roman s’ouvre sur une scène d’une brutalité assourdissante : une descente de police dans l’immeuble de F. Cet événement, marqué par la confusion et la violence, est le déclencheur de sa fuite. L’intrusion fracasse non seulement une porte, mais aussi le fragile équilibre de l’enfant, la projetant hors de chez elle. La description de la scène est sèche, factuelle, et n’en est que plus percutante : « Une matraque, un bélier ? C’est allé en avant, en arrière, ça a fait une bascule, a fracassé la porte et la masse est entrée. »

Le personnage de F est celui d’une très jeune fille dont la fuite n’est pas une aventure, mais une recherche désespérée de silence. Elle fuit une agression sonore constante, que ce soit la violence policière, les disputes des voisins ou le grondement incessant de la circulation. Face à ce vacarme, son premier refuge est son imagination, un espace intérieur où elle peut construire des abris et inventer des récits pour échapper au réel. Depuis le placard où elle tente de se cacher, elle se raconte déjà une autre vie, loin du bruit :

« Alors, je partirai en forêt, racontes-tu depuis le placard. J’entrerai dans une grotte, j’apprendrai le feu, la cueillette. Plus loin, plus tard peut-être, je trouverai un chalet, inhabité bien sûr, avec volets aux fenêtres et boîtes de conserve alignées sur des étagères. Et s’il n’y a rien de tout ça, je fabriquerai une cabane au fond d’une clairière, dans un arbre, en hauteur, sans mulots ni rats ni chasseurs ni ogres. »

Dans Bruits, la ville n’est pas un simple décor. Elle est une entité vivante, un personnage à part entière dont la voix est une cacophonie constante qui agresse et façonne l’existence de ses habitants.

Casque anti-bruit d’Anne Savelli

Anne Savelli cartographie un paysage urbain saturé de stimuli, mais le « bruit » y revêt des formes multiples et complexes. Il y a bien sûr la cacophonie du quotidien (circulation, travaux, commerces) qui constitue une « épreuve permanente ». Mais aussi, paradoxalement, un silence oppressant, comme celui qui désoriente le voisin dans le véhicule de police, un vide sonore plus angoissant que le vacarme familier. Le bruit peut également être une technologie, un son activement militarisé, comme la musique et les lumières assourdissantes du flex office, conçues pour « améliorer l’expérience » mais vécues comme une véritable « torture ». Enfin, le bruit s’intériorise jusqu’à devenir organique, à l’image du « pchit-pchit-pchit » acouphénique du battement de cœur dans l’oreille, étudié par un jeune médecin. La ville d’Anne Savelli est une machine hostile qui agresse les sens de toutes les manières possibles.

Pour retranscrire ce chaos, le roman adopte une structure polyphonique. La narration ne se limite pas au point de vue de F, mais s’infiltre dans de multiples « boîtes crâniennes ». Bien que ces consciences soient isolées, leurs luttes parallèles contre l’agression acoustique forment un réseau implicite, une communauté fragmentée par la souffrance partagée. Parmi ces voix, on retrouve notamment :

Kelly, la caissière et ancienne danseuse, qui lutte contre le bruit du supermarché. Dans sa tête, ses gestes de mise en rayon redeviennent une « chorégraphie », son imagination agissant comme un ultime rempart.
Le voisin, arrêté lors de la descente de police. Dans le silence de la voiture, il n’est pas seulement désorienté ; il tente activement d’« anticiper les questions qui viendront », préparant le récit qu’il devra livrer, illustrant parfaitement la thématique de la narration comme survie.
Le vieux locataire, dont l’obsession matinale est le vacarme du camion-poubelle qui le réveille chaque jour sans espoir de répit.
Bernex (Le policier). Officier de police hanté par les images de violence et le bruit incessant de son travail.
La cinéaste, une femme brune à mèche blanche qui, de retour de voyage, réfléchit à la difficulté de raconter les autres, les invisibles, et se demande comment réaliser un autoportrait quand son regard est toujours tourné vers l’extérieur.
Elisa Day / Sybille (La patiente X), une femme hospitalisée, initialement inconsciente et sans identité. « Cette femme qui parle dans ses rêves. » Elle est renommée Elisa Day par le Docteur W en référence à la chanson de Nick Cave qui la fait réagir. Elle perçoit le monde par une écoute panoramique depuis son lit et finit par s’éveiller sous le nom de Sybille pour quitter l’hôpital avec F.

Face à un réel insupportable et à un monde saturé de bruits, l’imagination, la narration et les mots deviennent des outils de résistance. C’est par le langage que les personnages, et F en particulier, trouvent une voie d’émancipation.

Pour les personnages de Bruits, survivre signifie « inventer des récits ». Que ce soit F qui rêve d’une cabane en forêt, Kelly qui transpose son travail en ballet, ou le voisin qui élabore une narration préventive pour son interrogatoire, la création est une stratégie pour donner un sens au chaos, pour se construire un espace mental où le réel peut être maîtrisé, ou du moins, supporté.

« Je le répète : imaginez que vous ne puissiez plus ni parler, ni jouer, ni lire, ni apprendre, ni regarder un film. Que vous n’ayez plus accès aux récits déjà formulés de vos semblables. Que votre seule possibilité soit d’attendre, allongée, inchangée, sans aucune certitude sur la suite à venir. Sachant que vous êtes capable d’entendre ce qui vous entoure, que feriez-vous, alors, pour ne pas devenir folle ? Comment, je vous le demande, penser par soi-même à nouveau et retrouver un fil pour décrypter le monde ? »

Frise de Bruits, photographie d’Anne Savelli prise à la bibliothèque François Villon, Paris 10ème

La fugue de F qui grandit et devient une femme au fil du récit, se double d’un parcours initiatique vers l’autonomie par le langage. Une étape clé de son émancipation est le moment où, pour la première fois, elle parvient à déchiffrer l’heure sur une horloge numérique. Ce n’est plus un simple clignotement de chiffres, mais un message qu’elle peut lire et nommer.

« C’est marqué [09:09]. [09:09] ça clignote, [09:09] ça insiste. Il est [09:09] pour tout le monde sauf pour toi, et soudain, toujours à [09:09], [09:09] devient neuf-heures-neuf. Tu répètes à voix haute : NEUF HEURES NEUF. Voilà, tu sais lire [09:09]. Victoire. Si ce n’est que déjà, à peine le temps de le dire, il est [09:10]. »

Cette première victoire sur le chaos est fondamentale. Elle est un microcosme de la démarche même du roman : imposer un ordre linguistique à un tumulte insensé. Plus tard, cette conquête s’étendra à la lecture des murs de la ville, où elle déchiffre les fantômes d’anciennes inscriptions (« Chi-ffo-nnier, Mar-chan-d’vin, Foi-ra-nnuelle »). Elle n’y voit pas des messages secrets, mais apprend à lire les strates temporelles de la cité, son histoire. En apprenant à lire le monde qui l’entoure, F cesse d’en être seulement la victime ; elle commence à se l’approprier.

Stanza, Multi-Composition de Catherine Gfeller

La forme même du roman d’Anne Savelli est une réflexion sur son sujet. La structure éclatée du texte sous forme d’ondes successives qui se déploient dans le temps, est la transcription littéraire de l’expérience du bruit.

Bruits est un texte fragmenté. Chaque extrait est précédé d’un horodatage et d’indications de lieu ([06:02] [cité] [troisième étage] [palier]). La narration saute d’une conscience à une autre, mêlant dialogues, pensées et descriptions en un flux continu et saccadé. Cette écriture imite le bombardement de stimuli du monde contemporain et la perception psychologique d’un environnement saturé. La fragmentation n’est pas synonyme de désordre, elle est au contraire la forme la plus juste pour dire un monde qui a perdu son centre.

« Je ne sais pas ce que nous faisons là, toi et moi, ce que le bruit fait là, entre nous, dans nos corps, ni com­ment il entre dedans et transforme le monde, et nous transforme, nous. Je ne sais pas si ce que je vis, ce sont des images mentales, une forme rêvée, mouvante, tourbillonnante, un cauchemar, si je déréalise, si je perçois au plus près, au contraire, si je suis tout entière fixée dans la matière, un corps ou le frottement d’un drap, de la peau et des os ou un rideau qui flotte à la fenêtre entravée. Je ne sais pas si mon corps se déforme, à quoi il ressemble, quel est son âge. »

Elle ne sait pas où la ville s’arrête
Elle garde en elle toutes ces voix différentes
Elle rêve sur ce qui n’a pas eu lieu
Visages de villes, de Catherine Gfeller

Le texte possède une forte dimension méta-littéraire, réfléchissant à ses propres règles au moment même où il les met en œuvre. Cette conscience de soi se manifeste à plusieurs niveaux. D’abord, par une ironie formelle, lorsqu’une voix énonce des consignes narratives classiques avant de les dynamiter :

« Consigne : Respecter le niveau de lan­gue des personnages. Une caissière ne déclame pas de vers dans le vestiaire d’un supermarché. Une fillette ne parle pas en poète, pas plus qu’un vieux de cité qui jacte. Au mieux, elle connaît des comptines. Au pire, il éructe, se plaint, balance des phrases problématiques. On se méfiera du style oralisé, qui devra de­meurer fluide, et des questions posées. On ne mêlera pas les voix, les bruits, les sons, les formes, les noms, les onomatopées. | Ah | F comme fuck. »

Cette transgression est l’acte de naissance du roman, qui s’arroge le droit de forger ses propres règles pour dire le chaos. « Briser les habitudes. Détourner les règles. Quitter la mécanique des réflexes conditionnés. » Mais cette autoréflexion va plus loin en intégrant la figure de Constance, la doctorante qui analyse, dans une scène saisissante, la vidéo d’une rencontre littéraire. Son monologue intérieur décortique avec une lucidité féroce les dynamiques de pouvoir à l’œuvre. L’universitaire homme qui monopolise la parole, l’écrivaine femme contrainte au sourire, les marqueurs de classe dans le langage. Le roman intègre ainsi sa propre critique, se pensant non seulement comme objet littéraire mais aussi comme acteur au sein d’un champ culturel et social. La conquête des mots par F trouve ici son écho critique et politique.

La grande force de Bruits est de ne pas être seulement le récit d’une oppression sonore. C’est avant tout celui d’une émancipation par le langage, qui passe de la survie individuelle à la possibilité d’une action collective. Le parcours de F, de sa victoire solitaire sur les chiffres, à sa lecture des strates de la ville, est la graine d’une conscience qui germe. Cette émancipation individuelle trouve son aboutissement dans les dernières pages du roman, qui délaissent les « boîtes crâniennes » isolées pour mettre en scène un rassemblement. Dans un geste coordonné, des femmes sont « éveillées » par des signaux sonores et sortent dans la rue.

« [20:25] Elles sont toutes hors de chez elles, maintenant. Grâce à celles qui éclairent les abords des gares, les recoins, les ruelles en allumant, dans un geste coordonné, leurs guirlandes électriques et leurs lampes de po­­che, la ville peut s’étendre, enfin. Ne plus avoir peur de la nuit, ne plus s’inquiéter de la rue dont les dangers s’éloignent, des trottoirs qu’elles arpentent à coups de talon, com­me dans les films de la brune à mèche blanche, ou en baskets, à petites foulées. »

Elles reprennent possession de l’espace nocturne, transformant le bruit subi en un langage choisi, en une présence collective. À partir du chaos, de la fragmentation et de la violence, Anne Savelli ne fait pas seulement émerger une voix singulière, elle tisse les fils d’un chœur et rend à la littérature sa puissance politique : celle de construire, au cœur même du tumulte, un refuge et un avenir communs.


Pour accompagner l’écriture de son livre, Anne Savelli a élaboré, avec Joachim Séné pour la création du site web et Jean-Marc Montera pour la musique, une création proposée sur le site de L’aiR Nu, en partenariat avec La Marelle.

Rendez-vous, vendredi 16 janvier pour la lecture d’un extrait du texte dans le podcast en lisant en écrivant.

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