Chaque mois, un film regroupant l’ensemble des images prises au fil des jours, le mois précédent, et le texte qui s’écrit en creux.
« Une sorte de palimpseste, dans lequel doivent transparaître les traces - ténues mais non déchiffrables - de l’écriture “préalable” ».
Jorge Luis Borges, Fictions
Rien que les heures, mon livre qui paraît aux éditions JOU en mai prochain, est un récit qui se déroule sur une journée, du jour au lendemain. Chaque heure de cette journée, de 00h24 à 23h53, correspond à un lieu à Paris à une heure précise. Cet endroit est situé sur une ligne qui traverse Paris du nord au sud, en longeant le méridien de Paris. Ce méridien a été défini pour la première fois le 21 juin 1667, jour du solstice d’été. Il traverse la France de Dunkerque à Perpignan. L’emplacement de l’Observatoire de Paris, dans le 14ᵉ arrondissement, a été déterminé à cette date et de façon à ce que cette ligne imaginaire le traverse. C’est à partir du méridien de Paris que le système métrique a été créé. Le mètre est la 1/10 000 000ᵉ partie de la moitié du méridien. Il a ensuite été abandonné au profit du méridien de Greenwich en 1884. Le récit est divisé en soixante chapitres, des étapes sur ces lieux qui ne sont désignés tout d’abord que par leurs coordonnées géolocalisées (on trouve cependant à la fin du livre leurs adresses précises, dans un index complet). À chaque étape du parcours, en fonction de l’heure qu’il est à Paris, on peut lire sept récits se déroulant au même moment dans sept lieux différents répartis dans le monde entier, mais à une heure alternative selon le fuseau horaire de l’histoire racontée. Pour ce projet sur l’espace et le temps, j’ai choisi le nombre d’étapes, en référence au nombre de secondes dans une minute et de minutes dans une heure. Je souhaitais également que le chiffre des minutes de chaque étape soit différent, et contenu entre 1 et 60. J’ai choisi le chiffre sept pour le nombre de lieux en référence au nombre de jours dans une semaine, sans penser aux bottes de sept lieux du Petit Poucet de Charles Perrault, dont les bottes magiques permettent de parcourir, comme dans mon livre, de très grandes distances en très peu de temps. Pour accompagner la sortie du livre, je prépare une webfiction en ligne, qui permettra de découvrir le récit, accompagné de courtes vidéos filmées dans les soixante lieux parisiens, des photographies qui sont à l’origine des textes, qu’on a pu découvrir sur mon site, entre janvier 2021 et février 2022, sous la forme d’un récit par fragments et d’un podcast, intitulés L’espace d’un instant. et des textes qu’on pourra lire et écouter, dans la nouvelle version du récit. Pour préparer le tournage de ces vidéos au printemps, j’ai fait quelques repérages sur les lieux où je vais filmer. Il y a de nombreuses séquences qui se dérouleront dans le jardin du Luxembourg, et autour de l’Observatoire de Paris.
Les plus avertis s’en rendront compte en regardant les images de ce journal, il y a quelque chose de changé dans la prise de vue. La caméra DJI Osmo Pocket que j’utilisais depuis 2019 ne fonctionne plus. Le bouton d’enregistrement s’est brusquement bloqué alors que nous déambulions en famille dans le parc Montsouris. La prise en main d’un nouvel outil prend toujours un peu de temps. La caméra de la même marque que la précédente que j’ai achetée est un peu plus encombrante, plus lourde également, elle possède un écran qui m’a un peu déstabilisé au départ pour le cadrage, mais question mise au point et stabilité de l’image, elle est encore plus efficace que la précédente.
Je ne pensais pas revenir à la Villa Arson à Nice. Nina a terminé en fin d’année dernière ses cinq ans d’études supérieures, et même si Caroline et moi nous avons une amie qui vit désormais à Nice, je n’envisageais pas d’y revenir et de revoir l’école. Comme ma fille y avait laissé des affaires au moment de partir vivre à Marseille, et qu’elle n’avait pas réussi à y retourner depuis son départ, je lui ai proposé de l’y accompagner à l’occasion de notre bref séjour à Marseille. En effet, avec Caroline, nous sommes venus travailler une semaine sur notre projet d’écriture Autour (devenu Nostos) pour lequel nous avions été accueillis l’été dernier en résidence à La Ciotat à l’invitation de La Marelle. À chaque fois que j’ai eu l’occasion de me rendre à la Villa Arson, j’ai filmé quelques séquences sur place, car c’est un lieu de création magnifique situé sur les hauteurs de Nice, à la fois école d’art et espace d’exposition, avec son architecture en béton et galets, son jardin aux arbres centenaires qui offre une vue incroyable sur toute la ville. À chaque fois que je postais des images de mon passage, le responsable de la bibliothèque me disait que j’aurais dû lui dire que je passais, nous aurions pu réaliser ensemble un entretien sous forme de podcast. Cette fois-ci, j’ai finalement devancé sa proposition, et nous avons enregistré un entretien autour de mon parcours.
Quand on arrive à Marseille en train, on a l’impression que la gare tourne le dos à certains quartiers au profit d’une unique ouverture sur le centre-ville. La Belle de Mai est un ancien quartier ouvrier qui paraît abandonné depuis de longues années, même si les choses changent peu à peu. La veille, de retour de Nice, Caroline, Nina et moi, nous avions traversé rapidement les ruelles étroites du quartier, à bord d’un taxi, pour rapporter les affaires de Nina dans son appartement du boulevard Ricard. Dans notre trajet nocturne, nous avons été surpris par le nombre de personnes dehors à cette heure, marchant sur les trottoirs, traversant la route en pressant le pas, mangeant et buvant debout devant les cafés. C’était l’heure de la rupture du jeûne, la fin du ramadan toute proche. Le lendemain nous sommes repassés dans le quartier, marchant à travers les mêmes rues, cette fois presque désertes. Nina nous a conseillé d’emprunter la rue Levat. Au milieu de cette ruelle étroite qui serpente entre murets, maisons de ville et petits immeubles, un portail ouvre sur un ancien couvent reconverti depuis peu en lieu de création, de rencontres et de diffusion. On entre à l’intérieur, le jardin est immense. C’est une parenthèse dans la ville. Un moment suspendu. Une respiration.



