Chaque mois, un film regroupant l’ensemble des images prises au fil des jours, le mois précédent, et le texte qui s’écrit en creux.
« Une sorte de palimpseste, dans lequel doivent transparaître les traces - ténues mais non déchiffrables - de l’écriture “préalable” ».
Jorge Luis Borges, Fictions
Dans L’Inconnu de la Grande Arche, le cinéaste Stéphane Demoustier dresse le portrait de l’architecte danois Johan Otto von Spreckelsen, à l’origine de la construction de l’arche de la Défense. Pour le tournage, les acteurs ne jouent pas dans les décors grandeur nature du chantier de la Grande Arche. Ce sont des photos d’archives datant de la construction de l’édifice animées par l’intermédiaire d’effets visuels qui reproduisent virtuellement mais de manière réaliste certains environnements, en arrière-plan des acteurs qui sont ensuite intégrés dans les archives animées. Ce sont les images d’archive qui sont la matière première de l’ensemble des plans larges qui établissent les séquences clefs du film. L’équipe a mêlé techniques numériques avancées et travail documentaire minutieux à partir d’anciennes images. En revenant dans le 20ᵉ arrondissement, je traverse le square du Docteur-Grancher, où je n’étais pas venu depuis bien longtemps. Je suis du côté de Gambetta et du cimetière du Père-Lachaise. Je reconnais la forme de la butte autrefois occupée par des rues et des immeubles. Elle a été libérée et a permis l’extension de l’ancien talus végétalisé, qui a mis du temps à être ouvert au public. Il a conservé les traces de l’histoire du quartier. Je me souviens d’une peinture de Zoo Project sur les murs de l’ancienne Maison de la formation Martin Nadaud qui faisait l’angle de la rue Gasnier-Guy. L’œuvre représentait un pigeon dont on ouvrait le dos pour couper les fils à l’intérieur. Elle s’est lentement détériorée au fil des années avant d’être détruite, l’ancien bâtiment ayant été remplacé par un immeuble d’habitation. Toutes les peintures de Bilal Berreni ont presque entièrement disparu des façades parisiennes. Le film de Stéphane Demoustier parvient à transformer des photographies d’archives en plans animés au service d’une fiction. Je garde pour ma part la trace secrète de mon parcours à travers ces lieux traversés autrefois.
Nous marchons à travers les ruelles de Suresnes pour rejoindre le Mont-Valérien. En longeant les bords de la Seine, un point d’embarquement ravive le souvenir d’un trajet en bateau jusqu’à Paris à la nuit tombante. Nous finissons par entrer dans le parc de Saint-Cloud. Une allée nous plonge dans le cadre d’un tableau de Vassily Kandinsky. Sous la voûte des arbres, deux jeunes nonnes discutent des difficultés de leur quotidien. Nous parvenons ensuite à la terrasse. Jardin à la française, avec ses bassins entourés par des arbustes taillés en cône. Je ne peux m’empêcher de penser à L’Année dernière à Marienbad. « Avant d’arriver jusqu’à vous, avant de vous rejoindre, vous ne savez pas tout ce qu’il a fallu traverser. Et maintenant vous êtes là où je vous ai menée, et vous vous dérobez encore. Mais vous êtes là dans ce jardin, à portée de ma main, à portée de ma voix, à portée de regard, à portée de ma main. »
Les hasards du calendrier (des formations que j’anime et de celles auxquelles j’assiste) me conduisent à venir plusieurs fois de suite, en un temps réduit, au même endroit, après être resté très longtemps sans m’y rendre. Je ne me lasse pas de la vue qu’on a depuis le couloir du dernier étage de la médiathèque Buffon. Les bâtiments de la galerie de botanique. Les galeries de paléontologie et d’anatomie comparée, de part et d’autre de l’allée Jussieu. Le discret jardin d’iris et de plantes vivaces.
Alors que je suis en formation sur la gestion d’une régie technique à la médiathèque Marguerite-Duras, je fais ma pause méridienne dans le cimetière de Charonne tout proche. Le soleil est insoutenable. Je me faufile entre les ombres des arbres à la recherche d’un peu de fraîcheur. Je reçois un message qui me suggère de repousser la marche-lectures que nous avons prévu de proposer à l’occasion de la parution de Rien que les heures, à cause des trop fortes chaleurs. Quelques jours plus tôt, je m’étais rendu sur place dans le 14ᵉ arrondissement pour réaliser un repérage sur les lieux du parcours qui structure mon récit. En arrivant à la Cité internationale universitaire de Paris, un lieu que j’affectionne tout particulièrement, je suis très déçu. L’immense pelouse centrale est envahie par une architecture éphémère qui ressemble à un décor de cinéma. De hauts murs dont le revêtement mural à base de chaux de couleur ocre rappelle le tadelakt marocain. Tout le parc est en chantier. De nombreux endroits inaccessibles. Je découvre après coup que le parc a été privatisé pour un défilé de mode de Pharrell Williams pour Louis Vuitton. Les images diffusées de l’événement sont en décalage avec la situation traversée par la plupart d’entre nous, à leur domicile, dans les transports ou sur leur lieu de travail. Une vague artificielle forme une cascade dont l’eau retombe sur une plage de sable au milieu de laquelle les mannequins défilent devant un parterre de privilégiés.
L’endroit est désert, écrasé par la chaleur caniculaire. De loin, on ne parvient pas à savoir si la Philharmonie est ouverte. J’aperçois pourtant des lumières. Les silhouettes de visiteurs glissent derrière les vitres. Je fais le tour du bâtiment. Je le filme sous tous les angles, comme si je le voyais pour la première fois. Les motifs d’oiseaux, du bardage en fonte d’aluminium, qui sont déclinés en quatre teintes, du gris clair au noir, recomposent leur nuée au gré de la lumière. J’entre dans l’ascenseur, toujours un pincement au cœur au moment où les portes se referment derrière moi, inquiet qu’il puisse se bloquer entre deux étages et que je reste enfermé à l’intérieur. Peur enfantine. Le bouton pour accéder au dernier étage ne fonctionne pas. J’appuie sur celui du rez-de-chaussée. Le mécanisme de l’engin se met en marche dans un bruit déconcertant. Le belvédère est exceptionnellement fermé aujourd’hui.



