Jeudi 1er janvier 2026
Journal du regard : Décembre 2025
Au lieu de se souvenir (Semaine 49 à 52)

Chaque mois, un film regroupant l’ensemble des images prises au fil des jours, le mois précédent, et le texte qui s’écrit en creux.

« Une sorte de palimpseste, dans lequel doivent transparaître les traces - ténues mais non déchiffrables - de l’écriture “préalable” ».

Jorge Luis Borges, Fictions

Avec l’équipe de la bibliothèque François Villon, nous avons visité le Fonds d’art contemporain – Paris Collections qui va nous prêter deux œuvres d’art, dans le cadre d’un cycle de rendez-vous autour du textile que nous organisons en début d’année prochaine. La mission du Fonds d’art contemporain est de soutenir la création contemporaine tout en faisant circuler les œuvres hors des musées. Aujourd’hui, la collection compte plus de 23 000 œuvres, couvrant deux siècles de création, de l’art historique à la production contemporaine la plus récente. Ce qui frappe, c’est la volonté d’inscrire l’art dans la ville. Les œuvres sont pensées pour être prêtées, exposées, partagées dans des écoles, des bibliothèques, des hôpitaux, des équipements sportifs ou sociaux. L’équipe développe des programmes très variés pour toucher des publics éloignés de l’art. En visitant les réserves, on comprend mieux la réalité matérielle de ces œuvres, leur conservation, leur fragilité (certaines œuvres sont restaurées sur place), les contraintes techniques, notamment pour la vidéo ou les installations monumentales, et la pérennité de ces supports qui pose problème.

Il n’y a plus de sol. Nous n’avons plus de poids. Léger, l’air nous avale et nous aspire dans l’ascension. Nous ne sentons plus rien en-dessous, sans un regard vers le bas qui n’existe plus. Dans la montée. L’élévation vertigineuse. Nous voulons monter encore, aller toujours plus haut, ne pas décoller les yeux du ciel qui nous attire irrésistiblement, nous fascine à nous tourner la tête, nous propulse même si c’est lentement, le corps tendu pour monter toujours plus haut, plus loin, monter encore, ne faire que monter, s’élever sans fin, sans sentir la pression sur notre corps, ni penser à la suite, filer dans une seule direction, sans envisager la chute, anticiper le retour, se propulser là-haut, là où personne ne nous attend, ne peut plus nous atteindre.

La station Villejuif – Gustave Roussy, à Villejuif, dans le Val-de-Marne, se distingue par l’architecture spectaculaire de Dominique Perrault. Son immense cylindre vide, creusé à près de 50 mètres sous terre. Sa verrière monumentale, toiture transparente en forme d’œil, canalise la lumière naturelle jusqu’aux quais. Les matériaux utilisés, inox lisse, perforé, maillé ou poli miroir, créent des jeux de reflets et de lumière qui abolissent la frontière entre le dessus et le dessous. L’artiste chilien Iván Navarro a conçu un projet artistique formant un ciel étoilé, composé de néons et de miroirs, qui donne à l’architecture de la gare une illusion de profondeur infinie.

Dans la traversée de Paris sous ce ciel gris qui ne cesse de se répandre, je sens le rythme de mes pas s’infiltrer lentement en moi, comme une vibration obstinée, l’ongle se casse dans un geste trop vif, le pied trébuche sur l’arète d’un pavé, et le corps avance sous cette couleur terne, aux correspondances muettes, révolte sourde qui nous assemble au-delà de nos plaintes minuscules, car le gris du jour rend au ciel une vérité plus nue, plus juste, dispersée dans cette matière froide qui s’emmitoufle dans la chair et équilibre le dedans et le dehors, cette durée devient alors une page blanche, une étendue gelée où nous avançons à tâtons, des mots inscrits dans le silence, surgissements fragiles, blancs chargés de sens, de texture, d’écho, de profondeur, des blancs de plus en plus lumineux, éclats venus du dessus et du dessous, capables de faire exploser nos habitudes physiques, de dynamiter nos réflexes, de laisser s’échapper des mots découpés, mais que nous laissons intacts par crainte de les pervertir, car ces blancs deviennent eux-mêmes langage, socle inversé du monde, d’un autre monde, à creuser, cogner, agripper, éternité logée dans l’instant figé, sous la lumière vacillante, tandis qu’au loin la sirène tourne en boucle et que la folie gagne la ville.

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