Vendredi 1er mai 2026
Journal du regard : Avril 2026
Au lieu de se souvenir (Semaine 14 à 18)

Chaque mois, un film regroupant l’ensemble des images prises au fil des jours, le mois précédent, et le texte qui s’écrit en creux.

« Une sorte de palimpseste, dans lequel doivent transparaître les traces - ténues mais non déchiffrables - de l’écriture “préalable” ».

Jorge Luis Borges, Fictions

J’ai toujours été attiré par les jardins, ce sont des lieux où j’aime me retrancher, des îlots de calme pour me détendre, faire le point, réfléchir, m’isoler un peu, lire un livre. Je me rends compte que je les filme de plus en plus souvent. En y réfléchissant, je crois que cette attirance pour ces lieux de nature en milieu urbain, qui accueillent de plus en plus des jardins partagés, vient de ma jeunesse. J’ai passé plusieurs étés de mon enfance chez mes grands-parents qui vivaient dans le Berry. Quand je ne roulais pas à travers champs sur mon vélo, de la maison jusqu’au village en longeant l’Indre, je passais de longues heures à jouer dans le grand jardin potager situé à l’arrière de la maison. Je marchais dans les allées, en me racontant des histoires, jouais sur la balançoire, mangeais des fruits en passant (mûres, groseilles, cassis), rêvais à l’ombre du cerisier, ou me cachais dans l’abri de mon grand-père au fond du jardin.

Je déambule dans les allées du parc de Bagatelle. Caroline est à mes côtés. C’est le printemps. Les pelouses sont d’un vert éclatant, les arbres majestueux. Et pourtant, quelque chose résiste à l’évidence. Une impression de déjà-vu, sans souvenir précis. Je sais que je suis venu ici il y a longtemps, une trentaine d’années peut-être. Je ne garde que cette sensation diffuse qui perturbe un peu ce que je perçois autour de moi. En marchant, je pense au film de Rainer Werner Fassbinder Le Monde sur un fil, que j’ai découvert récemment, presque par hasard, en préparant pour la bibliothèque une sélection de films sur les robots et l’intelligence artificielle. Ce film, adapté d’un livre de Danyel F. Galouye, Simulacron 3, a déplacé quelque chose dans cette approche. C’est le premier film de science-fiction sur les métavers. Un personnage disparaît subitement, sans que personne ne le remarque, comme si la réalité elle-même effaçait ses propres traces, ce qui finit par se révéler être la simple suppression d’un avatar, le monde de cette fiction n’étant qu’un univers virtuel.Je traverse une allée bordée d’arbres. La composition du jardin, même dans ses différents espaces aux formes variées, est très élaborée. Le parc ressemble à un décor, ou plutôt, une mise en scène de lui-même. Dans le film de Fassbinder, les zooms, les travellings, les surfaces réfléchissantes rappellent sans cesse que nous regardons une représentation. Je pense alors au film d’Alain Resnais L’Année dernière à Marienbad, écrit par Alain Robbe-Grillet. C’est le même trouble, dans la répétition des formes, et cette incertitude des souvenirs. Pourquoi ce lieu m’échappe-t-il ? Pourquoi ne me reste-t-il que cette impression vague d’y être déjà venu ? Est-ce le souvenir qui fait défaut, ou la réalité qui se dérobe ? Marcher ici, c’est peut-être traverser un espace déjà rejoué. Une variation de cet espace. Dans le film de Fassbinder, une issue existe. Elle ne passe pas par une preuve, ni par une démonstration, mais par une rencontre. La certitude fragile d’être avec quelqu’un. Une présence qui résiste à la simulation et qui introduit de l’altérité. Et avec elle, la possibilité d’y croire encore. Et bien sûr, je pense alors à La Jetée, de Chris Marker. Là aussi, tout repose sur une image, sur une mémoire. Celui du visage d’une femme. Un point fixe dans un monde instable. Comme si, au cœur des dispositifs les plus sophistiqués, ce qui demeurait irréductible, c’était la relation. Je continue de marcher. Avec Caroline, nous cherchons la sortie du parc. Les passants croisent mon regard, puis disparaissent dans mon dos. Rien ne les retient. Rien ne me prouve qu’ils sont là autrement que par cette brève coïncidence de nos trajectoires. Peut-être que la réalité ne tient qu’à cela, à ces rencontres fugitives, ces présences qui interrompent le flux. Dans ce parc que je ne reconnais pas, ou trop peu, à certains moments d’ailleurs je crois m’en souvenir, mais c’est l’image d’un autre jardin dans lequel je me projette, celui du bois de Boulogne où je suis venu me promener l’année dernière, je cherche moins à me souvenir qu’à éprouver, à vérifier que quelque chose résiste, que tout n’est pas seulement surface. Qu’est-ce qui, dans l’expérience, échappe à sa mise en scène ? Un regard. Une voix. Une présence. Caroline est à mes côtés et c’est tout ce qui compte.

Profiter du temps d’un trajet en RER pour lire un livre. C’est ce que je faisais lorsque je travaillais à Melun. Bien calé contre la fenêtre, j’ouvre mon livre pour m’y plonger. Venise, millefleurs, de Ryoko Sekiguchi. Difficile de se concentrer durant les premières stations souterraines. Les portes se ferment bruyamment. Des tensions entre les voyageurs. Un début de bagarre. Le ton monte, les menaces fusent. Oublier tous ces bruits, cette agitation, qui s’invitent malgré nous dans le wagon, les conversations qui distraient, et même, les paysages de cette banlieue que je ne connais pas, les regarder à peine. Avec Ryoko Sekiguchi, je suis à Venise, passant d’île en île, anticipant curieusement la promenade à venir, une randonnée en banlieue parisienne aux airs de dimanche à la campagne. Emprunter des chemins de traverse. Écouter le chant des oiseaux. S’engouffrer sous un pont, traverser un tunnel, marcher sur un viaduc, apercevoir de là-haut la forêt à perte de vue, puis s’enfoncer à nouveau dans la fraîcheur des sous-bois. Longer des habitations dont on ne voit que la haie au fond du jardin. Apercevoir furtivement un renard traverser un champ. Traverser des villages qu’on croise sur l’itinéraire avant de revenir prendre son train à la gare.

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