Dimanche 10 mai 2026
Une marque indélébile dans l’air
Contacts successifs #153

Rien d’autre que vivre et voir vivre

Une des conséquences de nos récentes balades avec Caroline, le week-end en banlieue parisienne, est la difficulté de trouver le temps et la motivation pour filmer des coins de Paris, à l’opposé de l’est parisien où je réside. Je pense au public qui regarde ce journal vidéo et je me dis que je ne peux pas toujours filmer les mêmes endroits. C’est d’ailleurs ce que j’aime dans nos promenades en banlieue, prendre le train, et le temps que ça libère pour lire un livre, créant une parenthèse entre le lieu de départ et la destination, qui renforce ainsi le dépaysement. J’ai plus de mal à filmer les jours de mauvais temps. C’est une question de lumière. Les jours maussades, j’ai tendance à travailler à la maison plutôt qu’à sortir me promener. Je privilégie alors les lieux les plus accessibles, près de chez moi. Vers la Villette ou vers Belleville. Difficile de filmer au quotidien. J’arpente régulièrement les mêmes lieux. Heureusement, il arrive parfois des miracles inattendus, la possibilité de filmer par exemple un endroit bien connu et apprécié sous un angle inédit, en une saison différente, mais cela devient de plus en plus rare.

Rue de Charenton, Paris 12ème, 29 avril 2026

Ce qui reste du passage

Je descends les escaliers. Je crains souvent de rater la dernière marche. Je connais pourtant ce phénomène par cœur, ce n’est pas la première fois que cela m’arrive. Lorsque je suis pris dans l’élan de la descente, dans le mouvement qui s’apparente à un glissement, je ne peux m’empêcher de penser à la chute, d’imaginer ce qui va se passer, mon corps qui tombe, roule sur lui-même, j’entends craquer mes os, c’est comme si quelque chose en moi imaginait trébucher toujours au même endroit, comme on bute sur un mot, sans parvenir à apprendre de ses erreurs. C’est sans doute ainsi que la mémoire fonctionne, nous nous souvenons d’une chose mais pour y revenir nous empruntons à chaque fois des chemins différents, des voies détournées. Parfois, pour se protéger, il faut se replier doucement en soi pour tenter d’échapper à cette fatigue lancinante, à ce sentiment usant qui s’empare de nous. La peur de tomber, ralentir la descente, revenir à soi. Faire attention où l’on met les pieds. Marche après marche. En discutant avec d’autres personnes, notre esprit décroche parfois et s’évade. Sans vraiment penser à ce qu’on dit, à ce qu’on est en train de vivre, on est soudain distrait, la tête ailleurs, dans un chaos de pensées entremêlées, de phrases qui tournent en boucle, qu’on se répète sans jamais les finir, étourdi par leur répétition monotone. On reste là, entre deux marches, à chercher l’équilibre, pour ne pas sombrer.

Par-delà le temps et l’espace

Je me réjouis de voir les premières photographies du livre Rien que les heures chez les amis et les connaissances, les fidèles lecteurs de Liminaire ou de mes précédents ouvrages. Ils m’envoient l’image du livre disposé sur leur table, leur bureau, ou en chemin vers son destinataire (c’est le cas pour celui envoyé à Anh Mat qui transite dans les airs jusqu’au Vietnam) avant sa sortie officielle le 15 mai. Ils ont accepté de participer à son lancement, c’est en grande partie grâce à eux que ce livre a pu voir le jour. Ravi de découvrir également ce premier article paru dans Les notes du Sonneur qui a si bien saisi les enjeux de ce récit. J’essaie de ne pas trop penser à l’arrivée de l’ouvrage sur les tables des libraires. Le livre ne m’appartient plus vraiment désormais. Anne Savelli et Eric Arlix souhaitent qu’on se voie afin de préparer la rencontre à la librairie de l’Atelier, le lundi 18 mai. Il y aura d’autres rendez-vous, j’y reviendrai, notamment une soirée lecture à la médiathèque Françoise Sagan, accompagnée par L’aiR Lu, et une marche le 22 juin sur une partie du parcours le long duquel est construit le récit. Pour prolonger et accompagner la parution de Rien que les heures, je reviens aux sources qui y sont à l’origine. Les images et les trajets qui figuraient dans le projet initialement publié sur mon site : L’espace d’un instant. Corentin Lahouste a écrit à ce propos un texte très précis et précieux. J’ai déjà évoqué ici la forme de cette extension, celui d’une web fiction. J’utilise un logiciel pour créer des webdocumentaires. Je m’en suis déjà servi, il y a plusieurs années, pour la restitution du travail mené avec les élèves d’Argenteuil : d’ici d’ailleurs. Il s’agit de l’éditeur de narration interactive Klynt. Je propose plusieurs lectures des 420 microfictions, à partir d’images et d’audio, agencées autour de courts films tournés sur les lieux parisiens du récit. Un parcours en trois entrées. Selon les heures de la journée. Par les lieux du parcours parisien. Et enfin, par les différents pays traversés.

Église Saint Jean-Baptiste, Bastia, Corse, 29 juillet 2020

Il n’y a rien à voir

La bibliothèque a fermé plus tôt aujourd’hui, à la suite d’une grève. Avec une de mes collègues, nous sommes sortis les derniers pour fermer le bâtiment. Je m’occupe de baisser le rideau de fer qui clôt l’issue de secours. Au fond d’un couloir étroit, j’ouvre la porte afin de vérifier qu’il n’y a personne assis sur le seuil (ce qui arrive souvent, surtout les jours de pluie, car l’endroit est à l’abri) afin de ne blesser personne. Puis, j’actionne la clé dans le boitier pour activer la fermeture de la grille. Au moment d’enlever la clé et de me retourner pour remonter le couloir en sens inverse, je me trouve soudain plongé dans le noir le plus profond. Je ne vois plus rien. Je comprends que ma collègue vient de tourner la clé qui permet d’éteindre l’ensemble des éclairages. Pour avancer dans l’obscurité, je dois tâtonner les murs avec mes mains pour essayer de me repérer. La sensation de mes doigts effleurant la surface du mur, dans la pénombre du couloir, me transporte instantanément sur l’île de Naoshima au Japon, dans la Minamidera, le bâtiment conçu par l’architecte Tadao Ando, à l’endroit où se trouvait un ancien temple bouddhiste, pour accueillir Backside of the Moon, l’œuvre de James Turrell.

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