Quelque chose en échange
Il arrive parfois qu’on attire le regard des personnes qu’on croise dans la rue. On devine très rapidement quelle en est la raison, il y a sans doute quelque chose d’inédit dans le choix de nos vêtements, dans notre manière de nous tenir, dans l’air heureux qui s’affiche sur notre visage, à l’annonce récente d’une bonne nouvelle, d’une perspective réjouissante. D’une certaine manière, on cherche à attirer le regard des autres. Dans ces conditions, on s’y est préparé, on serait presque déçu que personne ne remarque notre effort, notre bonne humeur, la légèreté de notre démarche dans la rue, cette aisance qui rend tout plus facile. Le jour où cela nous arrive alors qu’on ne s’y attend pas, qu’on a rien fait pour le mériter ou l’anticiper. Tous ces regards qui se posent sur nous, à notre hauteur. Ces gens qui se retournent sur notre passage, donnant l’impression qu’ils nous connaissent, et soudain c’est nous qui craignons alors ne pas les identifier à temps. Nous poursuivons notre chemin après un bref arrêt, une hésitation passagère à peine perceptible, une ombre sur notre visage qui en transforme brièvement l’expression. D’autres nous fixent comme s’ils cherchaient à percer notre secret, à comprendre ce qui nous anime, à saisir dans notre visage une vérité qui nous dépasse. On se demande alors ce qui a pu changer en nous. L’annonce d’un changement à venir.
Ce qui reste de la nuit
La radio est restée allumée. En entrant dans la chambre, c’est à peine si on l’entend. Une fois couché cependant, l’impression que les voix et la musique envahissent tout l’espace sombre de la chambre. On essaie de ne pas trop y penser, même si notre esprit ne peut s’empêcher de s’accrocher aux mots qu’il entend par bribes, bouts de phrases qu’il ne parvient pas à relier entre elles et dont les manques, les défauts, l’incitent à se concentrer un peu plus, malgré lui et son besoin de sommeil. Mais d’autres bruits se superposent déjà aux sons de la radio. On ne parvient pas à déterminer leur provenance, leur origine, leur nature même, ils paraissent abstraits. Des bruits de pas ? Des meubles qu’on traîne au sol sans ménagement. Qu’est-ce qu’on entend vraiment ? Qu’est-ce qu’on perçoit dans cet amalgame sonore ? C’est l’indécision, l’incertitude qui nous tiennent éveillés, nous empêchent de trouver le sommeil. C’est l’accumulation des deux sources sonores qui trouble notre attention, cherchant dans ce qui sépare, ce qui éloigne ces deux sons, produit un sens secret qu’on tente vainement de comprendre, comme une langue étrangère dont il demeure quelque chose de familier de notre langue, dans le rythme, la modulation de certains sons, la mélodie de certaines phrases.
Une vague de tendresse infinie
Lorsque je regarde un film, une série, je suis désormais très sensible aux gestes de tendresse entre les personnages. Parfois, lorsque les mots ne parviennent pas à sortir, qu’on n’arrive pas à exprimer ses impressions, les corps se rapprochent, se relâchent et s’étreignent finalement, en silence. Cet instant où tout s’arrête, où tout se dit sans une parole, dans la délicatesse d’un contact qui ne cherche rien de précis qu’une forme d’abandon, de lâcher-prise, n’attend rien qu’un peu de calme, de sérénité. Dans un enlacement amical, une attention prévenante. La pression redescend, les deux corps se rapprochent, leurs rythmes cardiaques se coordonnent pour retrouver un peu d’apaisement et pouvoir, après un mouvement de recul, se regarder en face. Les mots refont surface, même si parfois ils ne sont même plus nécessaires. Je me souviens du mouvement Free hugs (Câlins gratuits) dans les années 2000 qui consistait à proposer spontanément des accolades aux passants dans un lieu public. Dans les gares, dans la rue, des passants, munis d’une pancarte sur laquelle était écrit « Free Hugs », proposaient d’offrir ces « câlins gratuits ». Ce concept, qui visait à rompre avec une certaine morosité, en particulier dans les grandes agglomérations, s’est propagé dans le monde entier. Sans me lancer dans des accolades intempestives, il m’arrive de ressentir cet élan de tendresse et d’empathie pour des inconnus lorsque je perçois en eux une faille, une incertitude, un malaise passager.
Une part de moi-même
Ranger un placard pour y faire de la place, mettre de l’ordre dans mes papiers administratifs (contrats, factures, fiches de paie, etc.). Ces dossiers contiennent également de nombreux autres documents, notamment des projets littéraires et artistiques abandonnés. Des livres non édités, des manuscrits refusés, des textes sans fin. À une époque, j’imprimais souvent les textes que je trouvais les plus aboutis. Ce que je ne fais plus depuis longtemps. Se replonger dans ce fatras de textes provoque en moi un sentiment confus, où familiarité et étrangeté se mélangent. Je m’y reconnais sans m’y retrouver. J’ai jeté beaucoup de papiers devenus inutiles, mais j’avoue que j’ai du mal à me séparer de ces textes anciens, dont je ne préserve qu’une trace imprimée, aucune version numérique. La plupart du temps, ils n’ont plus guère d’intérêt, je pourrais les jeter, mais sans eux je finirais par oublier mes erreurs, mes errements, mes entêtements aussi, et toutes mes obsessions.





