Cette impression de déjà-vu
C’est une banalité, mais dès qu’on l’expérimente à nouveau, cela nous revient en mémoire. Prendre un bus, un métro, un train, pendant une heure, en partant de chez soi, on s’éloigne, on s’élance, dans un voyage qui nous dépayse. Même si l’on regarde par la fenêtre et qu’on voit les paysages défiler, l’étonnement demeure à l’arrivée. Le trajet nous transforme. Souvent, on ne jette d’ailleurs qu’un œil distrait par la fenêtre. Puzzle d’images, de paysages décadrés, fuyants, de sons distrayants, parfois décalés, ceux qu’on imagine parce qu’on ne les entend pas tandis qu’à l’intérieur, certains nous distraient. J’étais déjà venu dans les jardins de Bagatelle, il y a une trentaine d’années, je n’en ai plus aucun souvenir. En déambulant dans les allées sinueuses du jardin, dessinant d’une porte d’entrée à la grille opposée la forme d’un ruban de Möbius, passant par les sous-bois, les serres, les bâtiments, les prairies blanchies de pâquerettes, les monticules d’herbes folles d’un vert vif, une impression familière m’envahit. Je me souviens que je suis venu l’été dernier me promener au bois de Boulogne. Du côté du Pré Catelan, la configuration des jardins paraît prolonger ceux que nous traversons nonchalamment avec Caroline. La plupart des fleurs (iris, jacinthes) sont désormais fanées, leurs pétales secs flétrissent au bout des tiges encore vertes. C’est désormais l’époque des tulipes. Sur le fond uniformément vert du gazon, les pétales veloutés d’un rouge écarlate vibrent de leur éclatante couleur. On dirait l’image d’une publicité pour un parfum. Les promeneurs ne s’y trompent pas, ils viennent s’y prendre en photo, au risque d’abimer les fleurs.
Ce même calme apaisant que la nature
Pendant des années, j’ai souffert d’allergie. Adolescent, je détestais le printemps, je ne voulais sortir sous aucun prétexte, car je passais mon temps à éternuer. Les yeux me piquaient, toujours en pleurs. Mon nez coulait sans arrêt. Puis, mon médecin a fini par trouver le bon traitement. J’ai pu enfin profiter des paysages du printemps jusqu’à l’automne, dans ces lumières que j’aime tant. Depuis l’année dernière, mon allergie semble évoluer. Par habitude, j’ai consulté le printemps dernier mon médecin, pour me faire prescrire des antihistaminiques, mais je ne les ai pas utilisés. Cette année, je ne suis pas encore allé la voir, car je n’en ai pas senti le besoin. Cela viendra peut-être, même si j’ai l’impression que les choses sont en train de changer. Depuis plusieurs mois, mon nez demeure bouché. La nuit, j’ai du mal à respirer normalement. Je passe mes journées en apnée.
Le paysage est dans l’œil
Lorsque j’observe à la dérobée les arbres derrière la fenêtre de mon bureau, essentiellement des platanes plantés sur le boulevard de la Villette et plus loin ceux de la place du Colonel Fabien, dont les branches se balancent sous les brusques bourrasques de vent de ces derniers jours, j’oublie les pollens qu’ils projettent dans l’air et qui finissent par recouvrir entièrement certaines zones du trottoir d’un épais duvet ocre, pour me focaliser sur l’ondulation de leurs mouvements, dans une danse harmonieuse qui me distrait vaguement de ma tâche quotidienne, car ces mouvements aériens, qui animent le paysage par vagues successives, me rappellent qu’au sol, dans la rue en contrebas, l’agitation des passants, des piétons, amplifiée par l’agitation des véhicules, dont je perçois le bruit atténué par les vitres fermées, prolonge l’oscillation des arbres en écho.
Le silence n’est pas un lieu
La semaine commence sous le signe d’un tag aperçu sur un mur aux abords de la gare du Nord, où nous allions prendre un bus en direction du bois de Boulogne. La phrase est écrite avec une écriture déliée. Le message me laisse rêveur : Taire le silence. J’ai pris tout de même le temps de le photographier. Vendredi, en rentrant du travail, j’aperçois, sur le mur devant la grille de mon immeuble, un autre graffiti : rêve mieux. Cette injonction me fait rire, tandis que les images d’un rêve de la veille me reviennent par bribes. Je me trouve à l’intérieur de l’usine d’Exacompta située dans mon quartier, le long du canal Saint-Martin. J’en traverse les différents espaces. Il n’y a plus d’engins, plus de machines. Je ne les remarque pas dans la précipitation. Les ouvriers et les ouvrières que je croise me posent de nombreuses questions sur l’avenir du lieu auxquelles je n’ai pas le temps de répondre, tout va trop vite. Ils semblent croire que j’ai la solution à leurs problèmes. À chaque fois que je veux leur expliquer que je ne suis qu’un voisin, je n’ai jamais le temps de finir ma phrase, quelqu’un me tire ou me pousse vers un nouvel endroit, une pièce différente. Il y a beaucoup d’escaliers. Des couloirs sombres et étriqués. Nous continuons d’avancer, montant, descendant, passant de pièces en pièces, sans prendre vraiment le temps de nous arrêter. Mes interlocuteurs sont de plus en plus nombreux, leurs visages inquiets. J’ai l’impression d’être somnambule et la nuit d’arpenter les rues de mon quartier pour écrire sur les murs. Un nouveau tag est apparu ce soir dans ma rue : Séparons-nous du silence.





