La vérité ne suffit pas
Éric Rohmer tourne son film Pauline à la plage, le troisième volet de son cycle de films Comédies et Proverbes. Il est précédé par La Femme de l’aviateur (1981) et Le Beau Mariage (1982). Les années suivantes vont se succéder : Les Nuits de la pleine lune (1984), Le Rayon vert (1986) et L’Ami de mon amie (1987). En guise de maxime, Rohmer introduit son film d’une citation tirée du roman courtois de Chrétien de Troyes, Perceval ou le Conte du Graal : « Qui trop parloit, il se mesfait ». J’entretiens avec les films d’Éric Rohmer un rapport familier. Cela s’explique entre autre par le fait que j’ai passé de nombreuses vacances sur le lieu du tournage de certains d’entre eux : Pauline à la plage notamment. Et, sur le lieu de ce film, j’ai à plusieurs reprises joué à attraper le rayon vert. Pauline, adolescente de 15 ans, passe la fin de l’été chez sa cousine Marion, à Jullouville, en Normandie. Marion, récemment divorcée, attire l’attention des hommes. Elle est attirée par Henri, que lui présente son ami Pierre, un ethnologue bourlingueur, divorcé et père de famille. La villa d’Henri est, avec la plage de Jullouville, les deux principaux lieux du film. La maison où s’est déroulé le tournage est située au 4 avenue des Corsaires. À une centaine de mètres à peine de la plage. Devant la maison, une dune recouverte d’oyat et de chiendent des sables a été préservée pendant toutes ces années, dans un jardin attenant, qui la sépare de la route. Un imposant mur en pierre protège la maison, en surplomb de l’avenue des Corsaires. C’est depuis ce lieu qu’une des scènes du film a été tournée. Pierre aperçoit accidentellement Louisette dénudée dans la chambre d’Henri. Même s’il n’a pas vu l’homme qui était avec elle, il ne doute pas qu’il s’agit d’Henri et le rapporte à Marion dans l’espoir de lui ouvrir les yeux et qu’elle se rapproche de lui. Mais, c’était bien Sylvain dans la chambre. Les histoires réalistes qui s’inscrivent dans ces lieux finissent par s’imprégner du lieu et entretenir un lien étroit avec eux. Ce lieu acquiert alors une dimension patrimoniale inédite, où le réel et l’imaginaire se combinent secrètement. C’est d’autant plus difficile de découvrir cet été, en allant faire les courses à Jullouville, que la dune a été arrasée. Le chantier d’une large bâtisse, à plusieurs étages, est en cours de construction, sur le terrain de la dune. La construction est accolée à l’ancienne maison au point de murer son point de vue sur la mer. On imagine qu’à la fin du chantier, elle risque d’être détruite, pour préserver à sa place un jardin, à l’arrière de la future construction.
Une fois sur les sentiers, le monde, l’été, nous appartient
Aucun programme, cela se dessine chaque jour à l’improviste, autour d’un microévénement : un marché de village, un hameau voisin à visiter, une envie de se baigner, une course à faire. Se promener sur les sentiers et les chemins à travers champs. Faire une brocante ou un vide-maison. Ramasser des mûres, un mois plus tôt que la période habituelle. Admirer les chênes et deviner, dans l’ordonnancement de leurs branches puissantes et coudées s’étalant vers la lumière, l’impressionnant réseau de leurs racines pivotantes. Cuisiner des tartes aux mûres et les manger. Se baigner dans la mer. Écrire mon journal et finaliser les prochains textes de ma série Sur les bancs pour la revue TINA. Lire Une poignée de vies de Marlen Haushoffer, livre apporté à Carolles par Alice. « Une telle nostalgie de la dernière semaine de vacances, une telle nostalgie à présent du jardin à la fin de l’été, de la maison familière et de ce qui n’avait pas de nom et qu’on ne pouvait désigner que par ces mots : « chez moi » ». Retrouver Anne Dejardin et boire un verre avec elle qui habite une partie de l’année dans la région. Je me réjouis d’enregistrer à mon retour la lecture du texte de sa prochaine vidéo de sa série des Résidences secondaires de la Manche et le nom qu’on leur a donné. Photographier et filmer les champs à perte de vue, les routes et les chemins qui les traversent, les futaies qui bruissent d’animaux à la recherche d’ombres et de nourriture, les chevaux et leurs poulains, les arbres fruitiers (pommes, poires, abricots), les falaises, les rochers, la mer à l’horizon et le coucher de soleil. Assister au concert d’un quintette vocal a cappella dans l’église du village. Manger les plats délicieux concoctés par Nina. Discuter en marchant, ou autour d’un verre, se souvenir et faire des projets. Le soir, regarder des vieux films en famille.
On ne sait quoi de pâle et de crépusculaire
Le 11 août 1999 avait lieu, vu d’Europe, la dernière éclipse comparable à celle de ce 12 août. Ce jour-là, nous étions chez Damien et Dominique à Apt avec les enfants, il faisait très beau. Je me souviens du silence des animaux dans le jardin, de la soudaine baisse de lumière et de la chute des températures. L’éclipse devait être totalement visible depuis le Contentin, mais le temps avait été couvert. Cet été, alors que nous sommes dans la région, c’est dans le Sud Ouest de la France ainsi qu’en Espagne qu’elle sera cette fois-ci visible dans son intégralité. À l’heure prévue, nous nous rendons sur les falaises de Carolles. Une foule se presse au bord de la falaise. Nous restons en retrait, au milieu d’un champ. L’éclipse ne dure que quelques minutes. Sans lunette, nous n’en percevons que les contours. L’étonnement d’une baisse de lumière avant l’heure du coucher de soleil. Un léger frisson, une baisse de température à peine perceptible. L’excitation du moment. Un instant de lumière nouvelle, de couleurs d’avant le début de tout. Ni le jour, ni la nuit, ni l’orage qui guette, ni l’obscurité qui vient ou le crépuscule. Une clarté différente. Quelque chose qui vient d’ailleurs. Formidablement étranger, totalement familier, tout à la fois surprenant et insolite. En un instant, quelque chose nous enveloppe et nous charme. Sur la mer, le champs d’herbes brûlés par les derniers mois de chaleur et de sécheresse, des ombres colorées, des couleurs de métal. La peau soudain plus sensible, la terre plus sombre. Juste le temps d’un souffle retenu. Le soleil refait surface avant de disparaître à nouveau en se couchant à l’horizon. Personne pour y assister. Tout le monde est déjà rentré chez lui.
Appeler le passé et l’avenir au secours du présent
Alice nous parle d’elle. Elle se souvient que, lorsqu’elle était adolescente, elle avait aperçu une jeune femme dans un train. Elle était assise près de la fenêtre et regardait le paysage défiler, l’air détendu, paisible. Elle l’avait trouvée très belle. Elle enviait son assurance, sa manière de se tenir, de regarder devant elle, son détachement. Elle était seule mais sereine. Alice sentait en elle une liberté rare, une joie de vivre. Elle nous avoue qu’elle s’était dit à l’époque qu’elle souhaiterait lui ressembler plus tard, quand elle aurait son âge. Elle poursuit son récit en nous apprenant qu’à l’occasion de son récent voyage en Écosse, dans un train près d’Édimbourg, elle a aperçu une jeune femme blonde qui écoutait de la musique au casque. Elle se tenait de la même manière que la jeune femme de son enfance, regardant l’horizon à travers la fenêtre du train. Elle était rayonnante et libre. Elle paraissait épanouie, bien dans sa tête et dans son corps. Elle était seule mais cette solitude n’était pas un poids. Plus elle la regardait à distance, plus elle se faisait la remarque que cette jeune femme ressemblait beaucoup à celle qu’elle avait vue dans sa jeunesse, à qui elle avait toujours souhaité ressembler. À vrai dire, c’était elle. Elle était devenue cette adulte.





