Toute trace du temps s’efface
Un rêve : Dans l’attente du début d’un concert, j’entends mes voisins discuter entre eux. L’un d’eux les interrompt brusquement par une suite de pourquoi. Il répète systématiquement ce mot alors qu’ils parlent ensemble. Les autres essaient de lui répondre, sans bien savoir ce qu’il attend d’eux. Quelle réaction avoir. Pourquoi. Pourquoi. Ces mots, par leur imprévisibilité déconcertante, perturbent, parfois prononcés très vite l’un après l’autre puis plus rien pendant quelques secondes, pourquoi. On respire, on va se reprendre, on ne peut pas laisser passer cela, lorsqu’il tombe avec l’effet d’un couperet qui nous interrompt à nouveau, pourquoi, nous empêche de réagir, de réfléchir, de trouver la parade. Une réponse, n’importe laquelle fera l’affaire mais rien ne vient, ne peut venir, pourquoi. Leur inexplicabilité finit par interrompre les autres à nos côtés qui se taisent soudain, les yeux baissés. On n’entend plus qu’une suite de pourquoi asynchrones qui interpellent et qui troublent par cet inattendue répétition, pourquoi, pourquoi, pourquoi, et qui finit par tout emporter sur son passage. Pourquoi. Ce qui passe autour n’a plus aucun intérêt. Pourquoi. Ces questions incongrues qui n’attendent aucune réponse envahissent et saturent tout l’espace. Il ne reste plus qu’elles. Pourquoi. Pourquoi. Sans qu’on ne sache jamais : Pourquoi ?
L’hospitalité du regard
L’idée est née il y a quelques mois, Anh Mat et moi nous souhaitions retrouver la complicité que nous avions développé en travaillant ensemble il y a quatre ans en nous engageant dans un nouvel échange de vases communicants en vidéo. Ce qui est particulièrement excitant dans cette expérience, c’est de ne pas savoir à l’avance ce que l’autre va écrire sur nos propres images sur chaque plan, ce qu’elles vont déclencher en lui, même si c’est à lui qu’on s’adresse en les filmant, à lui qu’on pense, dans les lieux qu’on choisit de montrer, le parcours qu’on emprunte, les lumières dans le montage et le travail du son, ce qui s’écrit en images, qu’on espère qu’il comprendra, qu’il saura lire entre les lignes. Et bien sûr, dans ce qu’on imagine, il y a aussi ce qu’on est incapable de prévoir, de deviner, d’anticiper, et même de comprendre dans ses propres images que l’autre va tout de même déceler, accueillir et comprendre à sa manière. Ce dialogue qui s’instaure à distance, renforce nos liens, nos points communs, ce qui nous rapproche, mais aussi ce qui nous différencie. Quand on regarde les deux films et les voix qui les accompagnent, la connivence est perceptible. Comme l’écrit si justement Anh Mat : « Naviguer d’un film à l’autre, c’est éprouver ce lieu où la solitude ne s’efface pas, mais s’offre comme un espace habitable pour l’autre. »
L’incroyable profusion de possibles
Dès qu’on s’arrête et qu’on se met à réfléchir, sans idée précise, si ce n’est qu’on ne peut s’en empêcher, et que cela nous entête, l’objet même de ce qui nous intrigue nous échappe, nous stoppe dans notre élan, et dès qu’on commence à interrompre la dynamique quotidienne, ce qui nous permet d’avancer chaque jour, malgré le travail, les projets, la fatigue, notre pensée se fige et les doutes nous assaillent, nous laissant dans un état d’hébétude. Pour écrire, c’est pareil, il faut lire, écrire sans arrêt. C’est dans le mouvement que tout se développe, sans cela le repli nous guette. L’autre jour, je me suis mis à douter. Ce n’étais pas lié à l’écriture, ni même au travail. C’était plus fort que moi. Je ne savais plus quoi penser, j’étais dépassé par les événements. Je me sentais tout à coup impuissant. Je me suis rendu compte qu’une nouvelle m’avait fait perdre pied, je ne savais plus quoi faire, ni comment réagir. Je n’arrivais plus du tout à réfléchir. Mis à l’arrêt. Je sentais un poids sur mes épaules. Il fallait réagir rapidement, pour ne pas sombrer. J’ai pris une décision. J’ai envoyé un message. La réponse m’a libéré d’un poids, bien sûr elle ne solutionnait pas tout, mais elle a permis d’enclencher une forme de reprise en mains.
Tout au fond debout
Pour la préparation de mon atelier d’écriture poétique et la création d’un carnet qui a lieu à la bibliothèque François Villon, à Paris, samedi 31 janvier, je suis en train de lire le livre de Sabrina Calvo, Mais cette vie-là demande. toujours. plus. de . lumière, paru aux Éditions du Commun, en 2025. Ce récit sur son expérience combine les gestes d’écriture et de couture dans une structure où les motifs se manifestent graduellement, ils rappellent ceux d’un tissu émergeant du métier à tisser. L’écriture s’apparente à la couture, au tissage, avec ses imperfections, ses reprises, ses pauses et ses éclats. L’autrice partage ses craintes, ses espoirs. L’écriture y est à la fois dense et fragmentée, sincère, sensible et sensuelle.





