Dimanche 18 janvier 2026
Sur la carte du ciel
Contacts successifs #138

Au coin de la rue là-bas

Je me rends compte que je parle beaucoup ce matin, malgré l’effort, au rythme soutenu de notre marche rapide, alors que nous pressons le pas avec Caroline à cause du froid, à peine ralentis par quelques images prises au vol, de rares plans filmés dans la rue, dans la montée, par strates successives, en direction de Montmartre. Je m’entends même le dire à haute voix. Je ne peux pas m’en empêcher. Bien sûr nous parlons de notre projet Autour. J’ai vu brièvement Cécile Portier quelques jours plus tôt à la bibliothèque. Elle m’a demandé des nouvelles du projet. Alors que j’allais lui annoncer qu’il était au point mort, une personne est venue se renseigner à l’accueil et notre conversation s’est interrompue brusquement. Assis en terrasse d’un café pour boire notre premier café de la journée, nous convenons avec Caroline d’y travailler en mars prochain à l’occasion d’un bref séjour d’une semaine à Marseille qui sera entièrement consacré à cela. Avant, il nous faudra établir un échéancier pour relire nos textes, les annoter, afin de préparer au mieux cette prochaine étape du travail en commun. En remontant la rue Labat, Caroline se met à chanter les paroles de L’accordéoniste, d’Édith Piaf. « La fille de joie est belle / Au coin d’ la rue Labat / Elle a un’ clientèle / Qui lui remplit son bas. / Quand son boulot s’achève, / Elle s’en va à son tour / Chercher un peu de rêve : Dans un bal du faubourg. / Son homme est un artiste, / C’est un drôle de p’tit gars, / Un accordéoniste qui sait jouer la java... »

Rue Georg Friedrich Haendel, Paris 10ème, 6 janvier 2026

En commun

On me reproche parfois au travail ma difficulté à travailler avec les autres, plus exactement, à ne pas parvenir à communiquer avec mes collègues sur ce que je fais. À préférer travailler seul. Même s’il y a une part de vrai, je tiens à mon indépendance et je crois qu’on travaille mieux seul qu’à plusieurs, je ne crois pas me couper des autres, bien au contraire, je sais qu’il est nécessaire d’avoir des retours sur ce qu’on fait comme sur ce qu’on écrit, simplement, pour que ce temps puisse être utile, il ne peut intervenir qu’après un premier travail en solitaire. En dehors du travail professionnel, je pourrais très bien privilégier l’isolement, à priori le travail d’écrivain est avant tout solitaire, mais j’aime me confronter aux autres. Je participe ainsi à deux collectifs, à L’AiR Nu et au comité éditorial de la revue TINA. J’ai aimé travailler avec l’équipe de Publie.net il y a quelques années. Cela demande des efforts d’ajustements, d’écoute, de synthèse, il faut chercher le consensus, accepter les compromis, ce n’est pas toujours évident, mais ce travail avec les autres permet de sortir de soi.

Entre l’absence de tout et le trop de présence

S’arrêter n’est pas renoncer, c’est reprendre pied. Il y a dans le geste de s’interrompre quelque chose de souvent nécessaire, une décélération indispensable, décisive. Arrêter ce qu’on est en train de faire, poser les outils qu’on utilise, fermer les yeux un instant, laisser retomber le bruit autour de soi. Faire le vide, non pour fuir le monde, mais pour cesser de s’y disséminer. Chaque jour réclame cette pause salutaire comme un seuil à ne pas dépasser, un retrait passager, un endroit où l’on rassemble ce qui s’est éparpillé. Quand je ne m’arrête pas, tout s’accélère et me dépasse, mes pensées s’entrechoquent, mes gestes deviennent automatiques, les phrases se mettent à tourner en rond. Alors je m’arrête. Je prends une large respiration. Je laisse passer ce qui veut passer. Je regarde ce qui m’entoure d’un air détaché. Ce temps suspendu n’est pas inutile. Il opère sur moi comme une chambre d’écho. C’est là que les idées cessent de m’être imposées, qu’elles redeviennent miennes. S’arrêter, c’est retrouver la netteté, la justesse, la possibilité de choisir, de réfléchir à nouveau. C’est refuser la simulation permanente pour lui préférer la stimulation d’une simple présence. Être là, pleinement, sans distraction. Dans ce bref repli, je ne me retire pas du monde, je m’y réinscris autrement. Et l’écriture revient avec la lecture. Elle recommence son lent travail en moi.

Rue du 4 septembre, Paris 2ème, 28 mai 2020

Le cri du bleu dans la lumière

Il ne devait pas faire beau aujourd’hui, mais ce matin, le ciel était uniformément bleu. Nous tardons à sortir. Une fois dehors, dans l’après-midi, le ciel s’est finalement voilé. Bas, gris. En arrivant près de la Seine, tous les monuments sont recouverts d’un voile terne qui altère leurs contours et leurs formes (l’église Saint-Germain-l’Auxerrois, le Louvre, le pont des Arts, la coupole de l’Institut). La lumière s’est évanouie. On dirait que la nuit va tomber plus tôt que prévu. Nous entrons dans une boutique de papiers dominotés, dans la devanture de laquelle une maison miniature est exposée. Au moment de sortir, une lumière dorée modèle par surprise toutes les surfaces des bâtiments de la rue, découpe les angles de ses murs, de ses parois, modifie leurs couleurs, par contraste. Nous retournons voir la Seine. Les murs du Louvre attirent la lumière pour raviver le prestige ancien de ses décorations. Les lumières, qui se reflètent dans les vitres du musée, dansent en cercles concentriques à la surface du fleuve. C’est la foule des grands jours dans la rue. Traverser à deux reprises les mêmes endroits, les trouver si dissemblables qu’on peine à les reconnaître. Certains jours, on est comme cet endroit, sous une lumière changeante, ni tout à fait le même, ni tout à fait un autre.

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