Il est plus facile d’imaginer la fin du monde que la fin du capitalisme
Depuis l’apparition de l’IA, on sait que pour enrichir leurs grands modèles de langage (LLM), les entreprises de la technologie utilisent massivement des données de différentes origines, brassant à la fois des corpus géants comme ceux issus de Common Crawl, qui fournit gratuitement ses archives et ses pétaoctets de données collectées depuis 2008 au public, les textes en provenance de l’encyclopédie en ligne Wikipédia, de livres numérisés, d’articles de presse et des dépôts de code (GitHub). Comme il s’agit de données numériques, et qu’on a toujours besoin de données supplémentaires pour poursuivre l’enrichissement de ces modèles, il est parfois nécessaire de chercher de nouvelles sources de données. C’est ce que révèle le Project Panama de la start-up Anthropic, qui a dépensé « des dizaines de millions de dollars » pour acquérir des millions d’ouvrages achetés sur le marché du livre d’occasion et les désosser en vue de les intégrer à ses bases d’entraînement, et nourrir ainsi les algorithmes qui font fonctionner son chatbot Claude. Le Washington Post révèle dans une longue enquête une note interne, repérée dans les pièces judiciaires, où il est écrit : « Project Panama est notre effort pour scanner de façon destructive tous les livres du monde ; nous ne voulons pas que l’on sache que nous travaillons là-dessus. » On imagine la scène : les livres découpés à l’aide de machines hydrauliques avant d’être transportés vers des scanners haute vitesse, pour finir dans une benne à recycler le papier. Comme le rappelle Jean-Noël Lafargue sur son site, une scène similaire figure dans le roman Rainbows End de Vernor Vinge, vieux de vingt ans déjà, dans lequel des bibliothèques entières sont ravagées par un appareil qui scanne les livres en les détruisant. Pour Vinge, la numérisation n’est pas un processus lent et soigneux, mais une opération industrielle radicale. Le savoir est "libéré" et indexé, mais l’objet physique est physiquement anéanti. C’est le triomphe de l’information sur la matière. Vinge imagine que la bibliothèque du futur n’est plus un lieu de stockage, mais un nœud de réseau.
Noir d’os
Se lancer dans la marche à corps perdu. Ne pas réfléchir où l’on va, maintenir la cadence des pas. Au début, on suit un parcours qu’on connaît déjà, on sort à peine du quartier, c’est normal d’emprunter des voies habituelles. La rue nous guide. On continue d’avancer. La vitesse finit par nous empêcher de prévoir l’itinéraire. La route monte, les jambes tirent un peu. Je repasse par hasard par des endroits où je ne suis plus venu depuis très longtemps. En montant la rue de Belleville, je contourne le Parc de Belleville, Je fais un petit crochet par la cour de la métairie, je remarque pour la première fois une terrasse minuscule derrière une grille ouverte envahie par la végétation. Il s’agit en fait de l’arrière cour du restaurant Le Mistral dont la devanture est située de l’autre côté du bâtiment, sur la rue des Pyrénées. Je pousse jusqu’à la place des grandes Rigoles. Sur le montant du auvent de la librairie L’Atelier ces mots qui attirent le regard : écrivez partout. Dans la vitrine de la banque, de l’autre côté de la rue, la peinture d’un homme qui dort sous une publicité qui nous invite à faire confiance à la banque, à se reposer sur leurs services. Pour aller de l’avant. J’accélère le pas. C’est difficile de se perdre, de trouver l’inconnu. Je crois que c’est la première fois que j’entre dans le Square des Saint-Simoniens. Je remonte la rue Pelleport dans la perspective de laquelle la façade blanche de l’immeuble futuriste de l’architecte Frédéric Borel. Cet édifice de béton et de verre aux volumes éclatés a des allures de sculpture cubiste monumentale. On dirait un jeu de mikado géant. L’usage de la couleur renforce l’effet général et apporte une énergie qui irradie dans le quartier. Je redescend vers la place des fêtes. Un homme avec un casque sur les oreilles invective les passants avec violence. S’il était armé il tirerait au hasard dans la foule. Je presse le pas pour m’esquiver cette fois. Je rentre en longeant le Parc des Buttes-Chaumont. De retour à la maison, sur Mastodon, je découvre par l’intermédiaire de Gilda, l’existence du terme Noir animal.
La chaleur de nos liens défait les nœuds des autres
À la bibliothèque, nous proposons régulièrement des aides informatiques individuelles qui se présentent sous la forme de rendez-vous de 45 minutes pour accompagner le public qui rencontre ponctuellement des problèmes avec le fonctionnement de son ordinateur, de son smartphone, de sa tablette, l’usage de certains logiciels. Nous leur conseillons de venir avec leur matériel et une série de questions sur ce qu’ils ne réussissent pas à faire fonctionner, qu’ils ne savent pas utiliser, pour qu’on puisse les aider au mieux, et que ce temps qui leur est consacré, assez court finalement, parvienne à répondre à leur attente. Et c’est généralement ce qui se passe. Bien sûr, comme toujours en bibliothèque, qui est tout autant le lieu d’une offre documentaire variée qu’un espace favorisant le lien social, on accueille beaucoup de gens qui viennent à ces séances pour parler, évoquer leurs problèmes (qui dépassent souvent leur seul cadre de l’informatique). Une de mes collègues m’avait prévenu, elle avait accepté l’inscription d’une très vieille femme qui voulait apprendre à utiliser l’ordinateur, et savoir comment se connecter. J’ai hésité à la rappeler pour lui dire qu’il était impossible de réussir à faire cela en si peu de temps. Mais j’ai finalement préféré la recevoir pour le lui expliquer de vive voix. Cette femme, qui n’avait pas d’ordinateur chez elle, ni smartphone, avait très envie d’apprendre à se connecter à Internet. Elle écoutait avec attention tout ce que je lui disais en essayant de ne pas être trop technique. Avec une détermination et une écoute, une attention touchante. Elle posait des questions pertinentes. J’ai compris qu’elle cherchait des informations sur Internet. Je lui ai dit que nous étions là pour la renseigner. Elle souhaitait obtenir l’adresse de l’office de tourisme de Dinard. J’ai senti qu’elle n’osait pas nous déranger et qu’elle voulait être autonome. Je lui ai dit que cela prendrait du temps, mais j’ai surtout insisté pour lui dire que nous étions là pour renseigner le public (sur tous les sujets, pas uniquement sur nos fonds documentaires) et qu’il ne fallait pas hésiter à venir nous voir. Nous serions ravis de lui répondre.
Pour aller de l’avant
Au fil du temps, se dessiner un chemin qui n’existait pas au moment où je le parcourais.
Apparaître disparaître, partir revenir.
Est-ce que ces rêves ont un sens ?





