Raconter cela consiste à s’éloigner
Joachim et Anne passent à la maison pour préparer la soirée du vendredi 12 juin à la médiathèque Françoise Sagan, où nous allons lire ensemble des extraits de mon livre. Très vite, nous nous mettons au travail. Nos voix lisent à tour de rôle les différents fragments de plusieurs chapitres. Chacun avec sa voix, sa manière de la poser sur le texte, de s’en emparer. C’est émouvant. À la fin, Joachim s’étonne de la forme très particulière de chaque fragment, de son rythme propre, de sa musique. Chaque fragment forme une boucle. Cela permet de lire le livre de façon continue, mais également de le parcourir selon l’heure, le lieu, ou au hasard en le feuilletant. J’ai toujours aimé l’idée qu’on puisse ainsi circuler à sa guise dans mes livres. Une lecture est un parcours. On peut suggérer des chemins, des voies à suivre, mais chacun est libre d’arpenter le récit à sa manière.
On finit par se comprendre soi-même
Ma propriété privée, le livre de Mary Ruefle, paru aux éditions Le Castor Astral en 2026, est un ensemble de proses poétiques courtes, ni poème, ni essai, plutôt des méditations existentielles, récits intimes, introspectifs, dans lesquels l’autrice se pose des questions à voix haute, sur le sens d’une pensée, la signification d’un rêve, ce que représente le bonheur. Elle s’interroge également sur le sens des différentes couleurs comme Goethe l’avait fait avant elle dans sa Théorie des couleurs, publiée en 1810, où le poète explorait l’impact psychologique des différentes couleurs sur l’humeur et les émotions. Ces réflexions sont placées aux côtés d’observations plus décalées, comme la façon dont on fabrique les têtes réduites, ou la découverte faite par Ruefle dans son enfance que les milkshakes sont meilleurs avec du sel et du poivre, ou des récits franchement autobiographiques comme celui où elle avoue avoir pleuré sans arrêt durant le mois d’avril 1998, car elle voulait mourir, à cause de la ménopause qu’elle aborde sous l’angle personnel mais également comme phénomène social : « une nouvelle adolescence, sauf que vous êtes adulte ».
L’écriture de Ruefle s’apparente à un sentiment pur, à la manière de la poésie. La juxtaposition et l’association d’images s’entremêlent ainsi tout au long de l’ouvrage. Dans la brièveté énigmatique du texte intitulé Le Sublime, sensation et sens se mêlent, et nous reconnaissons à la fois l’action et ce que pourrait être la signification cachée du texte : « La route était étroite, puis de plus en plus étroite, tournant tantôt d’un côté, tantôt de l’autre tandis que je grimpais, penchée sur le volant. Je voyais du coin de l’œil qu’il y avait une vue incroyable, mais je ne pouvais pas regarder. »
Dans À lire, s’il vous plaît, elle raconte les derniers instants d’une femme chez elle qui remplit de graines de tournesol la mangeoire pour les oiseaux, du point de vue imaginaire d’un chardonneret : « Depuis ma branche, je l’ai vue effectuer les activités qui lui plaisaient : ramasser une serviette par terre, remplir un formulaire pour suspendre la distribution du courrier, faire bouillir de l’eau, regarder dans le vide. »
Toute la beauté de l’écriture de Mary Ruefle tient dans l’indécision permanente dans laquelle nous tient son écriture, qui ne se limite jamais à une forme précise, un genre, ni à un point de vue univoque sur un sujet et qui, même si elle paraît autobiographique, nous touche toutes et tous. Les textes s’arrêtent sur des moments de calme, de contemplation, de tristesse parfois, menant à une prise de conscience ou à une nouvelle vision du monde. Ils tissent entre eux des liens qui peu à peu forment le sens du livre. Si les magnifiques fragments sur les couleurs de la tristesse, qui parsèment tout le livre, se répètent et donnent leur tonalité au livre, la tristesse y est explorée comme une émotion de la vie et des vivants, de la perte non pas comme quelque chose de concret, mais comme un signe de changement, une autre forme de possession. Une note de l’auteur (que je ne livre pas ici pour ne pas dévoiler la fin du recueil) fait office de clé, peut-être même de passe-partout, et ouvre de nombreuses portes.
Ce livre dresse le constat d’un agréable sentiment de partage contrarié, avec une mélancolie passionnée qui nous laisse sans voix : « Au début, on comprend le monde mais pas soi-même, et que lorsqu’on finit par se comprendre soi-même, on ne comprend plus le monde. »
Change ton malaise en vibrato
Rester en mouvement. Ce n’est pas qu’une question d’activités. Avoir des choses à faire, travailler à de nouveaux projets, avancer sur d’anciens. C’est avant tout une question de dynamique. Se mettre en mouvement. Dès que j’arrête, je me sens pris au piège. Ce n’est pas immédiat, c’est plus pernicieux. Au début, il me reste encore des choses à faire, j’avance l’esprit léger, je crois que ça va continuer comme ça, dans cet élan, ce rythme qui me porte au quotidien. Un imprévu survient, de la visite, une inquiétude passagère, des jours de vacances sans partir en voyage, sans pouvoir sortir, me promener, la canicule me retient plus longtemps que prévu à l’intérieur de la maison, sans pouvoir bouger, volets baissés, dans la pénombre étouffante de l’appartement. Des idées sombres m’envahissent. C’est si rare que j’en suis abasourdi. Je reste sans voix, mélancolique. Remise en cause générale. Tout m’échappe. Sans savoir comment réagir, ne rien réussir à faire d’autre qu’à lire. Je fais du surplace. Écrire ce qui ne va pas. Ce qui m’inquiète, ce qui m’obsède. Puis tout effacer. Un poids en moins. Dès que je réussis enfin à sortir à nouveau, même si c’est pour retourner travailler, je me sens mieux, moins oppressé. Je me remets en mouvement, et ce mouvement me soulage, m’apaise.
Le chant des oiseaux
Prenant l’air à ma fenêtre, j’observe un merle sur le bord de la fenêtre de mes voisins. Sur le toit de l’immeuble d’en face un petit moineau lance une trille au son perçant. Je vois le merle sur son promontoire, se figer et lever la tête vers le haut pour regarder dans la direction de l’oiseau comme s’il comprenait ce que l’autre oiseau exprimait dans son chant. Je me rends compte que je n’ai jamais cherché à savoir jusqu’à présent si les oiseaux d’espèces différentes ont la capacité de communiquer et de se comprendre. Certains oiseaux communiquent des informations importantes sur les menaces et les ressources alimentaires au sein de leur groupe, mais aussi à d’autres espèces qui partagent le même habitat. Bien qu’il existe certaines preuves suggérant une compréhension entre certaines espèces, dans certaines circonstances, cette capacité semble être limitée et dépendante en fonction de l’environnement et de l’apprentissage.





