Les vibrations de l’air
Nina nous demande si, comme elle, lorsque nous étions enfants, nous nous imaginions que les musiques que nous entendions dans la rue étaient produites directement sur place par des musiciens qui s’accordaient pour accompagner de leurs instruments et de leurs voix, tous les événements du quotidien. Elle précise plus tard sa pensée. Elle imaginait que des musiciens attendaient, chacun dans une pièce sans vitre d’un immeuble dont elle imaginait la devanture similaire à celle de l’immeuble de La vie mode d’emploi, de Georges Perec, dont l’immeuble en coupe représente les occupants du lieu à un moment précis, chacun dans sa pièce comme dans une case, avec son instrument et son style de musique, prêt à jouer un air adapté à la situation. En rentrant du travail, j’entends une femme qui chante des vieux airs de la chanson française, Piaf, Brel, Aznavour, en provenance de la place Simon-et-Cyla-Wiesenthal. Sa voix de tête hésitante, chevrotante, est un peu fausse ce qui renforce la nostalgie de ces musiques qu’elle partage aux nombreuses personnes qui font semblant de ne pas l’entendre, buvant un verre sur la place bondée à l’heure de l’apéritif. Un peu plus loin, c’est un grand gaillard noir, qui roule des mécaniques, remontant le quai de Valmy, sac à dos jeté négligemment sur l’épaule, à l’intérieur duquel une enceinte portative diffuse une musqiue soul qui transforme l’atmosphère du lieu, en imposant son rythme et sa mélodie.
Laisser venir l’émotion sans être engloutie par elle
Deux papillons volent au-dessus de la pelouse et des fleurs sèches du jardin, à cause des différentes vagues de chaleur, de canicule qui se sont répétées pendant tout l’été. Leurs mouvements tournoient l’un autour de l’autre, tourbillonnent et s’entourent en une spirale constamment changeante, évolutive, nouant un dialogue entre eux, un dialogue mystérieux et secret, aérien, dans le mouvement de leur libre circulation, du battement de leurs ailes jaune pâle, chorégraphie gracile, légère, qui s’accorde avec miracle avec l’air de jazz que j’écoute ce matin.
Face à l’inévitable
L’intelligence artificielle n’est que la nouvelle étape de la « production artificielle » du besoin propre au capitalisme traversant une phase de crise de la profitabilité. Pour Romaric Godin, dans son livre Le problème à trois corps du capitalisme (La Découverte, 2026), la révolution technologique de l’IA et l’aliénation consumériste sont les faces d’une même pièce, sans oublier la crise écologique. [1] On ne peut comprendre le développement contemporain de l’IA qu’en lisant son imposition à l’ensemble de la société (dans la sphère industrielle mais aussi domestique) comme un moyen de soutenir le taux de profit d’un capitalisme à bout de souffle, en peine d’accumulation, incapable d’honorer les promesses de croissance nécessaires au maintien de la relative « paix sociale » qu’il assure en période d’abondance. L’IAG orchestre une « production artificielle du besoin ». Elle n’améliore pas la productivité des tâches que nous accomplissons déjà, car son but est ailleurs. Elle crée de la demande, de la demande forcée, injectée dans un système déjà saturé : « Quand bien même nous ignorerions encore à quoi l’IAG pourrait bien servir, le capital, lui, le sait, et nous somme de le croire. » [2]
Ces étranges contrepoints de la mémoire
Impossible de retrouver la trace de ma carte mémoire sur laquelle sont archivées mes photographies des derniers mois. Je suis rentré un soir de la semaine, j’avais pris des photographies des ouvrages empilés à l’abri de la boite à livres de ma rue. Je voulais les charger sur mon ordinateur. Je sais que je l’ai fait car elles figurent bien sur mon compte Flickr. D’habitude, je sors tout de suite la carte du lecteur externe qui me permet de transférer les photos en ligne pour la remettre immédiatement à l’intérieur de l’appareil. Les rares fois où je la laisse dehors, c’est toujours à un endroit facilement accessible et bien visible. Je ne l’y laisse jamais très longtemps. Mais, là, je ne me souviens de rien. Je ne vois pas où je l’ai posée, ce que j’ai pu en faire après l’avoir utilisée. Tous les scénarios tournent dans ma tête depuis le moment où, cherchant à prendre des photos le lendemain, j’ai mis du temps à réaliser que je le faisais dans le vide. Carte mémoire inexistante. Je ne lisais pas le message sur l’écran de l’appareil. J’ai dû laisser tomber la carte mémoire sans m’en rendre, qui sait ? Peut-être l’ai-je jetée à la poubelle par inadvertance ou l’ai-je posée à un endroit où je ne la laisse jamais et depuis elle a probablement été recouverte par des livres ou des feuilles de papier. Je la retrouverai avec de la chance à mon retour de vacances. Ce n’est pas très grave. J’ai sauvegardé l’essentiel de ces images sur mes disques durs. Ce qui me préoccupe, c’est mon incapacité à me souvenir ce qui s’est passé, ce n’est pas la perte de l’objet qui me trouble. Je préfère en rire en me souvenant de la fois où j’ai retrouvé plus d’un an après un paquet de chocolats de Pâques que j’avais tellement bien dissimulé dans ma bibliothèque que je l’y avais oublié tout ce temps.
[1] « La question n’est pas de constater que les gens vivent plus ou moins pauvrement, mais toujours d’une manière qui leur échappe. » Guy Debord, cité par Romaric Godin
[2] Le problème à trois corps du capitalisme, de Romaric Godin (La Découverte), 2026, p. 139





