Dimanche 17 mai 2026
De la lumière et des bruits
Contacts successifs #154

Ce recel dans l’épaisseur des mots [1]

Dans une bouilloire thermique du Sud-Ouest où il fait gavé chaud, un instavidéaste neuroatypique passe ses journées à bouiner devant son proxy profitant de la découvrabilité des contenus en ligne. Il prompte des intelligences artificielles génératives capables de matrixer n’importe qui jusqu’au suicide forcé. Son dernier crush ? Une femme qui a décidé de marrainer une association d’équithérapie protégeant une espèce parapluie menacée par la fast-fashion. Chaque soir, il prépare un bibimbap accompagné d’onigiris et d’une mousse montée à l’aquafaba, pendant qu’un banger tourne en boucle dans son appartement devenu une véritable dinguerie climatique. Son voisin, un charo miskine persuadé d’être victime du système comme tous les incels, parce qu’on l’accuse de pornodivulgation, passe son temps à publier des vidéos confuses sur la guerre hybride, avec une assertivité aussi fragile qu’une pistole oubliée au soleil.

Île Panchout, Bords de l’Yerres, Yerres, Essonne, 8 mai 2026

Un espace qui a perdu l’empreinte

Réveil en sursaut, en plein milieu d’un rêve. Je mets du temps à émerger, ce qui m’arrive rarement. Pas l’habitude de sortir le lundi. Il pleut. J’ai regardé la veille l’itinéraire sur une carte pour préparer le rendez-vous à venir, un lieu que je connais cependant, où je suis déjà venu plusieurs fois. En sortant du métro, mes repères sont troublés. Je me précipite dans une direction qui n’est pas la bonne. J’anticipe sur le rendez-vous suivant. La rue Saint-Sabin forme un arc de cercle. Je sens bien que je m’éloigne du but à atteindre, mais je ne vois pas comment revenir sur mes pas. Tout me semble inversé comme si je regardais le plan se refléter sur un miroir. J’ai beau regarder sur mon smartphone, rien n’y fait. Ma géolocalisation me joue des tours et me déplace à sa guise. Ce n’est plus un repère, c’est un leurre qui me perd. Le temps presse, je ne veux pas arriver trop en retard. Anne envoie un message auquel je ne réponds pas, concentré sur mon plan. Je suis si peu souvent déboussolé à ce point, moi qui me targue d’avoir un excellent sens de l’orientation. En revenant vers le boulevard Richard-Lenoir, j’aperçois une silhouette familière. Je souris. Anne cherche son chemin elle aussi. Je partage avec elle mon désarroi, avant de réaliser que nous allons tous deux à contre-courant du chemin à emprunter. Nous finissons par rejoindre Eric qui nous attend au café de l’Industrie. Ce café est lui-même assez trompeur avec ses deux entrées, dans deux rues parallèles. Bien sûr, avec Anne, nous entrons par la porte à l’opposée de la salle principale. Après ce rendez-vous, je mets plusieurs heures à retrouver mes esprits, à sentir mes pieds à nouveau toucher le sol. Ce n’est pas lié à ce que nous nous sommes dits au café, bien au contraire. La conversation a été plaisante et très constructive. Mais, depuis mon réveil précipité ce matin, j’ai la tête à l’envers. Après avoir mangé avec Caroline et Alice et avoir visité l’exposition Curiosité au Cent, je décide de rentrer à pied à la maison. Le temps s’est levé, quelques belles éclaircies. La sensation de fatigue à l’arrivée me fait oublier les absences du matin. Comme si, tête en l’air, il m’avait fallu m’épuiser à marcher, traverser la ville d’un pas soutenu, et cette activité physique pour me remettre dans le bon sens, la tête à l’endroit.

Le pouvoir argentique des mots

Anne Savelli m’a fait remarquer qu’il y avait dans plusieurs de mes textes, et dans le dernier tout particulièrement, de la suspension, là où elle, de son côté, travaille plutôt la tension. Qu’est-ce qui me fascine tant, m’attire à ce point dans cette situation momentanée, cette interruption ? Dans ce qui ne dure qu’un moment, qui est éphémère. J’ai toujours été proche de l’image dans l’écriture, de ce qui se fixe en un instant, mais reste fragile, évanescent, dans cette technique de la photographie que je pratique au quotidien, parallèlement à l’écriture. Pour expliquer à Anne ce qui se jouait pour moi dans la fugacité de chaque scène située au même instant dans différents endroits du monde, j’ai utilisé l’image d’une allumette qu’on craque dans l’obscurité. Le temps qu’elle reste allumée, on peut percevoir tout ce qui nous entoure. Ce qui nous oblige, dans ce temps réduit, à nous concentrer pour enregistrer le plus de détails possibles, avec l’ensemble de nos sens. Avant que la pénombre recouvre tout à nouveau et qu’on ne voie plus rien d’autre que ce qu’il nous en reste en mémoire. Cela se répète plus de 400 fois en fonction du nombre de lieux et de scènes dans le livre. Bien sûr, en choisissant cette image de l’allumette, je me suis souvenu des séances de développement photo avec mon ami Damien. J’en garde un souvenir puissant, initiatique, celui du bain révélateur. Nous attendions tous deux, fébrilement, dans l’espace confiné de la pièce, que l’image surgisse à la surface du papier blanc qu’il agitait dans le bac, avant de l’extirper pour la faire sécher. Chaque détail de l’image photographiée apparaissait lentement, dans ce laps de temps où tout devient possible. Le dispositif d’écriture de ce texte explique ce processus proche de la révélation photographique. Ce que Servanne Monjour décrit très justement dans son texte La révélation : archéologie d’une métaphore photolittéraire. Au départ de chaque texte du livre, il y a une photographie. C’est ce que l’on peut retrouver dans la première version du texte, dans le projet de L’espace d’un instant. L’appropriation iconique se trouve au cœur de mon dispositif d’écriture, selon Corentin Lahouste, qui insiste sur la façon dont les déplacements qui sont inhérents à ce geste d’appropriation font éclore de singulières expérienciations verbo-visuelles. Cette photographie n’existe pas. C’est un arrêt sur image. La capture d’une image animée, en provenance d’un film. Pour ce livre, j’ai repris l’ensemble des scènes initiales, pour les réécrire, sans avoir l’image sous les yeux. En les convoquant dans ma mémoire, comme avec l’allumette. Le texte décrit souvent ce qui se passe à un endroit, mais il peut aussi bien raconter ce qui se passe avant ou après, et parfois même dans l’envers de ce lieu.

Passage Lhomme, Paris 11ème, 8 juillet 2013

La pluie d’éclats est sans issue

Il pleut sur les boulevards, les vitrines, les balcons chargés de géraniums, les auvents des cafés, les scooters bâchés, les grilles des jardins publics, les platanes, les bancs mouillés du boulevard de la Villette, les statues, les palissades des chantiers, les journaux abandonnés par terre, les caniveaux où tournent des pétales détrempés, les chaussures blanches déjà tachées, les parapluies retournés par le vent, les trottinettes, les feux rouges, les façades haussmanniennes grises sous l’averse, les chiens qui s’ébouent, les livreurs pressés, les colonnes Morris couvertes d’affiches bariolées, les gouttières qui débordent, les pavés luisants, les ponts, les péniches, les cadenas, les silhouettes qui courent d’un abri à l’autre, les fenêtres malencontreusement restées ouvertes, les mégots collés au sol, les serveurs qui empilent les chaises en catastrophe, les taxis, les bus embué, les parkings souterrains, les boîtes aux lettres, les toits d’ardoise luisants, les verrières des passages couverts, les cours intérieures où l’eau tombe en cascade le long des descentes de zinc, les pigeons immobiles sous les corniches, les joggeurs du canal qui pressent l’allure, tête basse, les couples serrés sous un même parapluie, les fils électriques, les gyrophares de la police dans la circulation ralentie, les fontaines, les terrains de basket vides, les squares désertés, les sirènes lointaines, les halls d’immeubles où l’on attend que ça passe, les cheveux qui frisent sous l’humidité, fluffy, les flaques où le ciel se renverse, puis soudain les nuages se déchirent, les premières ombres réapparaissent sur les murs, le sol, la vapeur monte du bitume, les oiseaux traversent le ciel, les enfants sautent de joie dans les flaques, les gouttes suspendues aux feuilles des arbres, les odeurs de pierre et de bitume tièdes, les reflets bleus sur les vitres, dans la lumière revenue.

[1Ces nouveaux mots entrent dans les nouvelles éditions 2027 des dictionnaires Le Robert et Larousse :

Aquafaba : Eau de cuisson des légumineuses, utilisée en cuisine comme substitut au blanc d’œuf.

Assertivité : Capacité à s’affirmer dans le respect d’autrui.

Banger : Chanson qui met tout le monde d’accord dès les premières notes.

Bouilloire thermique :Logement qui devient invivable en période de fortes chaleurs.

Bouiner : Passer son temps à de vagues occupations.

Bibimbap : Plat coréen à base de riz, de légumes sautés, d’un œuf et de viande marinée, relevé de pâte de piment.

Charo : Homme à la recherche de multiples aventures amoureuses.

Crush : Penchant amoureux soudain pour quelqu’un ; coup de cœur pour quelque chose.

Découvrabilité : Capacité à rendre une information ou un service facilement accessible sur Internet.

Dinguerie : Action ou parole insensée, extravagante, loufoquerie. Chose extraordinaire, grandiose, propre à susciter l’émerveillement, l’admiration.

Equithérapie
Thérapie utilisant le cheval comme médiateur pour soigner, appartenant aux zoothérapies.

Espèce parapluie : Espèce dont la protection assure celle des autres espèces d’un même écosystème.

Fast-fashion : Modèle économique du prêt-à-porter qui consiste à proposer un renouvellement rapide de collections à petit prix et de moindre qualité.

Gavé : Très usité dans le Sud-Ouest et qui signifie « beaucoup de, plein de ».

Guerre hybride : Conflit combinant des modes d’action militaires et non militaires.

Incel : Mouvance masculiniste composée d’hommes célibataires qui se prétendent rejetés par les femmes, qu’ils jugent responsables de leur célibat.

Instavidéaste : Personne qui diffuse un flux vidéo en direct sur internet, généralement en interaction avec sa communauté.

Marrainer : Accorder son soutien moral à un projet, une cause, en parlant d’une femme.

Matrixer : manipuler ou conditionner. « Faire une impression profonde et durable sur (quelqu’un) ».

Miskine : Qui inspire de la pitié ; faible.

Narchomicide : Meurtre lié au trafic de drogue.

Neuroatypique, neurodivergent : Se dit d’une personne dont le fonctionnement neurologique diffère de celui du plus grand nombre et, spécialement, qui présente un trouble du neurodéveloppement (TSA, TDAH, DYS, etc.).

Onigiri : Mot japonais, boulette de riz assaisonnée et recouverte d’une algue nori.

Pistole : Pastille de chocolat plate, ronde ou ovale utilisée en pâtisserie.

Pornodivulgation : Divulgation de photos ou de vidéos à caractère sexuel sans le consentement de la personne exposée.

Prompter : Envoyer un prompt, une instruction à un algorithme d’intelligence artificielle générative pour obtenir une réponse ciblée.

Proxy : Dispositif informatique servant d’intermédiaire entre les ordinateurs d’un réseau privé et Internet.

Suicide forcé : Le geste fatal résultant du harcèlement moral exercé par un conjoint ou ex-conjoint.

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