La nuit s’orienter aux étoiles
Lorsque brusquement je me réveille, que j’ouvre les yeux dans la nuit car les images de mon rêve sont trop violentes ou trop inquiétantes, voire insoutenables, ou parce que le soir j’ai bu trop de café, ce sursaut me donne l’impression de basculer soudain de nuit en plein jour. J’ai développé, depuis plusieurs semaines, une méthode qui n’a pas encore tenu toutes ses promesses mais que j’ai tenté de nouveau de mettre en pratique après les quelques vertiges et troubles immanquablement provoqués par le jet lag de notre récent vol Paris-Tokyo. Je me suis réveillé plus tôt que d’habitude le lendemain de notre arrivée au Japon. Pour rester au lit et tenter de prolonger ma nuit, j’ai gardé les yeux fermés en essayant de me concentrer sur une image. Celle d’un lieu que je connais bien, d’un parcours que j’effectue quotidiennement, ou d’une scène d’un film que j’aime tout particulièrement. J’ai remarqué qu’en visualisant ce chemin, il m’arrive, au bout de quelques minutes, de ne plus être focalisé sur l’image, mais que c’est celle-ci qui m’emporte littéralement avec elle. Une image en entraînant une autre. Cependant, pour l’instant, je finis toujours par revenir à moi, à ma présence dans ce lit, sans réussir à m’endormir.
Les traces d’une exploration
Dans le Musée du 21ᵉ siècle à Kanazawa au Japon, les salles d’exposition permanente sont exceptionnellement fermées. Une exposition temporaire propose cependant une thématique qui nous rappelle celle de l’exposition du FRAC Marseille : Des marches, démarches que nous avions visitée avec Caroline. Dans cette exposition, le processus créatif commence par l’acte d’observer le monde extérieur, par l’attention portée à l’acte de marcher lui-même. Des activités telles que la déambulation, l’alpinisme, les manifestations, ou les pèlerinages, ne se révèlent pas comme de simples moyens de se déplacer, elles se transforment en expériences physiques qui favorisent la pensée et l’apparition de la beauté. Tout le monde ne peut cependant pas marcher librement partout et aussi longtemps qu’il le souhaite. La possibilité de marcher et de séjourner, qui donne son titre à cette exposition Walking, Staying, dépend aussi de la condition physique et du cadre politique et social. L’acte de la marche devient alors un acte de résistance ou de protestation, en prenant différentes formes dans les œuvres d’art. À travers ces pratiques autour de la marche et du séjour, l’exposition met en lumière les différentes relations qui se construisent entre les personnes, les espaces et la société.
Trois œuvres de cette exposition ont retenu tout particulièrement mon attention. La première est le projet commémoratif Nha Trang, Vietnam : Vers le complexe — Pour le courageux, le curieux et les lâches. Il s’agit d’une vidéo de Jun Nguyen-Hatsushiba, réalisée sous l’eau. On y voit de jeunes hommes tentant de tirer des cyclos à travers les courants marins, obligés de remonter régulièrement à la surface pour respirer et finir leur vaine tâche. Le cyclo était autrefois un moyen de transport populaire, avant de disparaître face à la concurrence des motos et des voitures. Dans cette vidéo, c’est le symbole des travailleurs confrontés aux changements sociaux et économiques. Leur abandon au fond de la mer évoque la mémoire de ceux qui ont fui le Vietnam, de ceux qui y sont restés et de tous ceux qui ont lutté pour survivre. La seconde œuvre est celle de Yanase Anri. La jeune artiste utilise la vidéo pour enregistrer ses actions dans les espaces publics et les réactions des passants. Dans Kein Licht. – From the place where I am standing now, elle marche le long de la clôture du chantier d’héliports à Okinawa, en récitant à voix haute un texte d’Elfriede Jelinek. Ce texte a été écrit après le séisme et la catastrophe nucléaire de 2011 au Japon. Il fait entendre un « nous » difficile à définir, tandis que la marche de Yanase le long de cette ligne de démarcation fait résonner différentes voix sans qu’elles se rencontrent, soulignant ainsi le silence qui demeure à l’intérieur. Enfin, troisième œuvre, elle aussi très politique, celle de Chen Shaoxiong. Ink Media représente des scènes de manifestations qui ont eu lieu dans le monde entier sous la forme de peintures à l’encre, réalisées à partir d’images trouvées sur Internet puis animées par l’artiste. Ce travail, présenté également sous la forme d’un montage vidéo, Ink History, interroge le contrôle de l’information en Chine, et la façon dont ces images sont transmises, conservées et deviennent avec le temps des traces historiques et esthétiques.
En réalité tout le monde
Hasard du calendrier, j’ai publié vendredi le podcast de ma lecture du livre de Jérome Schmidt, Une prière pour John Coltrane, paru aux éditions Noir et blanc. Nous rentrons un peu fatigués de notre excursion de la journée. Celle-ci a débuté par l’un des plus beaux parcs du Japon, le Ritsurin, suivi par la visite de Shikoku Mura, musée en plein air composé de bâtiments historiques allant des époques d’Edo à l’ère Taishō, avant l’ascension du mont Yashima. Nous remarquons un bar du nom de Voice, jazzkissa du style de ceux qu’évoque justement Jérôme Schmidt dans son livre. Tenu par un homme d’un certain âge, on y trouve des disques en parfait état. Nous choisissons un bar plus proche de notre hôtel. Nous traversons un parking à peine éclairé (de nombreux endroits en ville restent dans une pénombre surprenante, nous en avons fait l’expérience avec Caroline du côté du port de Takamatsu). Nous avisons dans un recoin une bâtisse en bois collée contre le mur d’enceinte. Une lumière rouge apparaît de l’autre côté de la bâtisse. On se rapproche pour découvrir qu’il s’agit d’une izakaya akachōchin, en raison de la lanterne en papier rouge traditionnellement suspendue à l’entrée des débits de boissons alcoolisées. L’izakaya s’apparente au bistrot ou au bar à vin en France, au pub anglais ou au restaurant à tapas en Espagne. À l’entrée, le mot « Copenhague » est discrètement écrit en katakana. On se croirait transporté dans un café hors du temps, bercé par une musique jazz. Le propriétaire, à la barbe blanche, dans sa cuisine, et la serveuse, au comptoir, s’affairent pour nous accueillir. On sent cependant que dans ce type d’endroit on prend son temps pour savourer un verre tranquillement sans se précipiter, en goûtant quelques spécialités de la maison. Au centre du restaurant, l’oden, en libre-service, est disposé sur une table haute, permettant à chacun de se servir et d’annoncer sa consommation. L’oden est un pot-au-feu japonais, composé d’ingrédients longuement mijotés dans un bouillon de type dashi, préparé avec des algues konbu, de la bonite séchée (katsuobushi) et de la sauce de soja. Les ingrédients varient en fonction des régions mais sont généralement à base de poisson et de légumes, notamment du radis blanc japonais (daikon) et du tofu. Nous le dégustons avec de la moutarde japonaise. La serveuse communique avec nous à l’aide de son smartphone. Elle y traduit en anglais les phrases qu’elle écrit à notre attention en japonais. Tout se passe en souriant. Elle est étonnée de nous voir dans ce bar habituellement fréquenté par des habitués uniquement. Tout en buvant bière et umechu soda, nous avons mangé des edamames, une assiette de saucisses avec du bacon maison, dont une saucisse de Wiener découpée, avec humour, en forme de poulpe. La technique consiste à faire plusieurs incisions à une extrémité de la saucisse, ce qui crée l’apparence de tentacules agités. Une fois cuites, ces coupes se recroquevillent, donnant à la saucisse un aspect ludique de pieuvre. Le plat suivant : poulet frit avec de la sauce soja Scallion (Yurinchi). Sa croûte mince et croquante autour de l’intérieur juteux. C’est la sauce qui rend ce plat particulièrement bon. Elle est à la fois acidulée et salée, coupant la graisse et faisant du poulet frit un plat étonnamment léger, accompagné d’oignons frais finement émincés, et une assiette de Yaki udon, des nouilles udon sautées à la japonaise garnies de katsuobushi (copeaux de bonite séchée). Comme d’habitude, nous avons trop commandé, gênés des efforts que notre présence exige de nos hôtes, alors que l’izakaya est avant tout un lieu pour boire et grignoter.
La nuit n’est pas un jour
Nous abordons la fin de cette première semaine au Japon. Nous quittons Takamatsu, dans la préfecture de Kagawa, pour rejoindre en bus Kochi, située dans le sud de l’île de Shikoku, et passer ensuite la seconde semaine de notre périple japonais à Osaka puis Tokyo. Je termine l’écriture de ce journal avant de le programmer directement depuis le bus connecté au WiFi. C’est une expérience assez étrange. Le bus file à vive allure à travers les paysages montagneux de l’île. Le jour tombe doucement. La lumière dorée de cette fin de journée nimbe les paysages marins de Shikokuchūō, ville dont la spécialité demeure la fabrication artisanale de papier washi, avec ses usines, ses complexes industriels, leurs cheminées pointant vers le ciel orangé, leurs colonnes de fumées blanches se mélangeant aux nuages pommelés.





