Dimanche 19 avril 2026
Ce qui reste du passage
Contacts successifs #150

Et rien qu’un peu d’amour

À la maison, je fredonne un air. Caroline se met à la chanter à son tour. Alice nous demande de quelle chanson il s’agit, se demande si cela ne vient pas des Parapluies de Cherbourg. Je lui réponds que pour moi c’est plutôt lié à une série ou à un film des années 80. Caroline finit par retrouver l’origine de la chanson. Il s’agit en fait d’une chanson interprétée par Véronique Jannot, Tous les enfants ont besoin de rêver, bande originale de la série télévisée, Pause café, diffusée en 1981, dans laquelle elle jouait le rôle de Joëlle Mazart, jeune assistante sociale au grand cœur travaillant dans un lycée de banlieue. Une voix douce, une mélodie apaisante. Mais quand l’air me revient en tête, qu’il sort de ma bouche, aucun mot n’est prononcé, plutôt un grommelot. Ce charabia composé de langage macaronique et d’éléments onomatopéiques, style de langage utilisé dans le théâtre satirique et dans la pantomime. Un air en appelle un autre, ils s’enchaînent sans qu’on sache pourquoi. Je pense alors au film de Charlie Chaplin, Les Temps modernes, que je dois évoquer samedi, à la bibliothèque, pour notre sélection cinéma de films sur les robots et l’IA. Charlot y interprète, en grommelot, la chanson de Léo Daniderff : Je cherche après Titine, connue aux États-Unis sous le titre : The Nonsense Song. Charlot, devenu garçon de restaurant, a prévu de chanter Titine, dont sa compagne a écrit les paroles sur ses manchettes. Les perdant, il se met à improviser des paroles incompréhensibles, mélange de français et d’italien. Sa prestation est néanmoins un triomphe. Ce sont les premiers mots prononcés au cinéma par le personnage de Chaplin. Les chansons qui nous reviennent en mémoire sans prévenir, comme la musique des 400 coups, le film de François Truffaut, composée par Jean Constantin, que je fredonne souvent, presque malgré moi, sont des valses fragiles, qui révèlent la tendresse enfouie de notre enfance.

Église Saint-Médard, Paris 6ème, 6 avril 2026

Un espace à l’envers

Je me lève cette nuit encore pour occuper l’espace étroit qui sépare le sommeil de son impossibilité. Je choisis de ne pas lutter contre l’insomnie. Je m’y installe sans rechigner, comme à un poste d’observation. Derrière la vitre. Face au jardin. Tout semble immobile dans l’obscurité. Pourtant, tout paraît tendu, dans l’attente d’un secret qui ne se dévoile pas. Je regarde le paysage. Les volumes des bâtiments devant, des arbres du jardin, s’adoucissent progressivement pour sortir du noir de la nuit et apparaître enfin plus nettement. J’essaie de construire une phrase dans ma tête. Une seule phrase, lente, tendue vers l’extérieur. Elle suit progressivement ce qui se trame dans l’obscurité. Les jeux d’ombres. Les frémissements d’air à peine perceptibles. J’ai cette impression persistante de me trouver au bord d’une découverte majeure qui m’échappe. Il ne s’agit pas d’une révélation spectaculaire, mais plutôt d’une simple annonce. Quelque chose que je peine à comprendre, peut-être. Je le pressens sans pouvoir le nommer. L’appartement s’enfonce dans le silence nocturne. Je m’avance intérieurement avec une détermination encore un peu hésitante. Un pas après l’autre. Prudent. Mon cœur bat. Mon regard se détache de moi. Il devient presque étranger, indifférent à ce que j’étais encore il y a quelques instants en me levant. Dans ce glissement silencieux, ouaté, quelque chose bascule. La nuit ne tombe plus autour de moi mais en moi. Elle révèle un lieu sans réel dehors. Un lieu tendu, clair et sombre à la fois, où tout tremble, sans vraiment se montrer.

En deux temps trois mouvements

Le dernier film de Christian Petzold, Miroirs n°3, porte le titre d’une pièce pour piano impressionniste de Maurice Ravel, également connue sous le titre : Une barque sur l’océan. Un couple qui ne s’aime plus, qui n’a plus rien à voir l’un avec l’autre. Ils partent en voiture pour une balade avec un couple d’amis. Laura, la jeune femme, est maussade, distraite, la tête ailleurs pendant tout le trajet. Leur histoire est terminée depuis longtemps, mais ils ne parviennent pas à se l’avouer. Laura finit par refuser d’aller plus loin. Sur le chemin du retour, la voiture de son compagnon fait une sortie de route, il est tué sur le coup. Miraculeusement sauvée, la jeune femme préfère rester dans la maison près de laquelle a eu lieu son accident, ne souhaitant pas aller à l’hôpital, ou rentrer chez elle. Si elle est si vite acceptée dans cette maison, et si elle s’y trouve si bien, c’est qu’elle y remplit un vide et que ce vide en elle, cette incertitude sur son avenir, à cet endroit, s’efface lentement. La place qu’elle trouve auprès de Betty et de sa famille n’est pas la sienne. La disparition brutale de son compagnon libère un espace inédit. Les deux hommes de la maison n’y vivent plus depuis le drame qui a bouleversé la maison, en faisant éclater la famille. Ils travaillent dans un garage un peu plus loin dans la région. Lorsqu’ils acceptent à contrecœur l’invitation à dîner de Betty, ils s’imaginent qu’elle a de nouveau perdu pied. Tous les trois sont à table, embarrassés de se retrouver là, ensemble, ils n’en ont plus l’habitude depuis longtemps. Une quatrième assiette a été disposée sur la nappe blanche. À voir leurs mines défaites, ils s’imaginent que la convive invisible n’est qu’une nouvelle chimère de Betty qui les prie d’être patients. Soudain, un fracas de casseroles retentit dans la cuisine, et la jeune femme surgit sous leurs yeux, portant une énorme casserole. Elle n’est donc ni un fantasme ni un fantôme, mais qu’attend-elle de ces inconnus, et qu’est-ce que cette famille, d’abord accueillante mais avec ses secrets, espère d’elle ? Cette famille a des secrets. Ce qui trouble de plus en plus Laura, qui la met mal à l’aise, et l’oblige finalement à fuir. Cette fuite ne laisse pas un nouveau vide. Elle remet de l’harmonie entre les membres de cette famille. Ils renouent enfin le dialogue, se retrouvent après s’être séparés, réparés pourrait-on dire, comme ils réparent tout ce qui dysfonctionnait dans la vieille maison (le robinet qui fuit, le lave-vaisselle qui ne fonctionne pas, le piano désaccordé), pour finir par revivre ensemble sous le même toit.

Cimetière du Père-Lachaise, Paris 20ème, 5 mai 2014

Le discontinu des fragments

Sandor Krasna, le bot poétique qu’on peut suivre sur Mastodon, créé à la sortie de Mémoire vive, est l’antilivre publié par les éditions Abrüpt. Voici les deux derniers tercets publiés.

J’ai le sens du funèbre comme on apprend l’art de la fête et le sens de l’humour.
L’intention est du reste de sortir de l’impasse.
Nous délaissons les sommets et les plaines, nous nous moquons des visions en étages.

Nos repères sont bouleversés dans un espace à l’envers.
L’instantané nous fascine en tant que tombeau du temps.
C’était devenu aussi définitif.

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