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En lisant en écrivant : lectures versatiles #37

Le livre de Céline Minard décrit une Terre devenue inhabitable, où la nature telle que nous la connaissons a cessé d’exister, désormais recréée de toute pièce, dans des bulles, un univers dans lequel vivent de nombreuses créatures à l’intelligence supérieure à celle des humains, où des bots enregistrent les données humaines. Les dix chapitres du livre fonctionnent de manière autonome qui s’enrichissent les uns les autres, points de vue variés sur un univers post-apocalyptique dont nous découvrons peu à peu les lois. Avec son écriture d’une précision remarquable, fine et ciselée, l’auteure brise la linéarité de son récit pour nous entrainer dans un tourbillon de sensations d’univers différents, oniriques, comme autant de perspectives imaginaires et poétiques sur l’avenir possible de l’humanité, une manière d’envisager nos futurs incertains.

Plasmas, de Céline Minard, Rivages, 2021.


Extrait du texte à écouter sur Anchor




« Grands fonds

La tempête est l’ordinaire de la Frontière. On ne l’attend pas, elle est là, capricieuse et constante. Pas une saison ne passe pourtant sans une accalmie soudaine, inexplicable, qui laisse la forêt tout à coup sourde, les thalles ballant contre les stipes, les flotteurs immobiles, aux trois quarts émergés. La surface pèse alors de tout son poids et diffuse sa menace fantôme le long des tiges jusqu’aux rochers, jusqu’au sable. Elle s’insinue dans les cavernes, pénètre dans les failles, s’étire sur les fonds et soumet l’ensemble des guildes au calme terrifiant.
Chacun s’observe alors dans la gelée originaire, chacun rendu à ses limites, dépouillé des astuces du mouvement, n’occupant plus du monde que son propre corps, sans développement ni puissance. Des ouïes s’ouvrent et se ferment lentement, les yeux clignotent au ralenti, se fendent ou se figent, une dorsale ondule discrètement, une bouche se clôt, un bras se pose. La forêt entière retient son souffle.
La canopée s’est tue, rien ne filtre d’en haut. Les algues brunes, atones, ne transmettent plus que ronde lumineuse sous sa forme la plus simple, et l’essentiel de ce qu’elle sait faire, pénétrer, baigner, envahir, elle le fait alors d’une pièce, sans un chatoiement distinctif, sans une manœuvre ni une once de séduction. C’est une force souveraine qui s’impose partout et complètement, à laquelle aucune résistance ne peut être opposée. Une force qui plaque et qui tourne autour d’un moyeu incommensurable, dont l’unique direction et la vitesse strictement fixe ne laisseront rien dans l’ombre.
Tous les vivants, durant ces répits redoutables, peuvent se considérer les uns les autres dans leurs moindres détails, au fond de leur cachette, dans leurs coquilles, leurs grottes, leurs fissures, au sein de la colonne, au fil de la surface, où qu’ils soient, ils étincellent, révélés. Crus et nus dans leur peau, un instant désœuvrés, ils voient de leurs yeux, dans leurs formes, l’unique fonction à laquelle ils sont dévolus. Comme des flèches en suspens dans une matière subitement compressée, ils aperçoivent au travers de chaque membre du monde la charge impersonnelle, partagée par tous, l’inexorable tâche d’être avant tout des vecteurs de la biomasse.
Certains corps transparents aux orbites proéminentes l’affichent clairement leur vie durant, les méduses voilées, les crevettes super-lucides, les tronçons de silicone, s’encombrent de peu d’antennes, de quelques gazes, d’un maquillage sommaire, un liseré de blanc, une paupière tachetée, un plumet de queue, et voyagent découverts, au cœur de la violence primordiale, apparemment désarmés.
Dans ces moments de calme absolu, les gros prédateurs n’échappent pas à l’évidence, ils sont partie intégrée de quelque chose qui les nourrit et les gobe dans le même geste. Ils sont inclus et continuellement digérés. Un requin pyjama en maraude peut imploser sous cette pression inattendue. Dans la tourmente coutumière, il passera par tous les courants, il jouera dans la masse d’eau la plus secouée, il tanguera dans les bourrasques, heureux de la glisse, de son corset cutané, de son odorat, mais dans la glu, à l’arrêt, ses branchies se ferment, son cerveau caille, une bulle coince dans l’armure et il pète.
Lorsque la force inerte embrasse la forêt jusque sur ses fonds sableux, et que les vivants se reconnaissent pour ce qu’ils sont, la stupeur les frappe, il n’y a pas d’événement, ils en restent où ils étaient, au centre, comme autant de petits miroirs, les multiples facettes d’une grosse boule de vie objective, ils brillent. L’espace se remplit de reflets et d’argent inaltérable. Aucun corps dans ces conditions ne trouve l’audace d’évoluer. Mais si l’instant s’éternise, et il le fait, une seule animale parmi tous les autres lui répondra. Sans bouger la moindre ventouse, en usant de sa science, en absorbant la force dans ses chromatophores, en orientant ses réflecteurs, en modulant leur éclat, elle changera d’état en quelques fractions de seconde et meublera l’océan d’une longue chaîne de métamorphoses successives. Hérissée, cornue, brune, couverte de denticules tranchants, un rocher tout à coup dissous en flaque souple, écrasée au sol, adhérente, absorbée par le sable moucheté, indiscernable, aussitôt réapparue en étoile aux branches écartées, zébrées de noir et de blanc, géométrique, deux bras envolés, les autres secoués de flashs colorés, luminescents, rapides, pulsés, puis lisse, plate, terne, résumée en trois fils indépendants, oubliés et divagants, avant de récupérer sa tête, une baudruche énorme, un siphon jaune, deux yeux latéraux, et de jaillir comme un éclair dans un ciel noir d’été, embrouillant sa traîne d’un nuage de pseudo-formes instables.
La tempête n’a pas besoin de reprendre, elle est passée. La sidération a quitté les corps, ils retrouvent leurs réflexes et leurs appétits, électrisés par la démonstration. La poulpe est cachée. La poulpe s’est ouverte en parapluie, s’est fermée sur un crabe dont elle broie la carapace, son bec est dur, la poulpe a plané sur le fond, s’est accrochée, s’est enfoncée dans un terrier, s’est enroulée dans les herbes, son corps est liquide, la poulpe s’est évanouie.
Rhif espère en voir une chaque fois qu’il monte à la Frontière. Elles le fascinent. Celles de la zone subsuperficielle sont les plus attirantes à ses yeux. Leurs compétences, leur technique illusionniste, leur combativité l’impressionnent. S’il parvenait pour sa part à disparaître aussi vite, à se fondre dans le paysage, à s’adapter avec cette agilité aux changements de décor, de température et d’humeur, il lui semble qu’il se sentirait enfin à sa place.
Il s’entraîne tous les jours. Il arrive désormais à sortir de la bulle commune sans provoquer le moindre remous. Quand il y revient, quelques heures plus tard, personne ne songe à lui demander de comptes. L’Amas est un municipe latitudinaire. La politesse est son régime d’équilibre, si on ne l’a pas entendu partir, on ne doit pas marquer son retour. Il perçoit pourtant les regards en coin et l’effort que fournissent certains pour ne pas déroger. Rhif sait qu’il aura fait un énorme progrès quand il sera en mesure de rentrer aussi discrètement qu’il est sorti. D’être là, de nouveau, au milieu des autres, comme s’il ne s’était jamais absenté. L’ubiquité est science de poulpe. Un don directement corrélé à celui de la transformation continue. Rhif a beau connaître quantité de ruses animales, les milliards de formes de la vie dans ses quatre dimensions, les miraculeuses inventions des abysses, il est envoûté par les qualités fugitives de la poulpe. Elle peut, bien sûr, ventiler à siphon ouvert et filer comme n’importe quel poisson rapide, mais sa vitesse de course est un dernier recours. C’est la fuite à l’intérieur de son corps qui le captive. Cette façon de s’enfoncer dans les ectoplasmes, d’y trouver refuge, et de bouleverser les ordres, les règnes et les genres en les traversant tous, aussi aisément qu’en nage libre.
L’observation n’est pas la seule clef. Rhif a passé des centaines d’heures en patrouille équipée. Depuis son plus jeune âge, il regarde le milieu dans lequel il vit et pour lequel les Vieux-Ancêtres ont fait tant d’offrandes. Il sait écouter avec la peau, il se sert de son odorat et des papilles de son palais pour se diriger dans des sillages dont les ondes sont retombées. Sa vision est décuplée par le masque rouge. Les palmes de ses doigts sont souples et bien entretenues. Il est patient, capable de tenir de longues embuscades et de démarrer en un clin d’œil, il connaît ses armes. Il connaît aussi ses cartes, nombre de cachettes susceptibles de l’accueillir, et les fondements de la négociation interspécifique. Mais il ne sait pas se faufiler partout où sa tête le fait. Et il peine à lier deux mouvements contradictoires.
Quand il monte à la Frontière, en parcourant les multiples stades des bleus sur l’échelle d’un nuancier tendu entre l’acier et l’azur, il se propulse avec une belle efficacité. La totalité de son anatomie participe à son avancée, il sait coordonner ses membres, ses muscles profonds le soutiennent, il alterne le soutirage et l’expression à la cadence optimale, et l’effort se coule dans son sillon avec facilité. Jusqu’à l’aigue-marine, il est confortable. Il peut se poser là, en décubitus dorsal, abandonné au courant, confiant, occupé à regarder les jeux d’ombre dans les larges stipes de la canopée ou les tourbillons creusés par l’agitation superficielle. Rhif est enclin à considérer longuement l’articulation des bulles projetées dans les végétaux, la façon dont elles forment des essaims brouillons soudain tempérés, comment elles s’éclatent au point le plus profond de leur descente, avec quelle avidité elles remontent. Le dandinement frénétique des plus grosses, la discrétion hâtive des petites, les rigoureux chapelets des minuscules, il les trouve toutes dignes d’intérêt. Il s’est parfois demandé si celles qui se collent aux stipes en sacrifiant la moitié de leur volume, ou sous les feuilles des kelps, qui s’accrochent obstinément à leur support, tentaient d’imiter les patelles. Si, au fond, cette coquille apparemment vide contenait quand même quelque chose ou si elle attendait, rivée à son tronc, qu’un bernard-l’hermite aux yeux verts, moins caparaçonné encore qu’elle-même, la choisisse pour maison.
Rhif est éduqué. Il sait d’où il vient, quelles manœuvres ont été faites et répétées sur combien de générations pour parvenir à ce qu’ils sont. Les Arrecifs ont une mémoire native complète. Ils acquièrent le reste, l’expérience, à partir des contingences qui les voient naître et les accueillent avec plus ou moins de dureté. Il sait que les bulles sont inertes. Il a observé leur dilution instantanée au contact de la surface. Et il sait qu’au-delà, les bulles diluées forment une couche aussi épaisse que l’océan, qu’on y trouve des montagnes et des plaines désertiques, que les fumeurs noirs y ont cessé leur activité. Il sait surtout qu’il vient de ce milieu aérique, au contraire de la majorité de ses connaissances qui ne sont jamais sorties du grand bain.
Rhif ne cherche pas à franchir la Frontière pour de bon, mais il s’exerce à sauter depuis longtemps. À force de suivre les dauphins dans leurs virées cynégétiques ou dans leurs jeux, il s’est mis à copier leurs ruades et leurs vrilles virevoltantes. L’impulsion est primordiale, donnée au plus fort d’une accélération en ligne droite, de l’extrémité de la caudale, au moment idoine, elle permet des bonds de plusieurs brasses au-dessus de la surface. Les dauphins sont experts en figures, Rhif en a vu des dizaines accomplir le salto et repartir en sens inverse avec une vigueur redoublée. Les baleines sont moins fantaisistes, mais quand leur masse crève le plafond, happe le gaz et refend les flots accompagnée de toute cette effervescence captive, la leçon est prodigieuse. Ce dont il rêve, c’est d’un moment de repos, d’une vraie durée dans le saut, d’une sorte de pause.
Depuis quelque temps, il multiplie les randonnées solitaires. C’est un comportement programmé chez les Arrecifs, ils quittent le municipe en arrivant à maturité. Les excursions en groupe, les percées de plusieurs heures, puis de plusieurs jours sont les signes avant-coureurs du départ définitif. Le solo est la phase ultime de l’apprentissage.
Rhif est un précoce. Il ne partage pas volontiers ses aventures et se méfie des récits de la fratrie. Ses congénères sont nés en même temps que lui, il n’y a que des contemporains parmi les Arrecifs d’un même amas, génétiquement proches, égaux en droits, logés à la même enseigne, ils s’élèvent entre eux à partir d’un matériel mémoriel et sensitif similaire. Les Vieux-Ancêtres en ont décidé ainsi lors des premières modifications diachroniques contrôlées. La mesure radicale de la mort programmée après réplication, adoptée à l’unanimité, a été décisive pour la sauvegarde des anciens caractères spécifiques. Rhif ne doute pas de sa pertinence. De cette façon, les problèmes intergénérationnels sont résolus avant même de se poser. Et chaque nouvelle formation, naïve, néanmoins constituée des traces profondes de ses ascendants, se trouve libre d’aborder le monde comme il lui convient. Personne ne part jamais de zéro. Les Arrecifs naissent délivrés, équipés, et peu programmés sinon pour apprendre et mourir au bon moment.
Certains s’enfoncent, certains demeurent entre deux eaux, crépusculaires, certains montent. Ils ont tous les compétences nécessaires pour traverser les niveaux et s’installer où ils le souhaitent. »

Plasmas, de Céline Minard, Rivages, 2021.

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