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Assemblage (texte et vidéo) de Pierre Ménard

La forme détournée de l’abécédaire est un genre voué à la célébration de l’acte créateur (le livre des livres). Cette année j’ai décidé d’aborder l’abécédaire par la vidéo. Deux fois par mois, je diffuserai sur mon site, un montage d’extraits de films (à partir d’une sélection d’une centaine de mes films préférés : fiction, documentaire, art vidéo) assemblés autour d’un thème. Ces films d’une quinzaine de minutes seront accompagnés sur le site par l’écriture d’un texte de fiction.

Ce projet est un dispositif à double entrée : un livre et un film. Le film est un livre. Le livre est un film. Ce livre dit qu’il est à voir, ce film montre qu’il est à lire.

Q comme Quotidien : la vidéo



Un sucre ou deux ?

« On ne trouve absolument pas de flux narratif, même pour ce qui est du présent. Que chacun fasse la comparaison avec la mosaïque endommagée de sa propre journée ! »

Arno Schmidt, Roses & poireau,Éditions Maurice Nadeau, 1994


Le réveil sonne, sa sonnerie stridente me traverse la tête avec violence, ma main tente vainement de l’arrêter à l’aveugle, mes doigts gourds, encore endoloris de sommeil, glissent le long du montant de métal froid, cherchant à tâtons, quelques instants qui paraissent interminables, l’interrupteur avant d’y parvenir enfin et de faire cesser cet insupportable vacarme matinal.

Ma femme et moi, nous ne dormons plus dans le même lit depuis longtemps mais nous partageons toujours la même chambre très vaste et nous réveillons à la même heure, nous nous levons dans un même élan, les yeux encore ensommeillés, les gestes imprécis, hésitants malgré l’automatisme de notre réveil que semble avoir provoqué la radio, comme si c’était elle qui nous faisait bouger à son rythme, nous faisait vivre et nous déplacer, il est l’heure, il faut se lever, il faut aller se préparer pour aller travailler, la chorégraphie de nos corps, de nos vêtements, nos mouvements pour rejoindre nos salles de bain séparées, chacun de notre côté, rythmés et cadencés par la répétition de ces gestes quotidiens façonnés par l’habitude.

La première phrase prononcée lors du petit-déjeuner par ma femme donne souvent la couleur de la journée, sa tonalité. Le ciel ne me dit rien qui vaille, dit-elle ce matin en beurrant tendrement sa tartine. Sa voix douce est paisible. J’ai l’impression qu’il va pleuvoir, précise-t-elle lentement. Je bois mon café brûlant à petites gorgées. Et tu as vu ce qu’il a voulu faire ? Une absence passagère m’empêche de comprendre ce qu’elle vient de dire, ne parvenant pas à le relier au reste de notre conversation, et sans ce lien, dénué de sens. Mais à quoi pensais-je ? Cela me revient après quelques instants de flottement. C’est une question qu’elle m’a posé qui m’a laissé sans voix.

Un sucre ou deux ?

Je ne prends jamais de sucre dans mon café, je n’en ai jamais pris, ma femme le sait pertinemment, depuis le temps que nous vivons ensemble, comment aurait-elle pu l’oublier ? Je fais tout pour ne pas montrer ma surprise, mesure ma réaction pour cacher mon indignation, mais j’avoue que c’est difficile de ne rien lui montrer, je ressens ce qu’elle vient de dire comme une trahison. Un sucre ou deux ? Elle ne cherche même pas à s’excuser, trouver une explication, se justifier. Je pensais à mon frère. Je l’ai vu hier et comme Il prend du sucre, tu sais, je suis un peu fatiguée en ce moment. Elle ne relève pas son erreur distraite. Chacun campe sur ses positions, en silence.

Un sucre ou deux ?

Je sais que ma femme ne perd pas la mémoire, c’est un lapsus, un aveu blessant, révélateur de ce fossé qui nous sépare chaque jour un peu plus. Le quotidien est à la fois le ciment des couples et leur poison, ce qui les use le plus et risque de les séparer avec le temps.

Qu’est-ce qui nous sépare au juste après vingt ans de vie commune ? Nous ne dormons plus dans le même lit, mais dans la même chambre, nos relations sexuelles sont devenues très sporadiques, nous avons des vies bien remplies par le travail. Plusieurs fois elle a parlé de déménager, pour moi c’est hors de question. J’ai senti qu’elle n’acceptait pas mon refus, qu’elle ferait tout pour aller jusqu’au bout de son projet, même si cela voulait dire que cela se passerait sans moi. Elle ne l’a pas exprimé aussi ouvertement, mais j’ai senti qu’à partir de là nos relations s’étaient distendues, nos échanges moins sensibles, plus distants. Plus abstraits aussi. Souvent, quand elle n’était pas d’accord avec moi, elle me répétait : C’est du roman écoute, la vie et le roman ça n’a aucun rapport ! C’est d’abord pour cela que j’ai commencé à noter tout ce qu’elle disait. Pour tenter de saisir ce qui m’échappait en elle.

Je pense qu’elle n’a jamais deviné ce que je faisais en cachette, j’essayais d’être le plus discret possible. Je consignais tout ce qu’elle disait. Un ami avocat m’avait prévenu, en cas de divorce il faut que tu sois opérationnel, que tu ais anticipé son départ en préparant un dossier sur ses moindres faits et gestes. Je n’en étais pas là bien sûr, mais je m’étais lancé dans cette saisie quotidienne. Les heures filaient selon nos habitudes et nos rituels, à la fin de la journée, difficile de retenir un détail, de faire surgir une pépite dans cette masse de faits et gestes indistincts qui accaparaient notre attention, en masquaient l’intérêt. Nous ne nous souvenions de rien. Le diable se cachait dans les détails. Le quotidien s’effilochait au fil des heures.

Je traquais les paroles de ma compagne, tentais de saisir à la volée la moindre phrase qu’elle prononçait. Bien sûr je n’écrivais rien devant elle, je ne voulais pas qu’elle se rende compte de ce que j’étais en train de faire, qu’elle perçoive mon étrange manège. Je n’aurais pas pu lui avouer les raisons précises de cette prise de note, de cette saisie à son insu sans lui révéler mes intentions secrètes, activité qui, avec le temps, s’était transformée en véritable manie. Je tentais de mémoriser au mieux ses phrases, saillies qui surgissaient au fil de nos conversations.

Je saisissais ses propos en toute discrétion, la phrase enregistrée quelques instants plus tôt sur mon smartphone que je portais tous les jours sur moi, dans la poche arrière de mon pantalon. Elle ne pouvait pas se douter de ce que je faisais, j’avais l’habitude de consulter régulièrement mes emails sur l’appareil, de rechercher une information sur Internet, de prendre rendez-vous pour le travail ou vérifier la météo du jour. Elle ne pouvait imaginer que j’ajoutais à la hâte l’heure et la date à la phrase que j’avais transcrite juste après qu’elle l’ait prononcée devant moi. J’ai compilé ainsi plusieurs mois de nos conversations, mais je ne gardais que ce qu’elle disait, créant à la fin un bien étrange monologue, une litanie poétique.

Les phrases et les mots s’accumulaient dans mon application de notes comme des feuilles s’envolant sous le vent. J’avais parfois l’impression de me retrouver au milieu d’une foule d’inconnus, en pleine rue. Un amas de feuilles virevoltait autour de moi sous l’effet d’un vent violent. Ces papiers s’accumulaient en tas et se collaient sur mes pieds, recouvraient rapidement le bas de mes jambes pour remonter à vive allure et recouvrir l’ensemble de mon corps, le faire disparaître sous un impressionnant amas de feuille, de phrases, de mots, que je ne contrôlais plus, qui s’emparaient de moi, et au moment où quelqu’un sentant que je ne pouvais plus m’en sortir, ni même respirer, car j’étais tombé au sol, renversé sous ses feuilles qui m’étouffaient, s’approchait de moi pour me tirer d’affaire en tentant de les enlever de mon visage cette accumulation, luttant avec vivacité contre le vent qui les maintenaient plaquées contre mon corps, m’enveloppant de leurs différentes couches et strates, ses bras chassant le plus vite possible les feuilles recouvertes par d’autres dès qu’enlevées, luttant en vain contre cette amoncellement, fouillant, tirant, arrachant les feuilles le plus vite possible, avant de se rendre compte que j’avais finalement disparu dessous. Les mouvements de ses mains, de ses bras ne brassaient plus que du vent. Les feuilles s’envolaient désormais dans la rue, sans laisser la moindre trace de moi. Il demeurait par terre, seul à mes côtés, sentant tout à coup un grand vide autour de lui, une solitude indéfinie. L’indifférence des passants s’était transformée en regards interrogateurs. Mais que pouvait-il bien faire là, par terre à caresser le sol comme s’il cherchait un trésor qui de toute évidence n’existait pas ? Cette vision me revenait souvent ces derniers temps.

Je me rase avant de me laver. Ce que j’ai en tête au moment de faire glisser la lame du rasoir sur ma joue, le regard droit dans le miroir fixant une ligne au-delà de ce que j’ai sous les yeux, dans ce geste répétitif que je m’applique à effectuer chaque matin, qui me projette vers ce que je serai une fois le travail terminé. Me sentir un homme neuf, différent. Prêt à aborder une nouvelle journée de travail. Je retrouve dans ce geste détaché la même distance que ce que je ressens lorsque j’étends le linge dans l’air frais à la fenêtre de notre appartement. Je me détache de mon geste, de moi, geste automatique, sans réfléchir, permettant de ressentir ce qui m’environne sans en prononcer le nom, et faire advenir des pensées en moi, des images mentales, des poèmes inédits. Je me demande parfois à quoi pense ma femme lorsqu’elle étend à son tour le linge, nous n’en avons jamais parlé. Secoue-t-elle le linge comme moi avant de l’étendre pour éviter qu’il sèche avec des plis, pour faciliter le travail à venir, l’anticiper, pour gagner du temps sur le moment du repassage ? Sans doute est-ce même elle qui a dû m’apprendre cette astuce.

Je sors pour me rendre à mon travail. La rue au petit matin, toujours la même émotion, les premières voitures dans le silence citadin, les silhouettes des éboueurs au loin. L’impression que la ville nous appartient encore pour quelques minutes avant d’être envahie par la foule de ses habitants et de ses visiteurs. Des piétons attendent au feu. D’autres vont au travail ou à l’école. Un travailleur flâne, portable à la main.

C’est une histoire en chute libre. 

Ganymède enlevé par Zeus.

Dans sa mémoire, un tapis poussiéreux. 

Les tentatives, les épreuves, les coups reçus.

Le marteau bat le burin. 

Mieux vaut être borgne debout qu’être aveugle à genoux. 

Un soir d’aubépines en fleurs.
J’ai prévu une deux heures, une seule fois. 

Ne pas assister à ses propres coulisses. 

C’était un vélo Peugeot bleu, à trois vitesses. 

« Écrire c’est broyer, éroder le monde ». 

Sur le sable ces signes énigmatiques, il faudra les déchiffrer. 

Nos disputes, tu aimes ça ? 

Avancer, fuir, encore.
On le reconnaît au toucher. 

Des visages, des visages qui me voyaient.

Il y avait dans cet acharnement à tout noter au quotidien la manière de Georges Perec, qui pendant trois jours consécutifs, en octobre 1974, avait décrit tout ce qu’il voyait dans un des lieux qu’il fréquentait à Paris : ce jour-là ce fut sur la Place Saint-Sulpice, depuis le Café de la Mairie. À différents moments de la journée, il avait noté ce qu’il voyait, enregistrant la vie ordinaire du lieu en son absence d’événements saillants, la rue et la banalité de l’espace urbain, les passants, les véhicules allant et venant, leur circulation sans fin, animaux, nuages. Le passage du temps. Des listes. Les faits ordinaires de la vie quotidienne. Les lieux communs de la vie de tous les jours et les routines de la perception ordinaire, une expérience qui ne va pas de soi. Comment rendre compte de ce qui est tellement familier qu’on ne le voit ou ne le remarque pas ? Rien, ou presque rien. Mais un regard, une perception humaine, unique, vibrante, impressionniste, variable, comme celle de Monet devant la cathédrale de Rouen. Une entreprise d’autant plus risquée, périlleuse même, qu’elle déstabilise nos habitudes perceptives et questionne l’évidence de notre familiarité au monde.

Le bruit des mouches plus fort que les cris.

Il faut bien se résoudre à l’horreur.

Qu’est-ce que des parents peuvent comprendre à tout cela ?

Le soleil est froid ce matin. 

On aurait pu se disputer il y a deux heures, mais là je suis en retard.

Le plaisir c’était de tracer des parcours chaque fois différents. 

Un point rouge clignote dans la nuit noire. 

Ce n’est pas grave, oui, c’est juste une laverie. 

Le soutien-gorge coincé dans le linge mouillé. 

Les voisins ? Quels voisins ?

Il a dit : tuer. 

C’est froid maintenant ! 

Une visite, l’heure du repas, le médecin, rien. 

Tu penses-tu si je comprends ça.

Les rituels du quotidien côtoient les folies de l’incertain, des ruptures et des départs. L’odeur des fleurs de mimosa envahit l’espace de notre appartement. Je brûle dans l’évier le bouquet de fleurs défraîchies. Je regarde le spectacle du feu qui s’empare des fleurs qui s’enflamment, fleur de feu.

Ma femme travaille dans un institut de sondage. Les questions de ces instituts ont envahi peu à peu notre vie comme celles des citoyens.

Quelle est l’élection la plus importante pour vous ? Pensez-vous qu’il y a trop de jours fériés ? de jours de congés ? Êtes-vous favorable à la simplification de l’orthographe ? Faut-il revenir aux 39 heures ? Pensez-vous que la France et l’Angleterre puissent s’entendre pour trouver une solution ? Faut-il ajouter un menu végétarien dans les cantines ? Êtes-vous favorable au changement d’heure ? Dès fois quand je l’écoute parler, j’ai l’impression qu’elle décrit tout ce qu’elle voit pour le transcrire à ceux qui ne voient pas l’évidence de ce qui se passe, ce qui se trame, novices et crédules, un peu ridicules, qui ne veulent pas voir ce que nous avons sous nos yeux, foncent tête baissée, droits dans le mur. Les églises vides doivent-elles accueillir des salles de prière musulmanes ? Faut-il rendre obligatoire la formation aux gestes de premier secours ? Croyez-vous aux miracles ? Faut-il autoriser les magasins à ouvrir le dimanche ? Et vous, vous êtes plutôt Chocolatine ou Pain au chocolat ? Êtes-vous pour la mise en place d’une surveillance vidéo dans les abattoirs ? 21% des jeunes de 18 à 24 ans n’ont jamais entendu parler de la Shoah... Faut-il revoir son enseignement ? Pensez-vous que la France accueille trop d’étrangers ? Diriez-vous que la protection des données permettant d’identifier une personne est suffisante ou insuffisante ? Êtes-vous favorables à l’euthanasie dans certaines circonstances ? Vous prononcez-vous en faveur du suicide assisté ?

Passer devant tout le monde sans prêter attention à la raison de cette attente, se laisser enfermer dans son propre piège, ouvrir la porte et quelqu’un à l’intérieur qui nous ramène à la réalité, à la situation ridicule qu’on n’a pas su lire, le piège se referme sur nous, on ne peut pas être un peu seule ici ? L’innocence n’est pas admise, le rire vient le rappeler à gorge déployée.

Une truite ? Non, je blague... 

Cette vue, incroyable...

Encore dans sa folie de photos ?...

J’aurais dû lui sourire, lui parler. 

La peur c’est une chose qui dure. 

C’est aussi écrit en arabe et en chinois.

Il n’a pas tort mais ça date un peu quand même. 

Le bulgomme se pose face nervurée contre la table pour éviter qu’il glisse ! 
C’est elle qui gérait les finances. 

Ça sent l’herbe mouillée.
Toi et moi. 
Ensemble, ça te dirait ?

Les lettres qu’on a échangées, les chansons qu’on a chantées.

La flânerie est le seul programme.

Ce qui est important c’est ce qu’on ne dit pas.

Je me rendais bien compte en relisant l’ensemble des paroles de ma femme que je croyais insignifiantes et anodines au début, tour à tour grandiloquentes, burlesques, dérisoires ou cocasses, de celles qu’on prononce au quotidien dans le couple, mais qui dans l’accumulation et la forme de liste voire de catalogue de phrases qu’elle avait prononcées, entraient désormais dans une toute autre dimension qui me dépassait, que je ne maîtrisais pas, à la fois troublante et belle, tendre et douce amère. C’est sans doute à ce prix que se démêle petit à petit notre rapport entre les faits et les lieux du quotidien, le regard que nous portons sur eux.

Les phrases de ma compagne prolongeaient d’une certaine manière les sondages dont elle me parlait quotidiennement et sur lesquels elle avait travaillé pour l’institut qui l’employait.

Considérez-vous que la protection de l’environnement doit devenir un priorité de l’action gouvernementale ? Pensez-vous que la solitude est un problème important en France ? Souhaitez-vous le développement des objets connectés ? Les seniors se projettent-ils dans leurs vieux jours avec sérénité ? La transition numérique tient-elle ses promesses ? Comment les Français connectés perçoivent-ils la situation ? En tant que salarié, jugez-vous que la contribution de votre travail à la société est bénéfique ? Connaissez-vous les souhaits et les attentes de votre conjoint en matière de funérailles ? Préférez-vous la crémation ou l’inhumation ? Faîtes-vous du sport ? Pratiquez-vous la course à pied ? Le numérique est-il un outil perçu comme un « facilitateur » du quotidien ? Votre enfant a-t-il été confronté, à l’école, au collège ou au lycée, à des comportements sexistes ou à du harcèlement sexiste ? Est-il du devoir des entreprises de s’engager en faveur de la mobilité ? Quelles sont les activités qui favorisent le plus le bien-être au quotidien ? se promener ? Partager des repas en famille ou entre amis ? Sortir avec leurs amis/famille ? ou encore cuisiner des plats sains et équilibrés ? Concentrez-vous vos congés pendant l’été ? Mangez-vous du quinoa ? Quelles sont pour les vacances idéales ? Êtes-vous adhérents d’une organisation syndicale ? La grève est-elle pour vous le meilleur moyen pour obtenir gain de cause ? Souhaitez-vous des repas végétariens dans les cantines scolaires au moins une fois par semaine ? Pour lutter contre les fake news, êtes-vous favorable à des actions contraignant les acteurs d’Internet à réguler les informations diffusées ?

Peu à peu, au cours de ces derniers mois, je m’aperçus que toutes ces questions, souvent, loin de refléter une mentalité collective, la trahissait et la déformait.

La langue française est-elle une composante majeure de l’identité française ? Vous sentez-vous en insécurité ? À quelle occasion ? Faîtes-vous confiance à la police pour résoudre les problèmes d’insécurité ? Quels modes de transports utilisez-vous pour vos déplacements quotidiens ? Pour à quoi correspond le week-end ? en profitez-vous ? Êtes-vous joueurs ? A quels jeux jouez-vous ? Enfants à quels jeux préfériez-vous jouer ? Aimez-vous faire la cuisine ? Quel est votre plat favori ? Votre cocktail préféré ? Votre dessert ? Portez-vous des slips ? Que pensez-vous du festival de Cannes ? Quels types de film préférez-vous ? Avec qui allez-vous au cinéma ? Quels sont vos acteurs favoris ? Êtes-vous favorables à la mise en place d’un revenu universel « quelles que soient les autres ressources des personnes » ? Êtes-vous favorables à la mise en place de la délivrance d’un récépissé par la police lorsqu’elle effectue un contrôle d’identité ? Pensez-vous qu’il y ait une progression du fait religieux dans l’entreprise ?

Je ne rentre pas manger chez moi le midi, le plus important ce sont les quelques pas que je fais pour rejoindre la brasserie, où je vais déjeuner. Le repas importe peu, ce dont j’ai vraiment besoin c’est d’apprécier l’air sur mon visage, sentir le sang circuler dans mon corps, battre contre mes tempes, la chaleur enveloppante du soleil sur mes joues, les silhouettes des jeunes femmes dans la rue, les attitudes curieuses des passants.

Au café, ma cigarette se consume dans le cendrier, la fumée s’échappe en volutes, pendant que je me concentre sur la construction d’un édifice à l’équilibre précaire, une sorte de tour réalisée à l’aide d’allumettes.

C’était un jeu, une sorte de défi.

Les harmoniques s’entendent maintenant.

Briser la carapace, c’est ça seulement ça.

Contre quoi se débattre ?

C’était des trompe-l’œil ces dessins.

Des foulards multicolores sortis d’un chapeau de magicien.

Rien n’indique que c’est une propriété.

Il y a le départ et le partir.

Passe quand tu veux mais téléphone avant.

Ce n’est peut-être qu’un fait divers.

Ce qui était censé figer une parole prise dans sa neutralité du moment, son apparente absurdité, sa violence ou sa beauté, son idiotie ou son évidence, perdait toute signification en voulant garder une trace, comme une preuve de ce qui avait dit été dit. Elle transformait la nature de notre relation et de ses errements, et au-delà, tous les sous-entendus de ce que disait ma femme, dans le but de monter un dossier à charge. Chacun pouvait imaginer ce qu’il voulait en les lisant sans deviner la réelle nature de nos relations, ne sachant rien en effet du contexte dont elles étaient issues. On pouvait retrouver dans ces fragments décousus, arrachés au flux d’une parole, les choses que l’on dit tout le temps, que l’on répète sans arrêt. Une parole notée, citée au plus près, dressait contre toute attente le portrait très personnel et sensible de ma femme, dans l’intimité de notre couple. Une forme de poésie involontaire.

S’enraciner dans l’espace, ça j’arrive à comprendre. 

Toute ma vie dans un verre d’eau !

La vidange a quelque chose de fascinant
.
Les variations du bleu, ses vibrations.

Je n’ai pas le courage de descendre plus bas.

Si on vous le demande, vous direz que vous n’en savez rien !

Vous n’êtes pas dans la vie réelle ! Vous ne vous intéressez à rien de ce qui intéresse les autres !

J’ai arrêté de noter ce que disait ma femme en comprenant ce qui m’attachait profondément à elle. L’attention que je lui portais au point d’écrire tout ce qu’elle disait, de ne manquer aucune de ses paroles. J’étais le seul à comprendre le sens de ses mots, personne d’autre n’aurait pu les déchiffrer, et le secret que j’y avais cherché, c’était moi qui le détenait, ce que je comprenais enfin. L’amour permettait de traduire ces textes, leur donnait la signification qu’ils n’avaient pas pour les autres. Un sens, une direction. Une écoute, un partage.

Les derniers mots que j’ai consigné gardaient pour la première fois la trace d’un dialogue. Cela faisait longtemps que nous n’avions pas parlé ainsi tous les deux, ensemble.

C’est la première fois que j’ai presque la notion du temps, ai-je dit. 
Elle a ajouté : Ce doit être affreux pour les hommes d’attendre. 
J’ai concédé : Je ne me rappelle plus. 
Tu t’ennuies ? m’a-t-elle demandé. 
Je lui ai répondu : Je ne sais pas ce que c’est ! 
Excuse-moi, a-t-elle reconnu, je me parlais à moi-même !

J’ai souri. Moi j’aime la vie justement quand ça ressemble au roman.


LIMINAIRE le 19/02/2019 : un site composé, rédigé et publié par Pierre Ménard avec SPIP depuis 2004. Dépôt légal BNF : ISSN 2267-1153
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