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En lisant en écrivant : lectures versatiles #100

Quentin, un adolescent obsédé par la mort de son père, disparu six ans plus tôt dans un mystérieux accident, accompagne sa mère et sa cousine de 11 ans, Chloé, chez ses grands-parents où il passe un week-end tendu et pesant. Exclu de son collège pour violence, mal dans sa peau, voyant son corps se transformer à cause de la puberté, le jeune garçon a l’impression de « devenir un monstre. » Dans cette réunion de famille qui paraît anodine, entre une mère tout le temps sur son dos, un grand-père amnésique, une grand-mère enfermée dans ses souvenirs et la petite Chloé que l’adolescent malmène, les tensions et les non-dits se révèlent peu à peu. La violence sourde et inquiétante de ce huis clos nous maintient sous la menace des secrets et des failles de cette famille.

Sous la menace, Vincent Almendros, Les Éditions de Minuit, 2024.


Extrait du texte à écouter sur Spotify




Après avoir apporté le dessert – des cerises noires auxquelles je n’avais pas touché, mais que Chloé avait picorées l’une après l’autre en recrachant les noyaux dans sa main –, ma mère m’avait invité à montrer à ma cousine où était sa chambre pour qu’elle puisse se mettre en maillot de bain. Elle avait ajouté qu’il fallait faire vite si nous voulions profiter du soleil.
Chloé s’était essuyé la bouche avec sa serviette, puis m’avait suivi sous la véranda, où je lui désignai les trois gouttes rouges sur son débardeur.
Tu saignes ?
Mais non, banane, c’est les cerises, répondit-elle en frottant sa main dessus, inutilement, comme si elle cherchait à retirer les taches.
Dans le couloir, à l’étage, je lui expliquai que la chambre qu’on lui avait attribuée était la dernière sur la droite. C’est de loin la plus grande, ajoutai-je en ouvrant la porte.
Et la plus lumineuse, aurais-je pu compléter, car ma mère avait écarté les lourds rideaux en toile de Jouy, dont les pans étaient maintenus sur les côtés par des embrasses, et avait entrouvert les fenêtres pour aérer, de sorte que les voilages transparents se laissaient langoureusement soulever par le vent.
Les vêtements de ma cousine n’étaient plus sur le lit. À leur place, le gros chat noir de mes grands-parents était étendu de toute sa longueur.
L’apercevant, Chloé se précipita vers lui. L’animal redressa sa lourde tête, encore pesante de sommeil, et la regarda s’asseoir. Dès qu’il sentit la main de ma cousine posée sur son crâne, il ne put s’empêcher de plisser de nouveau les yeux.
Comment il s’appelle ? demanda-t-elle.
Dingo, dis-je en repoussant la porte derrière moi, sans la fermer complètement. Et Mamy ?
Ma cousine fronça les sourcils.
Elle ne comprenait pas.
Ton amie, insistai-je en m’avançant vers elle. Tu ne m’as pas répondu, tout à l’heure. Comment elle s’appelle ?
Oh, éluda-t-elle, elle a un nom imprononçable.
Elle avait l’air de considérer que c’était un détail. D’un ton détaché, elle ajouta que même madame Renner, leur professeure principale, n’arrivait pas à le retenir.
Ramanalarahona ?
Comme si les vibrations de ces sept syllabes constituaient à elles seules une incantation magique, ma cousine, en les entendant, releva la tête.
Tu la connais ?
Non, dis-je.
Bah, comment tu connais son nom, alors ?
J’étais tout près d’elle, maintenant. À cause de sa position sur le lit, je la regardais de haut.
Elle n’a pas un frère ?
Si, hésita-t-elle, peut-être.
Tu sais qu’il est à Joliot-Curie ?
Elle baissa de nouveau le menton et recommença à caresser le chat, lentement, en lissant le pelage noir et satiné.
Non, répondit-elle après un temps. Je savais pas.
J’avais du mal à interpréter son changement d’attitude. Quelque chose était en train de m’échapper.
Peu farouche, Dingo se mit sur le dos pour offrir son ventre et bâilla avec une sorte d’élasticité, dévoilant ainsi le creux rose et strié de son palais.
Tu entends ? me demanda-t-elle. Il ronronne !
Je posai ma main tout près de la sienne, sur le ventre rebondi de l’animal, et sentis aussitôt d’infimes vibrations sous ma paume. Je ne voulais pas trop m’avancer et préférais me laisser le temps de réfléchir, mais de toute évidence, ma cousine se servait du chat pour faire diversion. Aussi, je ramenai ma main derrière sa tête et l’empoignai au niveau de la nuque, en lui pinçant la peau du cou. Lorsque je le soulevai, Dingo émit un faible miaulement de protestation.
Qu’est-ce que tu fais ? Mais lâche-le !
Chloé considérait le chat suspendu dans le vide, qui ne bougeait plus, médusé, les oreilles tirées en arrière. J’éprouvai, pour ma part, un véritable sentiment de puissance en contemplant ma prise.
D’accord, dis-je.
D’un mouvement du bras, je lançai Dingo, qui retomba lourdement sur le parquet avant de secouer la tête.
Mais pourquoi tu fais ça ?
Il n’a pas le droit de dormir sur le lit. Regarde, il met des poils partout.
Ma cousine constata la présence de quelques poils noirs et très fins là où Dingo avait dormi. Je n’étais encore certain de rien, mais ça changeait tout, pour moi, que Mamy soit la sœur de Tolotra Ramanalarahona.
Je m’approchai de la commode, dont j’ouvris le tiroir supérieur. Les vêtements de ma cousine étaient là, pliés bien comme il faut.
Tes affaires sont ici, dis-je comme si c’était moi qui les y avais mises.
Chloé me remercia sans conviction, les épaules en avant et le dos légèrement voûté. Elle surveillait le chat, qui s’était assis et avait relevé la patte pour se lécher l’intérieur de la cuisse. Je refermai le tiroir et, avisant le ventilateur en plastique sur le marbre de la commode, appuyai sur le premier bouton.
Les pales commencèrent à tourner derrière la grille de protection et la tête ronde de l’appareil pivota lentement vers la gauche, puis se stabilisa avant de repartir dans l’autre sens. Je pressai ensuite chacun des trois autres boutons numérotés, si bien que les ailettes de l’hélice se mirent à tourner de plus en plus vite. Le ventilateur, lui, poursuivait son indolente dénégation. À chaque passage, mon tee-shirt tremblotait, ondulé par le brassage de l’air. Après quelques secondes, je stoppai l’appareil et les pales tournèrent dans le vide, faiblement, puis s’arrêtèrent. Je me penchai alors et tirai sur le fil pour le débrancher.
C’est le mien ! s’exclama Chloé.
Elle avait compris que je comptais l’emporter dans ma chambre et ne voulait pas se laisser faire. Comme elle s’était levée du lit, en me redressant, je la repoussai une première fois, sans force.
Ça va pas, non ? se défendit-elle en se retenant au cadre de lit pour ne pas perdre l’équilibre.
Je la bousculai plus énergiquement. Elle tomba sur le matelas et m’asséna aussitôt un coup de pied dans le tibia.
Elle devait croire que je plaisantais, car, me voyant venir vers elle, elle s’allongea de tout son long et, en riant, essaya de me repousser avec ses pieds, dont la plante, en dessous, était noire de crasse. Je parvins à les esquiver avec le bras et, en représailles, me jetai sur elle et lui saisis la taille, ce qui ne manqua pas de provoquer, chez elle, un ricanement nerveux et convulsif. C’était facile. Elle avait toujours craint les chatouilles.
Arrête ! cria-t-elle.
Je n’arrêtai pas. Au contraire, mes doigts s’agitèrent plus vite et, comme elle se contorsionnait, son débardeur découvrit son ventre. Je laissai mes mains aller et venir, à même la peau, sur ses côtes surtout, si bien que, entre deux gloussements, ma cousine me supplia de nouveau de mettre fin à son supplice. J’aurais pu, à cet instant, lui demander n’importe quoi. Par exemple, si elle avait parlé de l’accident de mon père à sa camarade. Si c’était à cause d’elle que je m’étais battu avec Tolotra Ramanalarahona. Au lieu de quoi, profitant d’être sur elle et la sentant à ma merci, je tentai une remontée vers le dessous de ses bras.
C’était ce qu’elle redoutait le plus. Lorsque j’atteignis la moiteur de ses aisselles, elle se crispa davantage et resserra les coudes, se tortillant de plus belle en faisant d’amples mouvements avec ses jambes, levant les genoux et battant des pieds.
Arrête ! hurla-t-elle. Arrête !


Honteux, j’avais refermé la porte de la salle de bains, sans bien comprendre ce qui venait de se passer. Je m’étais avancé jusqu’au lavabo et, avant de me déshabiller, demeurai sans bouger devant le miroir.
On eût dit que c’était un autre qui était face à moi. Les boutons qui gravelaient mon front et mes joues formaient, par endroits, de petites vésicules rosâtres aux extrémités laiteuses, qui donnaient à mon visage l’aspect d’un fruit exotique. Des poils sombres et duveteux avaient poussé au-dessus de ma lèvre supérieure, dessinant à grands traits les prémices d’une moustache. Même mes cheveux avaient changé de texture. Ils s’étaient épaissis et ondoyaient à présent en un lainage terne, impossible à coiffer.
Je ne me reconnaissais plus.
C’était à cause de cette métamorphose que j’avais essuyé les premières moqueries au début de l’année. La bête ! avait dit, un matin, un de mes camarades en me voyant arriver dans la cour. La bête, avait-il répété avec délectation dans les couloirs, puis il avait grimacé en accompagnant ce surnom de cris d’animaux et d’onomatopées. Les jours suivants, d’autres l’avaient imité. Parmi eux, Tolotra Ramanalarahona n’avait pas été le dernier. Lui semblait même considérer mon acné comme une malformation dont il devait se prémunir en me repoussant comme on repousse le mauvais sort. La bête ! avait-il soufflé à son tour, chaque matin durant des mois, et, par un brusque mouvement des épaules, il feignait chaque fois de se jeter sur moi en s’amusant de me voir reculer.
Je détournai la tête. Je venais d’entendre des pas dans l’escalier. Quelqu’un était en train de monter. C’était peut-être ma mère qui venait vérifier ce que nous faisions. Ébranlé, je cessai de respirer pour ne pas faire de bruit.
Je tendis l’oreille.
Au bout d’un moment, les pas s’arrêtèrent dans le couloir. Personne ne parlait et je compris que ce n’était sans doute que mon grand-père qui venait faire sa sieste. Je me défiai alors une dernière fois du regard dans le miroir, en songeant que mes camarades avaient raison. J’étais en train de devenir un monstre.

Sous la menace, Vincent Almendros, Les Éditions de Minuit, 2024.




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