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En lisant en écrivant : lectures versatiles #35

Sara chante et se filme, Salim diffuse des vidéos sur Internet et écrit des poèmes qu’il envoie à son ami Jonathan. Ils passent leurs journées sur Internet où ils s’informent du monde et où ils communiquent entre eux sur les réseaux avec un étonnant détachement. Leur grand-mère est à l’hôpital. Leur père « rêve d’une éponge qui lave le passé. » Ce premier roman de Laura Vazquez décrit un univers singulier où « les objets sont entourés de l’idée d’eux-mêmes », où « les pensées ne connaissent pas leur direction. Elles ne vont jamais quelque part. Elles n’ont pas de destination. Chaque pensée forme une route et les routes forment une carte à l’intérieur de la personne ». Une histoire de famille éclatée en forme de quête poétique, dont la langue inventive, éruptive, donne la parole aux choses et voix aux chapitre, saisissant avec vivacité et jovialité, notre monde connecté.

La semaine perpétuelle, de Laura Vazquez, Éditions du Sous-sol, 2021.


Extrait du texte à écouter sur Anchor




« Tout le monde s’allongeait dans cette maison car tout le monde s’allonge dans toutes les maisons. Tout le monde finit par s’allonger, car c’est la direction naturelle dans toutes les maisons. Les pièces sont dessinées pour les corps allongés, comme le corps de la grand-mère, toujours horizontal. Chaque fois qu’on s’allonge, l’eau devrait former une flaque dans notre dos, ce serait logique. On boit de l’eau, on se compose d’eau. L’eau devrait faire une mare dans notre dos, dans notre corps quand on s’allonge, mais l’eau descend et même quand on se couche, l’eau se dirige vers le bas. Les matières descendent, c’est leur chemin, c’est la direction normale. On pourrait mettre un morceau de bois dans notre bouche, il descendrait. Un morceau de fer, un morceau de ciment, il descendrait. On pourrait mettre des morceaux de corps humain dans notre bouche, ils finiraient par descendre. En vérité, les aliments devraient rester coincés dans notre gorge, mais notre corps les fait descendre. On s’allonge, et les liquides ne respectent pas les règles de la physique, ils respectent la règle du corps : descendre, descendre. Le soleil fait de la chaleur et les humains font descendre les choses à l’intérieur d’eux-mêmes. La cuillère entre. La cuillère ressort. La rangée des dents du haut collabore avec la rangée des dents du bas, comme la lèvre du haut collabore avec la lèvre du bas, comme l’œil de gauche collabore avec l’œil de droite, et les poumons entre eux, comme les ovaires entre eux et les oreilles entre elles, comme si nous étions 2. Deux personnes qui ne se regardent pas, elles ne se connaissent pas, elles ne se rencontrent pas. Chaque personne contient plusieurs personnes, au moins 2 personnes, au moins 2 yeux, au moins 2 jambes. Quand 2 personnes se rencontrent c’est un groupe qui se rencontre. L’œil de gauche ne regarde pas l’œil de droite. L’œil de droite ne connaît pas l’œil de gauche. S’ils ne se voient pas, s’ils ne peuvent pas se regarder, ce n’est pas à cause de leur position, c’est à cause d’une décision du cerveau. À la radio, la grand-mère avait entendu : Nous voyons toujours notre nez, mais nous ne le savons pas. Notre cerveau annule l’image de notre nez. Notre cerveau décide. Notre cerveau nous cache les choses qui se trouvent devant nos yeux.
On redressait la grand-mère pour la nourrir avec de l’huile, avec du sucre. Quand le yaourt se terminait, on lui disait bravo. On applaudissait près de sa figure. Les enfants, le père, ils lui mettaient des aliments dans la bouche, de la pomme, des brocolis, de la tomate, du lait, et des carottes.

On nettoie les bords de mon assiette avec un camembert, on me le rentre dans la bouche avec des épinards, de la purée, et je le mange. Elle trempait sa bouche dans les aliments, elle enduisait sa bouche, elle avalait sa propre bouche. Elle n’avait pas la sensation de croquer mais de tomber. Elle faisait tomber sa bouche dans les matières. On me met du bouillon avec de la laitue, on me donne des petits pois, des haricots, de la courgette, du poisson mort. Quand on mange énormément, les aliments ont une seule saveur, les aliments sont une boule, c’est la boule manger, elle s’appelle manger. On me rentre le riz avec du pain avec du beurre, de la banane, de la panure, des amandes, des noisettes et le veau mort. On me met de la cannelle avec une caille morte. On me la met dans la coriandre, du cornichon et de la courge, un crabe mort. On me met de la crème et du cresson, du curcuma et du curry avec une dinde morte. On m’enfonce de l’échalote et de l’endive et de l’épeautre, de l’estragon et du gingembre, de la groseille, un hareng mort. Si tous les animaux apparaissaient. Si tous les animaux se rassemblaient autour de moi. S’ils me regardaient. Tous les animaux que j’ai mis dans ma bouche. Si tous les animaux formaient un cercle autour de mon lit et s’ils me regardaient. Si tous les animaux qui volent, qui pondent, nagent, qui courent, tous les animaux durs avec une coquille, à pince, à coques, à crins, à plumes, à écailles, à piques, à toison. Si tous les animaux que j’ai donnés à mes enfants. Les animaux que je me suis donnés. Tous les animaux qu’on m’a donnés. Tous les animaux morts. Si tous les animaux me regardaient, sans bruit. Et tous les autres animaux, tous les animaux que j’ai connus, ceux que j’ai caressés, les animaux qui m’ont léché la main. J’ai vu des animaux à la télé, on les posait dans un cylindre, ils ressortaient sous forme de saucisses. Et je me dis : Tu manges, tu manges, mais si tu manges, quelqu’un se fait manger. Il y a cet ordre dans le monde. Chaque fois que tu grossis, quelqu’un maigrit. Chaque fois que tu t’endors, quelqu’un se réveille. C’est peut-être un faisan, c’est peut-être un bébé. Chaque fois que tu te réveilles, quelqu’un s’endort. Chaque fois que tu te tais, quelqu’un parle sur terre. Il parle, il parle, c’est la nature. Chaque fois que tu maigris, quelqu’un reprend le poids car le poids se déplace, il ne disparaît pas. Quand une personne meurt, le poids de son corps fait pousser les algues, les ongles, il participe aux nids et aux rivières. L’huile se place au-dessus de l’eau.. L’eau se place au-dessous de l’huile. Le poids nous pose quelque part. Chaque fois que tu t’énerves, quelqu’un se calme dans le monde. On ne peut rien détruire. On ne peut rien changer. Chaque fois qu’on nous insulte, quelqu’un s’excuse dans le monde, il est à genoux, il demande pardon. Quelqu’un s’ouvre les bras pendant qu’un autre se fait recoudre. On ne peut pas inspirer et expirer à la fois, mais pendant qu’on inspire, quelqu’un expire. Tout ce qui nous arrive est dans l’ordre du monde. Tout le monde travaille pour l’ordre du monde et même ceux qui dorment et même ceux qui refusent l’ordre du monde travaillent pour l’ordre de ce monde. On ne peut rien changer, on ne peut rien produire. On ne peut pas produire une substance. On utilise les choses comme elles existent, elles se transforment, elles se dirigent vers d’autres formes. Les accidents, la torture, les maladies, les explosions, les repas, les jambes, un muscle, quelqu’un qui se baigne, la brume, un chiot qui sort du ventre de sa mère, l’odeur de chaud et de cheval, toutes ces choses ont lieu. On participe, on n’y peut rien. Quand on vide notre poubelle, quelqu’un remplit la sienne quelque part dans le monde. Nos gestes sont liés. Chaque fois qu’on pisse, quelqu’un boit dans le monde. Chaque fois qu’on mange, quelqu’un meurt de faim. Quand je vomis, quelqu’un remplit son ventre et quand ’ai faim, quelqu’un mange sur terre. Quand j’ouvre les yeux, quelqu’un les ferme. Quand je les ferme, quelqu’un les ouvre. Tout l’univers est ordonné, et tout le monde participe. N’importe quel geste fait partie de n’importe quel geste. Tous les actes, toutes les pensées font partie de l’histoire du monde. Et l’histoire du monde fait partie de l’histoire de l’univers. L’histoire de l’univers fait partie de l’histoire de tous les univers. Quand je bouge ma langue, mon geste fait partie de l’histoire de tous les univers. Chaque miette de pain de tous les pains de chaque époque fait partie de l’histoire de tous les univers. Chaque insecte, les grammes, et tous les os de tous les êtres. Il y a des directions à l’intérieur de ma tête, je me déplace. Je vais dans mes genoux, je mets mon esprit dans mes genoux, j’attends, je vais partout. Je sors, je passe au-dessus de la maison, au-dessus du village, je vais dans une mèche de mon petit-fils, Salim, Salim, il marche dans la ville, dans la joue de ma petite-fille, Sara, Sara, elle chante, elle chante sur les marches, je vais dans un chiffon, j’attends, j’attends, je reste.

L’infirmière lance un paquet de mouchoirs sur le ventre de la grand-mère. Il rebondit, il se cogne au plafond. Elle jette une éponge sur ce gros ventre. L’éponge rebondit, elle vole dans la pièce. L’infirmière jette d’autres objets, des gants, des câbles, un téléphone. L’infirmier jette son portefeuille, il jette un dessin plié de ses enfants. Les choses rebondissent, ils jouent, ils visent des cibles sur le plafond dans le gymnase, de vieilles traces de peinture. Ils touchent, ils gagnent, ils comptent les points. L’infirmière dit : Ses veines vont claquer. Regarde-la, elle n’a presque plus de sang. Elle est si molle, comme les fromages pourris. À force la peau se fend. On entendra claquer. L’infirmier dit : Elle est pleine. On la vide, ils la remplissent. Elle claquera. L’infirmière dit : C’est toujours pareil avec les familles. Ils ont l’impression de donner la vie par la bouche. Ils gavent les malades. Ils font pousser le malade dans le mauvais sens, ils l’étirent. Le lit devient trop petit, la personne s’étouffe, le sang ne supporte pas. L’infirmière dit : Elle était maigre jeune.
Comment tu sais ?
Elle me l’a dit. Elle parle dans le sommeil paradoxal. Les unités neurovasculaires recanalisent l’artère occluse par thrombolyse intraveineuse, ce qui provoque un recouvrement provisoire et parasympathique des facultés d’expression, et elle se décrit jeune. Je l’entends dire : J’étais jeune et jolie, passionnée de sciences occultes. J’étais une femme fine, on m’appelait le fil.
L’infirmier hoche la tête, lentement, lentement, il remonte le drap jusqu’aux épaules de la grand-mère. Et la grand-mère cligne 2 fois. »

La semaine perpétuelle, de Laura Vazquez, Éditions du Sous-sol, 2021.

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