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En lisant en écrivant : lectures versatiles #76

Un partisan, au service de l’armée russe pendant la Seconde Guerre mondiale, se retrouve dans une ville délabrée. Il s’installe dans une maison abandonnée mystérieusement préservée. Le soldat s’y sent à l’abri. La seule chose qui lui rappelle la réalité, dans cet endroit où le temps semble s’être arrêté, ce sont les soldats allemands qui par erreur le prennent pour le propriétaire de la villa. L’absurde de la situation devient une normalité, avant que tout ne se dérègle et ne sombre dans la sauvagerie d’une farce macabre. Ce troisième roman de l’auteur traduit en français retrace le parcours d’un homme qui veut se tenir à l’écart du chaos mais finit par montrer son vrai visage, noir et cruel.

La maison préservée, Willem Frederik Hermans, traduit du néerlandais (Pays-Bas), par Daniel Cunin, Gallimard, Collection Du monde entier, 2023.


Extrait du texte à écouter sur Spotify




« La maison elle-même n’avait rien d’imposant, mais chacune de ses parties l’était. Chaque fenêtre se composait d’une glace étamée tout d’une pièce ; l’encadrement de la porte présentait une hauteur équivalant à deux étages ; un balcon s’étirait sur toute la longueur de la façade. 
Une pelouse en pente douce, d’un vert profond, s’étendait devant l’habitation ; en retrait se dressait un gros platane. On l’avait étêté à plusieurs reprises, si bien qu’il ressemblait à un gibet susceptible d’accueillir une famille entière. La porte d’entrée, composée de verre et de ferronnerie, était largement entrebâillée. 
Entrer y jeter un coup d’œil. J’avais tout mon temps. On m’avait confié une mission, on m’avait envoyé quelque part. Même si je ne savais où, je ne pouvais me présenter bredouille devant le sergent. La mission, j’allais l’interpréter à ma façon... qui sait ce que j’allais pouvoir en tirer ! 
Une fois dans la propriété, et alors que je parcourais sans me presser la déclivité jusqu’au perron, je pris conscience que, pour la première fois depuis longtemps, j’allais entrer dans une vraie maison, une véritable habitation. J’avais dormi dans des prisons, dans des baraquements, sur la paille de salles de classe, une fois aussi sous un camion, sur des bottes de foin, dans des wagons de marchandises... Depuis trois ans, je dormais uniquement dans des abris où les gens ne font autre chose que travailler ou attendre quand ils ne sont pas prisonniers : gares, commissariats, granges ; sans oublier une semaine dans un hôpital. 
Je passai la tête par la porte : le corridor n’était pas sombre, il se prolongeait jusqu’à l’extrémité opposée où l’on accédait à l’arrière de la demeure. Mes mains se firent toutes moites alors que, toujours sur le perron, je regardai derrière moi avant d’entrer. S’imaginer n’avoir jamais mis les pieds ailleurs qu’ici, ou se figurer avoir conquis cette maison, cette colline afin de résoudre une énigme ; cela, rien que cela, d’entre tout ce qui existe sur terre. J’étais tellement impressionné que je m’essuyai les pieds dans le vestibule. Ensuite, seulement, je refermai la lourde porte à deux mains. À cause du déplacement d’air ainsi provoqué, l’atmosphère pénétra mes narines. L’eau me monta à la bouche ; me dirigeant vers la double porte du fond, je passai la langue sur mes lèvres. Certains médecins affirment que le coup de foudre ne résulte pas de la vision, mais de l’odorat. Tellement persuadé de ne pouvoir se fier à personne, l’humain ne se laisse jamais convaincre par ce qu’on lui dit ou ce qu’on lui montre. Une odeur – à la faible portée, que tout parfum supplante sans jamais toutefois en triompher – ne saurait donner le change, car elle est créée et recréée en permanence. La puanteur est toujours là, invariable. Seule la puanteur raconte la vérité. 
Un manteau traînait sur un canapé. Il parlait à la façon des objets d’un roman policier. Il disait : bien que je sois de prix, je suis négligemment roulé en boule. Une femme m’a jeté ici, qui s’apprêtait à me revêtir avant de s’en aller. Mais elle s’est aperçue qu’elle avait oublié quelque chose. Elle est encore ici. Faites attention, vous n’êtes pas seul. – Au mur, deux têtes de cerf ne disaient mot. Les portes du fond donnaient sur une petite terrasse à la balustrade en marbre, prolongée par un long jardin rectangulaire à la française. À son extrémité se dressait une tonnelle. Tenant mon fusil d’une main, le soutenant de l’autre, j’entrepris de reconnaître les lieux aussi vite que possible, au petit trot, sans refermer la moindre porte. Sans non plus faire attention aux endroits où je posais les pieds. Booby traps ! Cette maison n’allait pas s’effondrer sur ma tête. En tout cas, rien ne le laissait présager. J’étais pareil à un homme qui, venant de retrouver un objet perdu, le touche et le tâte pour s’assurer qu’il est bien de nouveau en sa possession. Ma recherche n’avait rien d’une enquête. Je tenais simplement à m’imprégner de tout ; je n’avais pas peur. 
Dans les pièces du rez-de-chaussée, je ne vis personne. Pas même sous le tapis qui couvrait le piano à queue. Rien. Pourtant, je ne pus me défaire de l’impression que quelqu’un était passé ici peu avant. Me mordillant le doigt, je restai à réfléchir au milieu du salon. Accrochés aux murs, les portraits peints ne me fournissaient aucune réponse. Il y avait des candélabres aux bougies à moitié fondues sur le manteau de cheminée, des cendres dans les cendriers et une coupe en cristal contenant des cigarettes. En réalité, ces choses pouvaient se trouver là depuis trois mois tout aussi bien que depuis trois heures. Un fait s’imposa soudain à moi : il n’y avait nulle part le moindre grain de poussière. Tant que de la poussière ne se dépose pas dans une maison, celle-ci vit, de même qu’un corps ne peut être mort tant qu’il transpire. 
Je quittai ces pièces pour accéder à la cuisine. Un soupçon de vapeur s’élevait d’une casserole de soupe posée sur une cuisinière dont le feu couvait ; personne ne se montra. Je regagnai le corridor dans l’idée de monter au premier. Un escalier à balustrade aux riches moulures dorées serpentait jusqu’aux étages à la manière d’un boomerang. Qui sait, me dis-je, si les booby traps placés dans toute la maison ne vont pas exploser dès que je vais poser le pied sur la dernière marche ? Juste avant de prendre la fuite en oubliant son manteau, une femme est venue régler le dispositif des pièges.
L’une des pièces abritait les rayonnages d’une bibliothèque et un bureau. Une autre était fermée à clef. « Y a quelqu’un ? » je criai tout en frappant le montant de la porte avec la crosse de mon fusil. Je ne perçus que ma respiration, puis les battements de mon cœur. Forcer la porte ? Non, perte de temps. Je gagnai une grande chambre à coucher qu’une lourde tenture séparait d’une salle de bains plus vaste encore. Au milieu du sol en marbre, la baignoire s’élevait à hauteur de genoux. Deux hydres en bronze maintenaient leur tête sur le rebord. J’ouvris le premier robinet puis le second. 
De l’eau chaude s’échappa tout de suite de l’un d’eux. Un robinet d’eau chaude d’où coulait de l’eau véritablement chaude ! De toute la guerre, on n’avait encore jamais vu ça ! L’exaltation qui m’envahit m’incita à la laisser couler et à me déshabiller. Quelle que fût la personne qui se cachait entre ces murs, elle pouvait sans risque s’avancer ; je ne riposterais pas. Pour ça, j’avais sacrément bien interprété les ordres du sergent ! Il avait dit : « J’veux plus voir ta tronche crasseuse ! J’veux plus sentir la puanteur que tu dégages ! Va donc t’astiquer la panse, dégage vite de là ! » Voilà ce qu’avait dit ce Bulgare, ce Monténégrin, ce Slovène ou ce je-ne-sais-quoi. Booby traps ! Foin des booby traps ! 
J’enjambai le rebord et m’allongeai dans la baignoire. Ma belle humeur s’atténua. Un peu d’eau entra dans ma bouche. Elle avait le même goût que celle qui jaillissait des fontaines aux coins des rues. Au bout de quelques minutes, j’eus l’impression qu’elle exerçait sur moi un effet pétrifiant. J’allais progressivement sombrer dans le sommeil. Toute sensation allait quitter mon corps, l’ensemble confluant en un point hors de moi avant de se dissoudre dans le néant. Dans un premier temps, ma peau deviendrait insensible ; pour finir, je ne percevrais plus même les battements de mon cœur. Si les gens ne ressentaient rien, on assisterait à bien des améliorations dans le monde. On perdrait un bras ou une jambe sans s’en apercevoir, on n’éprouverait rien de plus que lorsqu’on se coupe les ongles. On se viderait de son sang, tout sourire, sans rien sentir. Ceci déjà en bas âge ! Les bébés ne s’arrêteraient pas de sucer leur pouce alors qu’on les mettrait à bouillir dans l’eau d’un bain brûlant. Qui relèverait la présence d’un trou dans son propre crâne à supposer que cela ne se traduisît par aucune douleur ? Qui éprouverait le besoin d’aller se coucher dans la mesure où il ne ressentirait pas la moindre faiblesse, pas la moindre douleur de fatigue ? Insensible, impassible, c’est ainsi que l’homme devrait être ! De la sorte, il ne se serait jamais multiplié à ce point ! Jamais pareil nombre n’aurait survécu ! Le problème, c’est qu’on préfère devenir aveugle ou sourd plutôt qu’insensible. C’est à cause de pareils tours de passe-passe de rien du tout que le monde continue d’exister. 
Je portai les yeux sur mon corps pour voir s’il n’avait pas commencé à se transformer en une momie jaune soufre. En fait, je ne somnolais même pas. De l’autre côté de la haute fenêtre se détachait la cime taillée du platane, mouchetée de blanc comme une porte dont on a traité les inégalités à l’enduit. Dehors, le silence persistait, aucun coup de feu ne retentissait ; je ne percevais pas non plus le moindre moteur d’automobile. Le coin de ciel que je voyais rougit avant de s’empourprer. Dans la salle de bains, les objets s’estompèrent rapidement. Je prenais mon temps. Désireux de tout reconnaître, je tirai sur le cordon d’un interrupteur électrique. Nous étions, moi et les soldats de ma section, habitués à relier çà et là des mines au réseau électrique dans des maisons de localités que nous nous apprêtions à évacuer. Là, cependant, rien ne se passa, aucune explosion. Pas non plus de lumière, d’ailleurs. Me revint alors à l’esprit que partout, dans les pièces et les couloirs, il y avait des bougies à moitié consumées. Le gros bourg devait être depuis longtemps privé d’électricité. J’étais en sécurité, je résolvais avec aisance diverses énigmes. Rien ne m’empêchait de rester dans mon bain aussi longtemps que je le désirais. »

La maison préservée, Willem Frederik Hermans, traduit du néerlandais (Pays-Bas), par Daniel Cunin, Gallimard, Collection Du monde entier, 2023.

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