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En lisant en écrivant : lectures versatiles #92

Jean-Philippe Toussaint se déplace à travers les 64 courts chapitres de son livre comme sur les 64 cases de l’échiquier à la manière du Cavalier, sans suivre une ligne droite. L’occasion de se livrer, de confier son amour de la littérature et des événements qui ont décidé de sa vocation. L’auteur évoque son enfance, sa relation avec les échecs. Il déroule le fil de son passé par le biais de scènes (sa jeunesse à Bruxelles, ses amitiés adolescentes, les souvenirs de la maison familiale) en jouant avec l’espace-temps. « À travers les eaux troubles et indécises du souvenir, c’est le terme du voyage qui se profile et c’est le visage de ma propre mort que je risque d’apercevoir dessiné dans le sable. » Plus qu’une autobiographie, ce texte est une réflexion sur l’écriture et la littérature.

L’échiquier, Jean-Philippe Toussaint, Minuit, 2023.


Extrait du texte à écouter sur Spotify




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Depuis quelques jours, je me suis remis aux échecs. Je suis allé chercher mon échiquier et la vieille boite de pièces Staunton dans le placard de l’entrée et je les ai disposés sur ma table de travail pour rejouer des parties de grands maîtres. Le soir, je feuillette rêveusement Mon système de Nimzovitch dans le fauteuil bleu de mon bureau.
J’ai maintenant l’intuition que les échecs pourraient être le fil rouge de ce nouveau livre que je suis en train d’écrire. Je suis en train de comprendre que le jeu d’échecs, qui refait aujourd’hui surface dans ma vie à la faveur du confinement, pourrait non seulement me donner accès à de multiples épisodes enfouis et oubliés de ma jeunesse, mais pourrait même être une clé susceptible d’éclairer la genèse de ma vocation littéraire. Les échecs — leur symbolique, leur romantisme, leur abstraction rassurante — ont toujours été intimement mêlés pour moi à l’écriture. ils sont le sujet de mon premier roman, Échecs. Et, depuis que j’ai donné ce même titre, Échecs, à ma traduction de la nouvelle de Zweig, les deux textes se rejoignent dans mon esprit dans une boucle temporelle vertigineuse.
Je commence ainsi à prendre conscience que, si je continue à tirer sur ce fil — le fil du jeu d’échecs —, c’est toute la pelote de ma vie qui pourrait se dévider, se débobiner et se dérouler dans ces pages. Un large pan de mon passé enfoui reviendrait à la vie. Ce seraient les feux des parties d’échecs jouées avec mon père au Portugal qui se rallumeraient soudain sur la scène de ce livre. Ce seraient les lieux de mon enfance à Bruxelles qui sortiraient de la gangue de brouillard où ils étaient depuis si longtemps ensevelis que je verrais s’incarner sous mes yeux dans une évocation purement littéraire. Car les lieux de notre enfance n’appartiennent plus au monde matériel, ils sont devenus une composante du temps, et ce n’est qu’en moi-même que je pourrais les retrouver, ce n’est que par l’écriture que je pourrais les faire revivre.

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Il y a, je crois, une géographie de la mémoire.
Ce sont les lieux, beaucoup mieux que les dates, qui laissent le passé faire soudain irruption dans le présent pour nous permettre de retrouver un instant, intacte et inchangée, l’essence même de ce qui est à jamais disparu.
Je ne sais plus comment j’ai appris à jouer aux échecs. Je ne me souviens que d’un lieu, un lieu sorti de tout contexte, un lieu que je suis incapable de situer avec précision dans l’espace, mais qui doit se trouver quelque part dans ce périmètre de mon enfance, périmètre autant fantasmatique que réel, qui irait de la rue Jules Lejeune à la rue du Bailli, et serait délimité à l’ouest par la place du Châtelain et à l’est par l’avenue Louise. Un lieu, qui serait, géographiquement, davantage situé dans le passé que dans l’espace.
Ce lieu fantasmé, rêvé ou reconstruit, je le situe, hors de toute vérification rationnelle, dans la maison de Thierry Degulne, mon plus ancien ami d’enfance. La mère de Thierry Degulne tenait un magasin dans une rue proche de la rue du Châtelain, la rue de Livourne peut-être. Une papeterie, je crois, mais le souvenir reste très embrumé. La famille de Thierry Degulne occupait plusieurs pièces dans le prolongement du magasin, et c’est là, dans cette maison, un jour des années 1960, je devais avoir sept ou huit ans, que se situe mon premier souvenir d’échecs, souvenir certainement pas inventé, mais dissous, dilué dans le temps, et devenu totalement partiel et lacunaire.
Ce dont je me souviens avec précision, c’est d’une véranda.
C’est tout, c’est peu.
C’est la conjonction d’un échiquier et d’une véranda qui constitue mon plus ancien souvenir échecs.
Je n’ai même pas une vision très claire de cette véranda. Dans mon esprit, elle donne sur une cour, je devine un morceau de toit et quelques branchages de marronnier sur fond de ciel gris. J’ignore s’il y avait d’autres personnes présentes autour de moi ce jour-là dans la pièce, elles sont toutes effacées de ma mémoire — et même plus qu’effacées, jamais inscrites, jamais fixées dans ma mémoire, inconçues.
C’est comme si aucun adulte n’avait jamais été présent dans cette scène initiale — et, si Thierry Degulne était présent à mes côtés ce jour-là, je n’en garde aucun souvenir.
Dans mon souvenir, je suis assis — tout seul — à une table en face d’un échiquier, avec une véranda et des branchages de marronnier dans mon champ de vision. La précision du souvenir tient à cette conjonction très particulière entre un échiquier et une véranda. J’ignore pourquoi cette véranda est associée à ce souvenir et pourquoi elle est restée gravée à jamais dans ma mémoire, mais je sais que derrière l’échiquier originel, se dresse la transparence un peu maculée et sale d’une véranda, à travers laquelle on aperçoit des branchages de marronnier.

j’ai sept ans, et je suis assis là tout seul en face d’un échiquier. C’est sans doute une table de cuisine, mais je ne cherche pas à reconstituer la scène dans véracité ni même sa vraisemblance. Je cherche a en retrouver la vérité, aussi lacunaire soit-elle. Je n’ai même pas de souvenirs visuels de la scène. À part cette véranda, je ne me souviens de rien de l’endroit où je me trouve, je ne me souviens pas de l’échiquier qui est en face de moi, je ne revois rien de tout cela, je n’ai aucune idée de la taille que pouvait avoir l’échiquier ni en quelle matière pouvaient être les pièces. Je n’ai que des souvenirs abstraits de cette journée.
Mais je me souviens d’une chose avec précision, c’est de ce jour-là que date ma découverte de la marche du Cavalier. Je me souviens de l’émerveillement intellectuel, du pincement d’admiration que j’ai éprouvé en me rendant compte que le Cavalier, seule pièce de l’échiquier qui pouvait sauter les obstacles, se déplaçait en L, avançait de deux cases, puis bifurquait, perpendiculairement, sur la droite ou sur la gauche, délice géométrique qui ouvrait à mon esprit des perspectives harmoniques insoupçonnées. C’est aussi ce jour-là, à sept ans, que j’ai dû prendre conscience de l’étendue du continent des échecs et des milliards de parties différentes pouvaient être jouées 10120 selon l’estimation du mathématicien Shannon. Et, suis doute pris de vertige, regardant l’échiquier posé devant moi sur cette table, devant la mer, j’ai eu pour la première fois un aperçu de l’infini.

je me rends compte aujourd’hui, quand je repense à cette période de mon enfance à Bruxelles dans les années 1960, que je n’ai aucun souvenir d’un quelconque jeu d’échecs qui daterait de cette époque, qui m’aurait appartenu et que j’aurais rangé dans ma chambre de la rue Jules Lejeune. Je ne trouve pas non plus, dans ma mémoire, quelque chambre retirée du monde où je me serais isolé pour jouer aux échecs avec mes camarades de classe. Ai-je joué aux échecs pendant cette période ? Peut-être, mais je n’en garde aucun souvenir. Un seul souvenir me revient, mais qui a moins trait aux échecs qu’à l’infini. Je me souviens qu’un jour, notre instituteur, pour nous donner un aperçu de l’aspect démesuré du savoir humain, nous a montré l’espace vide de la salle de classe autour de nous et nous a expliqué que la totalité des connaissances que nous pourrions un jour acquérir dans notre vie n’excéderait jamais un seul point de l’espace qui nous entourait. Il y a donc, dans ma vie, au regard du jeu d’échecs, d’immenses terres aveugles, où je n’ai aucun souvenir d’avoir joué aux échecs, ni même d’avoir possédé moi-même un jeu d’échecs, fût-ce en plastique, incomplet, un de ces jeux d’enfant éclopés avec des ersatz de pièces, où des petites boules de papier, des vieux boutons, un dé à coudre, remplacent les figurines manquantes. C’était comme si, de 1963, à Bruxelles, quand je suis entré à l’école primaire, à 1975, quand j’ai passé le bac à Paris, j’avais vécu dans d’immenses contrées où le jeu d’échecs n’avait pas sa place et où jamais rien ne m’avait relié d’aucune façon à lui. À part ce souvenir originel de véranda et de lointaines réminiscences du championnat du monde de Reykjavik entre Fischer et Spassky qui a nourri mon imagination à l’adolescence, je n’ai aucun autre souvenir d’échecs pendant ma jeunesse. Il faudra attendre l’été 1979 pour que le jeu d’échecs réapparaisse clairement dans ma mémoire avec les parties d’échecs que j’ai jouées avec mon père au Portugal.

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Entre ces deux jalons, scintille quand même une faible, une très faible luminosité, qui correspond a l’année scolaire 1969-1970. C’était ma dernière année à Bruxelles. Dès septembre 1970, mon père a été nommé correspondant du Soir à Paris et toute la famille a déménagé en France. Cette année-là, je suis entré en sixième « latin-maths », comme on disait à

l’époque, à l’Athénée Robert Catteau, avec quelques camarades de l’école de la rue Américaine qui ont suivi le même parcours que moi, toujours les mêmes, Thierry Degulne, Philippe Warnecke, Dominique D.

À l’Athénée Robert Catteau, il y avait un club d’échecs. En général, j’ai plutôt une bonne mémoire, mais je n’ai plus aucun souvenir du club d’échecs de l’Athénée Robert Catteau. Je ne me souviens d’aucune salle liée à ce club d’échecs, d’aucun visage, d’aucune table de tournoi et a fortiori d’aucune partie que j’aurais pu jouer là il y a cinquante ans. Je ne me souviens pas du tout à quoi pouvaient ressembler les pendules que nous utilisions dans ce club d’échecs, quelle était leur matière, leur texture, en bois ou en plastique. La pendule d’échecs a pour fonction de mesurer le temps de réflexion des joueurs. Comme celui de la vie humaine, le temps d’une partie d’échecs est limité, qui s’écoule dans le murmure de son tic-tac inexorable. Un ingénieux dispositif vient encore renforcer le supplice, qui fait se soulever un petit drapeau rouge à l’intérieur de la pendule, qui se soulève toujours davantage à mesure que le temps passe, se stabilise en équilibre fragile et menace de tomber, sa chute scellant la défaite, et, métaphoriquement, la fin de la vie, du joueur dont le temps imparti est écouté. C’est à cette époque que

j’ai pris conscience pour la première fois du rapport symbolique très étroit que le jeu d’échecs entretient avec la mort. Les échecs, c’est, bien sûr, par l’intermédiaire du mat (al-shah mât, « le roi est mort »), la mise à mort symbolique du Roi adverse, du père, de l’adversaire, mais c’est aussi l’expérience, concrète, de sa propre mort, et la peur qu’elle peut susciter déjà bien en amont de l’issue fatale, lorsque nous sommes en manque de temps et que, dans l’agitation et l’inquiétude, le regard errant sur l’échiquier et jetant un coup d’œil anxieux sur la pendule, on se rend compte que le temps qui nous est imparti se réduit comme peau de chagrin et que le drapeau de notre pendule ne va pas tarder à tomber.

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Un autre souvenir me revient, un souvenir douloureux qui concerne Dominique D. C’est à Paris, un vendredi soir, au tout début de l’année 1971. J’ai treize ans, et je viens de rentrer de l’Ermitage. Une lettre m’attend dans ma chambre. je l’ouvre, je la lis et je reste sans réaction. À pas somnambuliques, je vais rejoindre ma mère dans la cuisine de la rue des Tournelles, la lettre à la main, et je lui dis d’une voix blanche, le regard vide, que mon ami Thierry Degulne vient de m’apprendre que Dominique D. est mort à la montagne d’un accident de ski. Je pensais que ma mère allait me consoler, poser une main sur mon épaule ou me prendre dans ses bras, mais elle reste sans réaction, comme pétrifiée dans la cuisine. Sans doute, dans cette nouvelle, comme quelques années plus tard lorsque je lui apprendrais la mort de Frédéric Lehrer, c’est ma propre mort que ma mère a dû apercevoir dans le fil de ces destins brisés.

Que nous disent, à travers le temps, ces jeunes morts qui ont été mes amis ?
Que reste-t-il à présent du visage de Dominique D. ? Que reste-t-il, après cinquante ans, de son visage ? Qu’en demeure-t-il aujourd’hui de manière organique, que sont devenus ses chairs, sa peau et ses cheveux ?
Et dans mon souvenir, que subsiste-t-il de Dominique D. ?
Pour retrouver ses traits, j’essaie de visualiser mentalement une vieille photo de classe de l’année scolaire 1969-1970 qui avait été prise dans le hall de l’Athénée Robert Catteau, deux ou trois rangs d’élèves disposés autour de notre professeur de mathématiques. Je ne revois que quelques taches de couleur, le vert d’une écharpe, le beige d’un pull-over, des teintes jaunes délavées par le temps. Mais je ne revois pas Dominique D. Malgré mes efforts je ne parviens pas à faire réapparaître son visage. Je me souviens seulement que Dominique D. était de petite taille, et cela m’émeut soudain de penser que ce petit garçon mort depuis si longtemps mesurait moins d’un mètre cinquante. Le visage de Dominique D. me revient alors en mémoire, son front, très pâle, ses cheveux blonds, légèrement bouclés, son sourire timide, ses petites dents, et le blanc côtelé de la laine du pull-over tricoté par sa grand-mère qu’il portait à l’école. »

L’échiquier, Jean-Philippe Toussaint, Minuit, 2023.

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