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En lisant en écrivant : lectures versatiles #38

Comme il l’avait fait dans sa collecte de plus de 4000 graffitis urbains du monde entier, retranscrits dans son ouvrage Tiens, ils ont repeint ! Yves Pagès a glané pendant plusieurs années, des centaines de statistiques sur des sujets très variés. Ce vertigineux inventaire, qui place sur un pied d’égalité des choses apparemment sans rapport entre elles, reconstitue par fragments, accumulation et poésie, le tableau d’une société obnubilée par une approche comptable des phénomènes les plus divers, ainsi que l’omniprésence de la statistique dans la façon dont nous analysons le monde contemporain. Un texte réjouissant et salvateur, cocasse et caustique, qui nous invite à porter à notre tour un regard critique et un peu désabusé sur notre époque.

Il était une fois sur cent. Rêveries fragmentaires sur l’emprise statistique, d’Yves Pagès, Zones éditions, 2021.


Extrait du texte à écouter sur Anchor




« TEMPS ZÉROÏQUES – Zéro vitre cassée, zéro incident de parcours, zéro zone blanche numérique, zéro retard à la badgeuse, zéro protéine animale dans l’assiette, zéro tapage festif après 22 heures, zéro sourire sur la photo d’identité, zéro bourrelet ni embonpoint à l’affiche, zéro débit mensuel sans agio usuraire, zéro erreur après décompte du fonds de caisse, zéro mégot jeté sur la voie publique, zéro défaut procédural selon les normes du coach en chef, zéro incivilité devant l’hygiaphone administratif, zéro foutu fichu ni voile de tradition mahométane, zéro faute d’accord sous dictée magistrale, zéro migrant hors quota d’exploitation légale, zéro matière grasse déclarée sur l’emballage, zéro bonus salarial hors prime au mérite, zéro bruit pendant la minute de silence, zéro plant cannabique à faire pousser soi-même, zéro manquement aux entretiens de Pôle emploi sans radiation, zéro patte-d’oie ni ridule après lifting standard, zéro gramme virgule quatre maximum au volant, zéro racoleuse tarifée en visibilité ostentatoire, zéro recours personnalisé hors boîte vocale ou site dématérialisé, zéro poil aux aisselles d’icelles et idem aux pubis transgenres, zéro pénibilité au travail hors liste des tâches répertoriées, zéro impact carbone par couple sans progéniture, zéro taxe démotivante pour la libre émulation des capitaux, zéro mendicité intensive en zone urbaine piétonnisée, zéro écart de langage sur les réseaux sans censure de l’hébergeur, zéro grain de beauté sujet aux propagations malignes, zéro promeneur à l’air libre après couvre-feu sauf tenu en laisse par son chien, zéro point de croissance sans rupture conventionnelle collective, zéro pour cent d’exprimés parmi les bulletins blancs ou nuls, etc.

Une fois chaque zéro validé dans les cases idoines, s’il est prouvé que vous n’avez fait preuve d’aucune intolérance envers la tolérance zéro, ni contrevenu à l’ego-système du corps social ainsi qu’aux bras armés de ses lois d’exception, après examen d’omniscience et toutes vérifications faites sur l’état des lieux communs, votre bail d’existence étant jugé conforme, eh bien, cher zéro appointé, ne vous restera plus qu’une ultime mission à accomplir, selon les normes bio-algorithmiques prévues à cet effet : vous annuler en paix.

Pour notre bien commun, nos managers régaliens voudraient éradiquer en chaque individu sa mauvaise graine, l’exorciser du moindre écart réglementaire, le sevrer de toute addiction nuisible, le réduire à sa plus simple expression kantienne, un agent de contrôle de sa propre rectitude morale. Et, « en même temps », nulle objection à ce que la dérégulation économique fasse rage, à ce que les entreprises s’émancipent de leurs contraintes éthiques ou fiscales, puisque la Loi du marché, c’est tout naturellement de n’en respecter aucune. Un tel double discours du non-droit et du laisser-faire – privant chacun de tout sauf le secteur privé – réserve le respect d’un civisme intrusif à nos consciences fautives, sous prétexte de nous bonifier un par un, à un tel point de pureté que ça laisse à notre libre arbitre, avec ses hauts et ses débats, zéro marge de manœuvre, sinon le règne absolutiste du souverain Rien.

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LES RE-DÉ-MARIÉ(E)S – Attendu qu’en France, selon les 35 357 registres communaux dépouillés en 2014, environ 45 % des mariages finissent par 1 divorce, pour la plupart avant 5 ans d’idylle consommée et à raison de 10 désunions par an pour 1 000 couples déclarés à l’état civil, sachant également que 20 % des noces concernent d’anciens divorcés des deux sexes et que 25 % des susdit(e)s vont se remarier au moins une fois avant leur mort, mais sachant en outre qu’une même proportion sera vouée à n’épouser jamais plus personne, tout en sachant de surcroît que 11 % des familles homo- ou hétéro-parentales sont le fruit d’une recomposition et sans ignorer que 19 % des couples de 20 à 65 ans vivent actuellement en union libre : combien de chances sur cent auriez-vous, à l’heure de jurer devant madame ou monsieur le maire votre « fidélité éternelle », d’y croire encore ?

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ACÉPHALITE BÉNIGNE – Parmi les personnes sujettes à la migraine, dans 60 % des cas, elles en souffrent sans même le savoir, ça se passe à leur insu, puisque, à force d’héberger ce syndrome entêtant nuit et jour, insidieux et innommé, ça ne leur est jamais venu à l’esprit de le faire diagnostiquer, et pour cause, ça occupe leurs méninges en toute discrétion, à bas bruit, telle la rumeur maritime logée au cœur d’un coquillage, et cette présence parasite leur est si naturelle qu’elle a fini par passer inaperçue, moins vibrante que des acouphènes, juste un fond de céphalée presque imperceptible, un très vague pointillé de douleur qui fait partie de leur flux de conscience, si bien que 60 personnes concernées sur 100 ignorent souffrir de cet insidieux mal de crâne, tels ces canards qui, tout juste décapités, n’en poursuivent pas moins leur course folle.

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OMNISCIENCE STANDARD – La majeure partie des 4 milliards d’internautes tapent un mot-clé sur Google plusieurs fois par mois, à 100 000 millions de reprises en tout. Ces chercheurs amateurs ont des curiosités disparates, désirant contrôler le CV d’un presque inconnu ou en savoir plus sur leur vedette préférée, connaître le nom latin d’une plante verte ou les prix comparés d’un téléphone portable, se rappeler le deuxième couplet d’une chanson culte ou vérifier la liste des ingrédients d’un plat exotique, sinon éclaircir la définition d’un vocable pas si courant que ça – « oligarchie », « ergonome », « régalien », « assomption », « hologramme », « empathie », pour citer les 6 occurrences françaises les plus fréquemment cliquées en 2017 –, et quand les internautes émettent une phrase entière suivie d’un point d’interrogation, c’est d’abord How to… ? qui leur vient à l’esprit, pas Why this ? ou Why that ?, bref plutôt Comment ? que Pourquoi ? Et comme ça m’a paru bizarre, j’ai posé la question au robot omniscient : « Pourquoi les Comment devancent les Pourquoi ? », avec des guillemets pour bien solidariser les termes de ma sollicitation, mais là, chou blanc, l’hyper-centre de tri numérique a botté en touche : « Aucun résultat trouvé. »

Cet échec mis à part, dans l’immense majorité des cas, Google a réponse à tout et n’importe quoi, et comme les requêtes se ressemblent, il se contente de renseigner des demandes déjà demandées – à l’instar de mes premiers albums vinyles qui, une fois rayés, ripaient en boucles ressassantes sur le même sillon, crachotées sans répit sur la chaîne hi-fi de mon grand frère. Notons cependant que, hors ce bruit de fond et sa rengaine cyclique, 15 % des recherches inscrites chaque jour dans la case prévue à cet effet n’ont jamais été faites auparavant et sont à ce titre inédites, hors sujets balisés de longue date, jusqu’à ce qu’un autre saugrenu connecté sur plusieurs millions de limiers numériques, pour contrefaire l’original, pose exactement la même question. Dès lors, comme l’avait prophétisé le poète franco-roumain Ghérasim Luca : « Seule une pensée déjà pensée se contente d’une statistique. »

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DÉPEUPLEMENT INTERPERSONNEL – Près de 14 % des Français sous le seuil de pauvreté (1 063 euros mensuels en 2019) avouent n’avoir « pas d’amis ». Plus précisément, 5 millions de personnes de 15 à 70 ans souffrant de grande solitude – faute de liens familiaux vivaces, d’un reliquat d’amitiés durables ou de contacts directs avec des collègues de travail – déplorent n’avoir eu qu’une ou deux ou maximum trois conversations personnelles au cours de l’année écoulée. En revanche, 65 % de ces asociaux malgré eux pensent qu’on n’est jamais assez méfiant vis-à-vis des autres, ces rares alter ego du voisinage qui, souffrant sans doute du même syndrome insulaire, se protègent comme ils peuvent en leur rendant la pareille.

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L’IRRÉFUTABLE PREUVE PAR 10 – Comme chaque année, dans la population de l’Hexagone, on dénombre 10 % d’habitants et d’habitantes qui entreprennent de déménager ou qui sont sous traitement à la suite d’une dépression nerveuse, 10 % qui se mettent en couple via un site de rencontres ou qui profitent des sports d’hiver en altitude, 10 % qui sont victimes d’un accident domestique sans gravité ou qui font partie des quinquagénaires pourvus d’au moins un tatouage, 10 % qui peinent à trouver le sommeil avant 1 heure du matin ou qui ont dû renoncer à concevoir un enfant avec leur conjoint(e), 10 % qui s’endettent pour rivaliser de cadeaux sous le sapin de Noël ou qui cèdent à l’envie de consulter le profil Facebook de leur ex-petit(e) ami(e), et toujours un dixième de la population française au complet qui projette d’acheter un bien via une agence immobilière ou qui ont couché noir sur blanc leurs dernières volontés chez un notaire, et d’autres encore selon la même proportion qui, parmi leurs cinq sens, ont définitivement perdu celui de l’odorat ou qui affirment avoir été victimes de maltraitance durant leur jeunesse ou qui refusent d’être connectés à Internet et ses nuages data-stockés ou qui ont au moins un immigré de non-souche dans leur parenté, 100 sur 1 000 qui contestent toute idée de vaccination précoce parmi les onze obligatoires ou qui survivent non sans honte sociale intériorisée grâce aux minima sociaux, sans oublier certains sous-ensembles catégoriels : 10 % des séropositifs l’étant à leur insu, 10 % des créatures animales vivant hors milieu aquatique, 10 % des photos prises de par le monde sans smartphone, 10 % des parents ayant égaré à jamais le premier doudou de leur bébé, 10 % des logements urbains, banlieusards ou ruraux demeurant vacants en France métropolitaine, 10 % des femmes ayant un jour ou l’autre connu des symptômes d’anorexie, 10 % des médicaments en circulation dans le monde se révélant contrefaits, 10 % des troubles psychiatriques semblant découler d’une exposition à un niveau sonore excédant 65 décibels, 10 % des adolescents s’abstenant par végétarisme ou lassitude gustative de toute nourriture carnée, 10 % des 1 million et demi de manuscrits traînant dans le tiroir de leurs auteur(e)s anonymes finissant par être envoyés à un éditeur…

Et ainsi de suite, par petits cheptels représentatifs, à s’ignorer les uns les autres, soit au bout du compte 1 échantillonné sur 10, chacun bien cloisonné dans sa sous-réalité factuelle, indifférent à celui qui le précède ou lui succède dans ce semblant de file d’attente, inventoriée par mes soins une décennie durant, selon un désordre instinctif, à toutes fins inutiles, sans la moindre intention d’établir quelque rapprochement significatif.

Et pourtant, relisez en diagonale cette litanie décimale, aux yeux de n’importe quel adepte des théories du complot, il y aurait là matière à étayer un argumentaire infaillible et, plus avant, à déchiffrer en ces portions statistiquement concordantes le sceau algébrique d’une alliance transverse, sinon d’une société secrète et cela du seul fait que pareille coïncidence numérologique ne peut tomber si juste par inadvertance. Et comme, par le plus malencontreux des hasards, il se trouve que 1 personne sur 10 se déclare encore aujourd’hui convaincue que la Terre est plate, c’est bien la preuve ultime que ces satanés « dix-pour-centistes » cherchent, par le biais d’un mensonge flagrant, à nous rendre dupes d’autres vérités mises en sourdine de longue date. CQFD, la boucle cabalistique est bouclée en son cercle le plus vicieux.

Dès lors, inutile d’épiloguer, vous ne parviendrez jamais à ôter ce signe des temps dans l’esprit retors d’un conspirationniste. Et plus vous essayerez de démontrer le contraire par A + B, plus on trouvera vos objections d’évidence suspectes. Alors, faute d’arriver à convaincre qui que ce soit, poursuivez plutôt l’inventaire pour semer le doute sur d’autres fractions de la population : la confrérie des 11 %, puis des 22 % ou des 33 %, etc. Un clou chassant l’autre, vous aurez peut-être raison de cette fixette paranoïaque – la Grande Loge des « illuminés de la dixième heure » – tout en ouvrant à ces traqueurs de pouvoirs occultes de nouveaux horizons, d’autres minorités invisibles à clouer au pilori. »

Il était une fois sur cent, d’Yves Pagès, Zones, 2021.

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