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En lisant en écrivant : lectures versatiles #84

Endeuillé par la mort d’un ami proche et par le déclenchement de la guerre en Ukraine, Dominique Fourcade se lance dans un projet d’écriture hors normes, une forme de journal de résistance. Des poèmes écrits au présent, dans un déferlement nourri de souvenirs, d’incises autobiographiques, se développant dans l’enchaînement de chants successifs (ce que l’auteur nomme des flirts), en référence à de nombreux artistes (Proust, Cézanne, Chardin, Kafka, Bach, Maillol, Uccello, Matisse) comme souvent dans ses textes. Elle, c’est à la fois le féminin de l’amour, de l’écriture et de la mort. Une poésie par temps de guerre en contact avec la réalité : « dans ce sentiment de fin du monde. règles du dénuement règles du dénouement ».

flirt avec elle, Dominique Fourcade, P.O.L., 2023.


Extrait du texte à écouter sur Spotify




« flirt avec elle 11

à chaque phrase, à chaque moment d’écriture, quasiment à chaque mot il me semble être sous la menace d’un tir ennemi. comment sait-il d’où j’écris, moi qui en ignore tout ? je dois me déplacer très vite sinon un drone me localise et, dans l’instant, une lointaine batterie intérieure me pulvérise. c’est comme ça depuis mes débuts (qui datent, autant que je sache, de bien après mon enfance, mais la lectrice dit bien avant). je l’éprouve avec plus d’angoisse encore en écrivant flirt avec elle. sans doute cet objet, informe infirme moche et au parcours sans cesse dérouté et au timing incontrôlable et à l’escrime qui crie touché, irrite t-il tout spécialement l’ennemi de quoi que ce soit que j’aie tenté de faire, qui se déchaîne là maintenant en représailles et me terrifie. je n’ai jamais écrit que sous la menace, mais cette fois-ci il me semble vraiment que ce que j’écris ne devrait pas exister. je comprends mieux que Proust a sans cesse œuvré contre une force qui ne voulait pas qu’il écrive ce qu’il écrivait et le tua dès qu’elle le put. mais lui en jouait avec insolence, sa mélodie incluait cette menace, la provoquait, l’amplifiait même, les enjeux de Proust au casino sont un modèle

dans l’artillerie moderne ça porte un nom, la méthode shoot and scoot (trois brèves, mais la première et la troisième un rien plus longues que la seconde, musique dont j’aimerais avoir été l’inventeur et que j’adorerais si ce qu’elle cache ne me faisait si peur, méthode dont Proust était familier et qui n’était pas pour lui déplaire, Proust l’intrépide), procédure enseignée dans les écoles de guerre et plus actuelle que jamais. les écoles de guerre ont du bon, l’écriture m’y envoie sans cesse, elles vous apprennent qui vous êtes, quelles mesures prendre pour ne pas périr, et comment se comporte l’adversaire. autrement il est difficile de progresser (dans mon métier) sous le feu ennemi. vient un moment je sais je redoute par-dessus tout où l’écriture n’a plus d’énergie, son corps est inerte quel poids, le terme est proche. mieux vaut le terme, d’ailleurs, que prolonger cette inertie. et la menace s’en détourne, parce que l’écriture n’est plus suffisamment vivante pour l’attirer. tout du long m’aura accompagné la tendresse d’un papillon de forêt

mais les Russes aiment frapper même les corps inertes

elles sont pas mal romanesques les écoles de guerre, on y rencontre des filles qui ont le même objectif que nous, baiser. un jeune martin-pêcheur vient de se fracasser contre la vitre

une jeune vitre vient de se briser
entre la vie et la mort

pendant ce temps à New York un être cher regarde L’atelier rouge avec toute la féminité d’un oiseau de nuit. elle est là-bas pour voir Cézanne en Amérique on ne peut voir Cézanne qu’en Amérique mais elle ne peut voir Cézanne en Amérique que parce qu’elle a vu Donatello à Florence. je suis son envoyé spécial ici, dans le Donbass

la scène : les artilleuses s’affairent sans répit autour du Howitzer dernier cri la cadence est infernale. heureusement un loriot et un merle bleu ont été dépêchés par Leopardi pour les alerter de chaque danger avec ces millièmes de seconde d’avance qui sauvent. on tire et on remballe. ça volette de partout eux elles moi (qui étais censé n’être que l’observateur je crois mais les imprévus du roman ses contagions font que j’envoie balader toute réserve et deviens, gauchement, l’un des personnages). je pousse des cris grèges. la musique moderne est une ornithologie au cœur d’une artillerie mobile

morts ou vifs ni le loriot bleu ni le merle ne reviendront à Recanati maintenant qu’ils ont compris que l’Ukraine était la seule patrie à leurs couleurs. d’autant plus que je ne sais qui a proposé des classes de Hofesh Shechter, ça déborde du périmètre strict de la batterie j’vous le garantis, tout le monde s’y met, c’est séduisant au possible. une artilleuse qui aime les filles me dit dommage que tu sois un garçon je lui propose de me changer en fille elle me dit tu es décidément un personnage de roman. pour la beauté du coup je lui réponds, comme George Oppen à Denise Levertov, « I do not look for the color of romance in other’s poetry or in my own, but I do look for the rare poetic quality of truthfulness. »

je songe avec adolescence aux lèvres vernissées de toute vulve. au passage, bien garder à l’esprit que romance, en anglais, n’a rien à voir avec le domaine du roman mais plutôt avec celui du sentiment. une romance peut commencer par n’importe quel lieu du corps, en sachant que le mot, tout mot, est un des lieux du corps

conversation avec Claude, au téléphone de Loix-en-Ré, qui me lâche comme ça, en plein juillet à la volée, juste avant de raccrocher, un mot de Blanchot « comme si la douleur avait pour espace la pensée », à nous (aux artilleuses, aux oiseaux, et quand même un peu aussi à moi) de nous démerder. heureusement je relis l’entretien magnifique de Katalin Kariko, dans Le Monde encore. Nathaniel Herzberg, son interlocuteur, la présente à juste titre comme « le visage de l’extraordinaire épopée du vaccin à ARN messager ». je lui dois la vie mais c’est secondaire. l’une des beautés de cet entretien est qu’il met en lumière la part du hasard (finalement limitée, et que j’appelle moi destin) et celle de l’obstination, elle sans limite, dans la vie de cette femme assez unique que les institutions américaines ont les unes après les autres si longtemps écartée, du fait même de l’originalité de sa recherche. encore une émigrée (dont elle dit à peine combien ça a été dur en plus du reste, le reste cette recherche qui aurait été insensée à vivre si elle n’avait senti qu’elle progressait d’année en année). elle me bouleverse tout autant quand elle retrace son chemin que quand elle se penche sur les ampoules aux mains de sa fille (championne olympique d’aviron)

ici une pause, bien que je n’en aie nul droit : à ce stade, et c’est la plupart du temps d’une grande trivialité, le sujet, ou le déclencheur, en tout cas la raison d’être de flirt avec elle et sa poursuite d’épisode en épisode, en même temps que la peur que j’en éprouve, tiennent dans la recherche du lien entre ce que je traverse et les événements du monde, lien qui est à la fois différent et universel selon chacun, et que seule l’écriture me permet, non pas de comprendre, mais de décrire. tandis qu’un écureuil va à l’enterrement de son père

au pied d’un noisetier

lien qui est à la fois différent selon chacun et universel en chacun. donc resurgit dans la voix de Claude au bord de l’océan L’attente l’oubli après tant d’années. depuis la lecture de tel ou tel grand livre que s’est-il donc passé ? rien, sinon une longue passion de lui, rien, sinon exaltation et effondrement. moi je n’ai pas progressé d’année en année, seule la poésie a fait son chemin, me laissant être le même, loin derrière elle et c’est très différent de si j’avais progressé

je reprends : de ce qu’il y a trente-sept mille combattantes, s’ensuit-il qu’il y a trente-sept mille styles de slip sous l’uniformité sans vie des treillis là-bas ? possible, si j’en juge par les seules vingt-cinq ou trente sortes que je peux dévorer dans les invraisemblables vitrines du magasin ETAM, au coin de la rue Daniel Halévy et du boulevard Haussmann, profitant de ce que mon taxi est chaque fois bloqué au feu rouge. il y a tout plein de ces magasins atroces dans mon quartier c’est ça qui est bien, je peux reconstituer la ligne de front dans ma folie de chaque jour. mais l’écrivain en moi connaît son devoir de vérité et sait que la ligne de front est infiniment plus humaine, et plus discrète, et je n’avouerai jamais là-bas que je supplie chaque soldate de se défaire de ses fatigues, quand elle aura une minute, tout de suite ou dans des mois, chacune son solo magnifique, son tempo, seule ou collectivement, pour ma curiosité capitale ou plutôt pour celle de cette page de l’opéra

les magasins ferment à vingt heures

un proverbe ukrainien, très secret, beau entre les plus beaux proverbes du monde, donne ceci dans l’une des versions de ma traduction : le pubis des femmes, et d’elles seules, résulte d’une improvisation d’étourneaux ayant décidé un jour de se poser là pour murmurer en triangle

c’est un proverbe anti-solitude partout où il y a danger. quiconque le dit très bas est une sœur pour toujours
les proverbes, je ne sais qui les invente, ni comment. une étincelle ? il a fallu en tout cas, pour celui-là, une étincelante dose d’observation
et avoir la chance de se trouver au cœur d’une époque, même terrible, avoir cette chance
et donc je poussais des cris nègres quand c’était ça que tu voulais, époque, démence, j’étais à toi et étant à toi j’étais enfin moi

pour des répons
en face à face et en écho
parfois très rapides parfois lents parfois plus bas que je n’ai jamais été

qui sont que je le veuille ou non un des ressorts dramatiques de mon travail actuel et j’espère de mon temps d’un flirt à l’autre et au sein de chacun
sans l’autorisation du parolier dont je n’ai jamais eu l’adresse j’ai demandé à Luca della Robbia s’il voulait bien intégrer ce proverbe dans la cantoria et Donatello dans la sienne
quitte à ce que ça donne des cris blancs
sinon je mets ça dans un lavomatic quelconque au risque tant aimé de l’inintelligible

la phrase a pris sa respiration abdominale et m’a dit est-ce que tu connais le billard j’ai répondu oui alors tu connais l’expression them’s the breaks oui je connais depuis peu est-ce que tu aimes j’ai répondu le billard non la formule oui elle a encore dit es-tu proche du dénouement j’ai dit du dénouement de quoi elle a répondu, de son ton uni, loriotique profond, mais de moi comme phrase

flirt avec elle 11 est dédié à l’allégresse illicite à la tendresse illicite de l’écriture, inséparable de l’immensité illicite de la lecture, cette dernière étant, peut-être encore plus que la première, aventureuse à s’évanouir et de même
f a e 11
est dédié aux laveries automatiques proches du front où chaque femme chaque homme apporte en solitaire son linge sa mort
son neutre
sa lassitude »

flirt avec elle, Dominique Fourcade, P.O.L., 2023.

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