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En lisant en écrivant : lectures versatiles #91

À une époque indéterminée très proche de la nôtre, lors d’un nouvel été caniculaire, d’effroyables incendies menacent la région de la petite ville de Bas-les-Monts. La mobilisation générale a été lancée pour tenter de lutter contre ces feux démesurés qui paraissent ne jamais devoir s’arrêter. De jeunes appelés, séparés de leurs familles, combattent sans relâche cet ennemi d’une rare violence, dont la ligne de front se déplace au gré des vents. Dans l’âpreté de leur combat, cette guerre contre les grands feux, ils apprennent à se connaître. Un premier roman qui parvient à évoquer avec force les catastrophiques conséquences du dérèglement climatique, en lançant un cri d’alerte qui est également un cri de révolte contre un monde qui doit évoluer s’il ne veut pas disparaître en fumée.

Feu le vieux monde, Sophie Vandeveugle, Denoël, 2023.


Extrait du texte à écouter sur Spotify




« Des heures s’écoulèrent ainsi, des heures sans quitter le front, à se déplacer seulement par moments sur la ligne : la chaleur avait augmenté depuis l’aube d’une dizaine de degrés qui exténuaient davantage la troupe. Les soldats prenaient à peine le temps de ne pas mourir de soif et les cris du feu, dès qu*ils s’éloignaient pour boire ou souffler une minute à peine, continuaient de vibrer dans leurs oreilles qui n’entendaient plus que cet appel. Leurs visages trahissaient la douleur que suscitait chaque effort ; lorsqu’un peu de répit autorisait un des mobilisés à retirer un instant son casque et la cagoule, la sueur formait comme une couche qui brisait front et joues en ridules blanches, là où la suie ne s’était pas déposée, sous les plis de la peau, parmi les faces ridées de bouches ouvertes et sourcils froncés, tout au geste d’étouffer le feu. C’était dans la chair un mélange de sécheresse, d’humidité rance et de travail acharné qui les laissait à chaque pause à bout de souffle ; les souffrances de ces heures intenses du jour ou de la nuit étaient reléguées dans un coin de leur cerveau tant qu’ils luttaient, mais se déclaraient au moment où ils s’arrêtaient. Joseph sentait ses épaules, ses coudes lancer des alertes jusqu’à sa tête qui les repoussait tant bien que mal, et ce n’était encore que le début. Nino, à côté de lui, persistait, ne relevait la tête que pour observer, fixer les flammes dans les yeux, devancer leur trajectoire, les frapper à coups de pelletées de sable ; Joseph regarda le jeune homme blond un instant et eut le temps de se dire qu’il n’avait pas l’air d’être du même monde, comme s’il se trouvait dans le présent pour une bonne raison - que Joseph avait l’impression d’ignorer encore.
Devant eux, le feu faiblissait à peine : de la radio du sergent venaient des nouvelles de zones où les choses n’étaient guère différentes. On comprit assez rapidement qu’éteindre ce nouveau foyer prendrait des jours, peut-être plus d’une semaine, ou pire. Jusque-là, la troupe avait connu plusieurs feux, dont deux qu’elle avait interrompus net dans leur course en moins de quarante-huit heures, et un qui lui avait imposé près de douze jours d’acharnement. Mais le feu qui était né à l’aube continuait de descendre depuis des heures, engloutissant des hectares, et semblait prendre ses aises sur toute la colline, lui tournant bientôt autour jusqu’à assaillir la partie sud des monts qui guettait le bourg en contrebas, d’où il voyait la fumée s’accroître toujours plus. Les gars s’efforçaient, en pleine lutte, de ne pas trop songer à ceux qu’ils avaient laissés derrière eux, ceux-là qui, inquiets, devaient regarder venir les flammes en sachant que leurs fils, frères, mari, cousins, amis, voisins leur faisaient face, leur tenaient tête et les voyaient de si près qu’ils avalaient en un jour trop de fumée pour que son odeur consente à quitter leurs cheveux, leurs doigts et leurs narines. Ilfallait, pour penser à ses proches, choisir le bon moment, lorsque l’on pouvait croire encore que tout reviendrait à la normale ; combien furent-ils alors à implorer l’automne d’arriver en avance ? Car pour des jours, des semaines, on n’attendait pas de pluie ; radine, ou boudeuse, elle semblait ne plus daigner tomber et les mares jetées ici et là dans les jardins et les sous-bois étaient mortes pour moitié. En ville errait un mince fleuve dont on voyait, sur les côtés, le niveau d’autrefois griser les murs d’anthracite et de mousse ; l’eau longeait des rues pavées menant à un parc dans lequel un étang abreuvait naguère quelques canards, sous les yeux d’un vieil homme que les pigeons suivaient de chez lui à ce banc où, chaque jour, il s’asseyait, leur jetait du pain sec, et des graines pour les palmipèdes - ces derniers avaient désormais disparu, forcés de migrer sur le fleuve où les péniches les éclaboussaient ; de l’eau de l’étang, il ne restait que le fond sec et marbré d’où les poissons semblaient évaporés.
Malgré tout, le moral des troupes tenait encore les garçons commençaient à se connaître et, quand l’ennemi était loin, que l’on avait l’impression d’attendre qu’il ose se pointer, alors certains qu’il serait terrassé, on était presque contents d’être là, de s’imaginer des décennies plus tard le raconter à ses petits-enfants, comme dans une frénésie de guerre pour se donner l’impression qu’on est bien homme. Les femmes avaient-elles besoin de cela aussi ? Une bonne partie d’entre elles avaient déjà pris l’habitude, depuis bien longtemps, de lutter Contre d’autres feux, de manières différentes. Les conditions dans le camp étaient rudes à cause de la canicule qui se prélassait sur le continent, mais supportables ; c’était sur le front qu’on se rappelait que, tout de bien chez soi, bercés dans l’illusion tranquille d’un quotidien prévisible.
Joseph, une minute, s’éloigna. Sous sa veste ignifugée, il transpirait des litres il avait l’impression que le soleil l’assommait jusqu’à lui empêtrer les chevilles dans le combustible qu’il dégageait du chemin. fi s’accroupit à l’écart sur un sentier de terre retournée, ôta son casque et respira le reste d’air qui parvenait là, une main sur le front, recroquevillé. Nino se replia un temps aussi, resta à côté de lui, s’assurant que tout allait bien.
— C’est juste un coup de chaud, ça va passer, affirma Joseph.
Il vit noir un bref instant en se relevant, puis recula pour observer la scène devant lui : iI n’y avait plus grand-chose à voir, rien que les arbres comme de grandes lances ancrées dans le sol, de grandes piques noires et chauves. Il s’apprêtait à y retourner quand Montiel fit le tour de ses hommes pour les prévenir : le vent changeait de cap, il fallait se hâter de noyer les dernières fumerolles, puis partir sur un autre front. À quatre cents mètres de là, il y avait une ferme ; ils y arriveraient les premiers. Ici, le sol fumait encore et le vent pudique qui soufflait sur les braises invisibles menaçait un côté où il restait encore de la terre à brûler. Ils montèrent dans les camions, partirent en laissant derrière eux un huis a moitié calciné - quelques instants plus tard, des villageois, des amoureux de l’endroit arriveraient, surveilleraient les lieux et, avec les moyens du bord, des pelles et un tuyau d’arrosage relié à une petite citerne qu’un véhicule tirerait sur une remorque, s’assureraient que les flammes ne reprendraient pas. Les habitants restaient toujours sur leurs gardes ; Bas-les-Monts n’était pas bien grande, les nouvelles avaient vite fait le tour de toutes les rues. Les jours précédant et suivant l’annonce de la mobilisation, une sourde angoisse y avait erré, en quête d’âmes pas encore trop tourmentées ; au fil des premières semaines, on avait presque commencé à s’habituer à cet état d’alerte permanent - le temps rend tout normal, même ce qui ne saurait le devenir tout à fait. Sur la route, après les indications du sergent, il y eut un silence assez long dans les camions ; ils croisèrent des véhicules chargés de soldats épuisés et, derrière les bois clair-semés, là où l’on apercevait des bouts de ciel, ils virent que la ronde des avions continuait, encore et toujours, ne débarrassant l’atmosphère de leurs vibrations que la nuit. Les pilotes, en un jour, pouvaient larguer de l’eau jusqu’à cinquante fois, accumulant huit heures de vol. Le vent n’était pas très fort mais suffisait à encourager le feu. D’un côté de la route, immobiles, les ruines terminaient de fumer ; de l’autre, par-delà le bitume, les champs et les prairies encore intactes éblouissaient presque de couleurs les gars qui les regardaient défiler. Ils arrivèrent assez haut sur la colline, là où on voyait s’étendre la campagne lointaine, bleutée tout au bout, comme si on pouvait déjà deviner la mer ; partout dans les champs, les engins moissonnaient ou ramassaient les ballots de paille. Les récoltes étaient précoces, tout le calendrier, bouleversé. Des étourneaux se plaignaient, qui voyageaient en une masse gracieuse, et les vaches dans les prés formaient de minuscules points noirs, marron, blanchâtres : elles étaient couchées en plein soleil, d’attendre, lasses, que le temps passe et qu’il soit plus clément. »

Feu le vieux monde, Sophie Vandeveugle, Denoël, 2023.

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